Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

errancejapon - Page 13

  • Coreen

    T


    Le studio de Kim, à la Cité U.

    Porte étroite. Chaleur immédiate.

    L’odeur me frappe — kimchi, piment, fermentation lente, vie microscopique.
    Dense. Terrienne. Persistante.

    Comme chez Chew Park.
    Comme chez Youn.

    Je respire profondément.
    Cette odeur ne ment pas. Elle existe.

    KIM — Entre. Assieds-toi. Tu manges encore.

    Petite table. Bols ébréchés. Riz blanc. Kimchi rouge vif. Soupe simple.
    La vie réduite à l’essentiel.

    Je mange.

    Le piment brûle légèrement.
    La bouche s’éveille.
    Le corps répond.

    KIM — Tu vois. Ça réveille les morts.

    Il rit.

    Je regarde les caractères coréens collés au mur — hangul net, géométrique, stable.

    Je lis à voix basse.

    MOI — 사람… 시간… 바람… (personne… temps… vent…)

    KIM — Bien. Ton accent s’améliore. Japonais trop fermé. Coréen plus vivant. Plus direct.

    Je hoche la tête.

    Le japonais — profondeur, silence, disparition.
    Le coréen — souffle, chaleur, présence.

    J’étudie le coréen comme une pause du japonais.
    Une pause du vide.

    MOI — J’aime cette langue.
    KIM — Parce qu’elle est vivante. Pas fantôme.

    Silence. Mais silence plein.

    Kim prépare du thé d’orge. Geste simple. Régulier.
    Le réel continue.

    Je regarde la vapeur monter.
    Je ne pense pas au néant.

    Je lis encore quelques mots.
    Je mange encore un peu.

    Dans ce petit studio saturé d’odeurs, de langue, de chaleur humaine,
    je ne disparais pas.

    Pas sauvé.
    Pas guéri.
    Mais retenu.

    Kim ne parle pas beaucoup.
    Il ne questionne pas le vide.
    Il cuisine, il rit, il appelle par mon nom.

    Et cela suffit — pour ce soir.


    •  

  • La cite U

     


    Le réfectoire vibre. Métal, voix, chaleur humaine.
    Je reste un instant au bord du flux — encore opaque à moi-même.

    Puis une voix tranche.

    KIMPascal !
    (plus fort) 야, Pascal ! 여기야 ! — Hé, ici !

    Je lève les yeux.
    Kim debout, bras levé, sourire large, énergie intacte.

    Je m’approche. Plateau en main.

    KIM — Où est-ce que tu étais ? On t’a pas vu hier soir. Disparu !
    MOON진짜 사라졌어. (Il a vraiment disparu.)
    JIN — Peut-être amoureux, non ? 여자? Une fille ?

    Ils rient.

    Je m’assois.

    MOI — J’étais… ailleurs.
    KIM — Ailleurs où ? Tokyo ailleurs ? Paris ailleurs ? Dans ta tête ailleurs ?

    Rires. Bruits de bols. Odeur de soupe.

    MOON — Mange. Tu as l’air fatigué. 많이 피곤해 보여. (Tu as l’air très fatigué.)
    JIN — Tu travailles trop. Ou tu penses trop. Les Français pensent trop.

    MOI — Possible.

    Kim me regarde plus attentivement. Son sourire baisse d’un degré.

    KIM — Ça va ? Vraiment ?

    Silence bref.
    Autour, le monde continue : chaises, voix, vapeur.

    MOI — Oui. Maintenant oui.

    Il hoche la tête. Pas d’insistance. Présence simple.

    KIM — Bien. Alors tu manges. Et après café. Obligatoire.
    MOON의무야. (C’est obligatoire.)
    JIN — Et ce week-end, barbecue coréen. Tu viens. Pas d’excuse.
    KIM — Pas disparaître. Pas fantôme.

    Ils rient encore.

    Je mange. Riz, chaleur, sel.
    Le goût existe. Le monde répond.

    KIM — Regarde — printemps bientôt. Paris devient doux. Tu verras.
    MOON — Les filles sortent aussi au printemps. Important.
    JIN — Très important.

    Nouveau rire collectif.
    Leur énergie circule, compacte, vivante.

    À l’intérieur, quelque chose reste fragile, presque vide —
    mais moins hostile.

    Je les écoute parler de Séoul, d’examens, de visas, de musique.
    Le réel, simple, partagé.

    Kim me tape l’épaule.

    KIM — Pascal, tu es là. C’est bien.

    Phrase ordinaire.
    Mais elle éclaire.


    •  

  • Rue Soufflot@4

    JSeul dans la chambre de bonne.

    Le plafond est bas.
    La lumière passe à travers le rideau mince, sale, presque transparent.

    Le corps est lourd.
    Pas fatigué — lourd.

    Il n’y a personne.
    Pas d’appel.
    Pas de message.
    Le téléphone reste muet sur la table.

    La veille a déjà disparu.
    Elle aussi.

    Aucune image ne revient.

    Le lit occupe presque toute la pièce.
    Un carré de survie.

    Je m’allonge de nouveau.

    Le sommeil seul me sauve.

    Pas comme refuge tendre.
    Pas comme consolation.

    Comme extinction provisoire.

    Quand je dors, le problème cesse.
    Il n’y a plus de “je”.
    Plus de manque.
    Plus de question.

    Je dors vingt heures.

    Non par choix.
    Par gravité.

    Le monde continue derrière les murs.
    Des pas dans l’escalier.
    Une porte qui claque.
    Une chasse d’eau.

    Je ne participe pas.

    Dans le sommeil, je me dissous.
    C’est propre.
    Sans violence.

    Quand j’ouvre les yeux — brièvement — la lumière a changé.
    Matin. Puis soir. Puis matin encore.

    Le temps passe sans moi.

    Je me rendors.

    Le sommeil est plus réel que la veille.
    Il ne demande rien.
    Il ne rappelle rien.

    Dans la chambre de bonne, il n’y a plus qu’un corps immobile,
    respirant lentement,
    attendant que le monde cesse d’exiger une identité.

    Et pendant ces vingt heures,
    je n’existe presque plus.