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errancejapon - Page 13

  • La cite U

     


    Le réfectoire vibre. Métal, voix, chaleur humaine.
    Je reste un instant au bord du flux — encore opaque à moi-même.

    Puis une voix tranche.

    KIMPascal !
    (plus fort) 야, Pascal ! 여기야 ! — Hé, ici !

    Je lève les yeux.
    Kim debout, bras levé, sourire large, énergie intacte.

    Je m’approche. Plateau en main.

    KIM — Où est-ce que tu étais ? On t’a pas vu hier soir. Disparu !
    MOON진짜 사라졌어. (Il a vraiment disparu.)
    JIN — Peut-être amoureux, non ? 여자? Une fille ?

    Ils rient.

    Je m’assois.

    MOI — J’étais… ailleurs.
    KIM — Ailleurs où ? Tokyo ailleurs ? Paris ailleurs ? Dans ta tête ailleurs ?

    Rires. Bruits de bols. Odeur de soupe.

    MOON — Mange. Tu as l’air fatigué. 많이 피곤해 보여. (Tu as l’air très fatigué.)
    JIN — Tu travailles trop. Ou tu penses trop. Les Français pensent trop.

    MOI — Possible.

    Kim me regarde plus attentivement. Son sourire baisse d’un degré.

    KIM — Ça va ? Vraiment ?

    Silence bref.
    Autour, le monde continue : chaises, voix, vapeur.

    MOI — Oui. Maintenant oui.

    Il hoche la tête. Pas d’insistance. Présence simple.

    KIM — Bien. Alors tu manges. Et après café. Obligatoire.
    MOON의무야. (C’est obligatoire.)
    JIN — Et ce week-end, barbecue coréen. Tu viens. Pas d’excuse.
    KIM — Pas disparaître. Pas fantôme.

    Ils rient encore.

    Je mange. Riz, chaleur, sel.
    Le goût existe. Le monde répond.

    KIM — Regarde — printemps bientôt. Paris devient doux. Tu verras.
    MOON — Les filles sortent aussi au printemps. Important.
    JIN — Très important.

    Nouveau rire collectif.
    Leur énergie circule, compacte, vivante.

    À l’intérieur, quelque chose reste fragile, presque vide —
    mais moins hostile.

    Je les écoute parler de Séoul, d’examens, de visas, de musique.
    Le réel, simple, partagé.

    Kim me tape l’épaule.

    KIM — Pascal, tu es là. C’est bien.

    Phrase ordinaire.
    Mais elle éclaire.


    •  

  • Rue Soufflot@4

    JSeul dans la chambre de bonne.

    Le plafond est bas.
    La lumière passe à travers le rideau mince, sale, presque transparent.

    Le corps est lourd.
    Pas fatigué — lourd.

    Il n’y a personne.
    Pas d’appel.
    Pas de message.
    Le téléphone reste muet sur la table.

    La veille a déjà disparu.
    Elle aussi.

    Aucune image ne revient.

    Le lit occupe presque toute la pièce.
    Un carré de survie.

    Je m’allonge de nouveau.

    Le sommeil seul me sauve.

    Pas comme refuge tendre.
    Pas comme consolation.

    Comme extinction provisoire.

    Quand je dors, le problème cesse.
    Il n’y a plus de “je”.
    Plus de manque.
    Plus de question.

    Je dors vingt heures.

    Non par choix.
    Par gravité.

    Le monde continue derrière les murs.
    Des pas dans l’escalier.
    Une porte qui claque.
    Une chasse d’eau.

    Je ne participe pas.

    Dans le sommeil, je me dissous.
    C’est propre.
    Sans violence.

    Quand j’ouvre les yeux — brièvement — la lumière a changé.
    Matin. Puis soir. Puis matin encore.

    Le temps passe sans moi.

    Je me rendors.

    Le sommeil est plus réel que la veille.
    Il ne demande rien.
    Il ne rappelle rien.

    Dans la chambre de bonne, il n’y a plus qu’un corps immobile,
    respirant lentement,
    attendant que le monde cesse d’exiger une identité.

    Et pendant ces vingt heures,
    je n’existe presque plus.


     

  • Rue Soufflot@3

    Lumière grise.

    Les yeux s’ouvrent — sans décision.

    Aucun nom ne vient.
    Aucune histoire ne remonte.
    Aucune continuité.

    Seulement sensation brute.

    Corps allongé.
    Poids.
    Froid léger sur la peau.

    Le plafond : surface neutre.
    Sans signification.

    À côté — un volume.
    Chaleur résiduelle.
    Mais aucun lien ne se forme.

    Pas de mémoire de la nuit.
    Pas d’image.
    Pas de visage.

    Le cerveau cherche — ne trouve pas — abandonne.

    Silence intérieur.

    Le “je” ne revient pas.

    Respiration.
    Inspiration. Expiration.
    Fonction minimale.

    Le monde n’est pas hostile.
    Il est absent.

    Aucune douleur précise.
    Aucune peur claire.
    Seulement déréliction — sans mot pour la nommer.

    Le corps se redresse lentement.
    Mécanique.

    La pièce apparaît : lit, mur, fenêtre.
    Objets sans valeur.
    Sans appel.

    Derrière, sur le lit, l’autre forme reste immobile — déjà lointaine, déjà sans rapport.

    Aucun geste d’adieu.
    Aucune nécessité.

    Se lever.
    Marcher.
    Ouvrir.

    L’air froid entre.

    Dehors, la ville existe.
    Indifférente. Stable.

    Dedans : presque rien.

    Pas une tristesse.
    Pas un vide douloureux.
    Plutôt — absence de centre.

    Comme si l’existence avait perdu son propriétaire.

    Le corps avance malgré tout.
    Fonctionne.
    Traverse.

    Sans récit.
    Sans témoin.
    Sans nom.