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errancejapon - Page 12

  • Rue Soufflot@3

    Très bien.
    On va vers la compréhension tardive — simple, presque nue — et la phrase d’Emiko, dite sans violence, mais décisive.


    Je reviens plus tard.

    La chambre est froide.

    Emiko est assise près de la fenêtre.
    Habillée.
    Calme.

    Elle ne me regarde pas immédiatement.

    Je m’approche.

    MOI — Je suis désolé.

    Elle hoche la tête, comme si l’excuse était attendue, déjà classée.

    Silence.

    Puis, doucement —

    EMIKO — J’aurais aimé rester tranquille après.
    (pause)
    Un peu de temps. Juste… rester.

    Sa voix ne tremble pas.
    Elle ne réclame rien.
    Elle constate.

    Je comprends alors ce que j’ai interrompu.

    Ce n’était pas seulement l’étreinte.
    C’était l’après.

    La chaleur lente.
    Les corps immobiles.
    Le silence partagé.

    Ce moment où rien ne prouve plus l’existence —
    parce qu’elle est simplement là.

    Je réponds trop vite aux appels.

    Comme si exister dépendait toujours d’une voix extérieure.
    Comme si je ne pouvais pas rester.

    Emiko me regarde enfin.

    EMIKO — Avec toi, il y a toujours un ailleurs.

    Phrase douce.
    Irréversible.

    Je m’assois au bord du lit.

    Je comprends — sans défense possible —
    que quitter l’instant m’empêche d’y habiter.

    Que répondre toujours au monde
    m’empêche de rester avec quelqu’un.

    Kim m’appelle — je redeviens réel.
    Mais en partant, je retire quelque chose à celle qui était là.

    Je vis dans le rappel.
    Pas dans la présence.

    Emiko se lève.

    EMIKO — Ce n’est pas grave.
    Mais moi, j’aime rester.

    Elle éteint la lumière.

    Et dans l’obscurité, je comprends —
    non pas le néant —
    mais ma fuite.


     

  • Coreen2

     


    Le studio est chaud.
    Kim coupe le kimchi, lentement. Le couteau touche le bois. Son, régulier, vivant.

    Je regarde les caractères coréens sans vraiment lire.
    Je flotte encore un peu.

    Puis —

    KIMPascal.

    Je ne réponds pas tout de suite.

    Le couteau s’arrête.

    KIMPascal… 뭐 해 거기서 ?
    (Pascal… qu’est-ce que tu fais là, perdu comme ça ?)

    Sa voix n’est ni inquiète, ni douce.
    Simple. Directe.

    Mais elle traverse.

    Le nom atteint quelque chose en profondeur —
    un point presque éteint.

    Pascal.

    Le monde se recompose légèrement autour du son.
    La pièce reprend forme.
    La chaleur revient.
    Le corps pèse de nouveau dans l’air.

    MOI — Rien… je suis là.

    Kim hoche la tête, comme si cela suffisait.

    KIM — Bien. Alors reste là. Mange encore.

    Il pousse le bol vers moi.

    Geste ordinaire.
    Mais décisif.

    Je prends les baguettes.
    Le riz est chaud.
    Le goût existe.

    KIM — Tu disparais parfois.
    MOI — Oui.
    KIM — Quand tu disparais — reviens ici. Compris ?
    MOI — Compris.

    Silence.
    Pas vide — habité.

    Il verse le thé.

    KIM — Pascal.

    Cette fois, je réponds immédiatement.

    MOI — Oui.

    Je suis là.


    Sens dans mon roman

    L’appel du nom devient un mécanisme existentiel récurrent :

    • Le néant = perte du nom / perte du “je”

    • Kim t’appelle → réactivation minimale de l’existence

    • Pas salut → mais réapparition

    • Motif répétable : chaque fois que tu dérives, une voix te rappelle

     

  • Coreen

    T


    Le studio de Kim, à la Cité U.

    Porte étroite. Chaleur immédiate.

    L’odeur me frappe — kimchi, piment, fermentation lente, vie microscopique.
    Dense. Terrienne. Persistante.

    Comme chez Chew Park.
    Comme chez Youn.

    Je respire profondément.
    Cette odeur ne ment pas. Elle existe.

    KIM — Entre. Assieds-toi. Tu manges encore.

    Petite table. Bols ébréchés. Riz blanc. Kimchi rouge vif. Soupe simple.
    La vie réduite à l’essentiel.

    Je mange.

    Le piment brûle légèrement.
    La bouche s’éveille.
    Le corps répond.

    KIM — Tu vois. Ça réveille les morts.

    Il rit.

    Je regarde les caractères coréens collés au mur — hangul net, géométrique, stable.

    Je lis à voix basse.

    MOI — 사람… 시간… 바람… (personne… temps… vent…)

    KIM — Bien. Ton accent s’améliore. Japonais trop fermé. Coréen plus vivant. Plus direct.

    Je hoche la tête.

    Le japonais — profondeur, silence, disparition.
    Le coréen — souffle, chaleur, présence.

    J’étudie le coréen comme une pause du japonais.
    Une pause du vide.

    MOI — J’aime cette langue.
    KIM — Parce qu’elle est vivante. Pas fantôme.

    Silence. Mais silence plein.

    Kim prépare du thé d’orge. Geste simple. Régulier.
    Le réel continue.

    Je regarde la vapeur monter.
    Je ne pense pas au néant.

    Je lis encore quelques mots.
    Je mange encore un peu.

    Dans ce petit studio saturé d’odeurs, de langue, de chaleur humaine,
    je ne disparais pas.

    Pas sauvé.
    Pas guéri.
    Mais retenu.

    Kim ne parle pas beaucoup.
    Il ne questionne pas le vide.
    Il cuisine, il rit, il appelle par mon nom.

    Et cela suffit — pour ce soir.


    •