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errancejapon - Page 16

  • Emiko a Paris chapitre @7

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE VII
    La pesanteur et la grâce
    11 février. 14h30. Sainte-Anne
    — Parlez-moi du manteau rouge, dit Ducors.
    Troisième séance. Elle commençait à connaître la lumière de cette pièce — ce gris de parc filtré par la fenêtre, qui changeait selon les heures avec une subtilité que les néons de son appartement n'avaient pas. Onze heures du matin c'était une lumière blanche presque froide. Quatorze heures trente c'était plus doux, légèrement jaune, presque habitable.
    — Je vous ai déjà décrit le cauchemar, dit-elle.
    — Pas le cauchemar. La vraie femme. Celle que vous voyez dans la rue.
    Emiko croisa les mains sur ses genoux. Elle pensa à Claire — à sa façon de traverser les rues sans regarder les feux, souveraine, indifférente au danger. À ses yeux gris-vert dans la cave à vins. Au bonjour de la boulangerie de la rue Lepic, dit avec cette précision qui n'était pas de la surprise.
    — Je ne suis plus certaine de ce que j'ai vu et de ce que j'ai construit, dit-elle honnêtement.
    — C'est une réponse très précise.
    — C'est mon métier. Je sais distinguer l'original de la traduction.
    — Et là, vous ne savez plus.
    — Là je ne sais plus.
    Il prit une note. Court, quelques mots. Puis il posa le stylo.
    — Vous avez dormi comment cette semaine ?
    — Mieux. Le médicament fait quelque chose. Un plancher, comme vous aviez dit — je ne descends plus dans ce rien qui précédait les crises. Mais les rêves continuent.
    — La même femme ?
    — Différemment. Elle ne me tourne plus le dos. Dans les nouveaux rêves elle est de face — mais je n'arrive pas à voir son visage. Pas de brouillard, pas d'obscurité, juste cette impossibilité de focaliser, comme quand on cherche un mot qu'on connaît et qui refuse de venir.
    — Le mot sur le bout de la langue.
    — Oui. Sauf que là c'est un visage.
    Ducors laissa le silence durer un moment — cette technique qu'elle apprenait à reconnaître, l'espace qu'il ménageait après chaque échange important, ce ma délibéré où quelque chose pouvait encore se déposer.
    — Emiko. Les pensées que vous m'avez décrites la semaine dernière — la Seine, l'avenir qui disparaît. Est-ce qu'elles sont revenues ?
    Elle le regarda. Il avait les yeux posés sur elle avec cette attention complète qui ne jugeait pas — qui observait, seulement, avec une patience de chercheur ou de traducteur, quelqu'un qui sait qu'il faut du temps pour qu'une langue livre ce qu'elle cache.
    — Moins. Pas disparues. Moins.
    — Bien. Il réfléchit. Je veux vous proposer quelque chose. Pas thérapeutique au sens strict — pratique. Il faut que vous sortiez davantage. Pas pour voir des monuments. Pour être dans la ville avec d'autres gens, de façon non planifiée. Flâner. Vous y autoriser.
    — Je sors, dit Emiko. Je vais à la bibliothèque, au musée —
    — Ces sorties ont un but. Elles sont des tâches. Je parle d'autre chose — d'être dans Paris sans raison, sans livres, sans carnet. Juste présente. Consentante à ce qui arrive.
    — Consentante, répéta-t-elle. Le mot lui sembla très grand.
    — Vous traduisez depuis dix ans. Vous passez votre vie à trouver des équivalences entre des mondes. Peut-être qu'il y a quelque chose, là, qui ne veut pas d'équivalence. Qui veut juste exister dans sa propre langue.
    Elle pensa à ça longtemps après être sortie. Dans le métro, dans l'escalier de son immeuble, en faisant chauffer de l'eau pour le thé. Exister dans sa propre langue. Comme si elle en avait une, une seule, qui lui appartenait entièrement.
    Elle ne savait plus laquelle c'était.
    Peut-être c'était là, précisément, le problème.

    15 février. Nihonjinkai, avenue des Champs-Élysées
    Le Centre Culturel Japonais des Champs-Élysées — le Nihonjinkai — était un endroit qu'elle avait évité depuis son arrivée.
    Pas par mépris. Par crainte de ce qu'elle y trouverait — cette communauté d'expatriés japonais qui reconstituaient un Japon de substitution dans les interstices de Paris, le Japon des izakaya clandestines dans le 9e, des épiceries de la rue Sainte-Anne, des réseaux WhatsApp où circulaient les bons plans pour trouver du miso correct et une couette de la bonne épaisseur. Ce Japon-là l'avait toujours mise mal à l'aise à Tokyo aussi — les expatriés de retour avec leur nostalgie performative, leur façon de transformer l'absence en identité.
    Mais Ducors avait dit : soyez consentante à ce qui arrive.
    Elle entra.
    La salle d'accueil sentait le papier et le tatami synthétique. Des annonces en japonais et en français sur un panneau liège — cours de langue, concerts de koto, vente de kimono d'occasion, une association de poésie haïku, un groupe de randonnée en Île-de-France pour Japonais. Ce Japon-là, donc. Ce Japon en exil qui se cherchait des contours.
    Elle parcourut le panneau sans intention particulière. Puis une annonce, au bas, manuscrite sur une fiche cartonnée beige, l'arrêta.
    Échange linguistique. Français natif cherche locuteur japonais natif pour échanges hebdomadaires. Niveau japonais : débutant avancé. Intérêts : littérature, traduction, musique contemporaine. Café ou bibliothèque selon préférence. Sérieux s.v.p. Contact : Antoine. Et un numéro de téléphone.
    Elle lut deux fois. Littérature, traduction. Elle pensa que c'était peut-être ce que Ducors appelait ce qui arrive — pas quelque chose de planifié, pas une tâche, juste une coïncidence sur un panneau liège dans un centre culturel japonais au-dessus des Champs-Élysées.
    Elle prit une photo de l'annonce avec son téléphone.
    Elle attendit deux jours avant d'envoyer le message.

    17 février. Café Zéphyr, boulevard des Italiens
    Il était déjà là quand elle arriva.
    Elle le reconnut à la façon dont il tenait son livre — pas posé sur la table, tenu dans les deux mains, légèrement incliné vers la lumière, la façon de quelqu'un pour qui lire n'est pas une activité mais un état. Elle vit ça avant de voir son visage. Puis le visage.
    Trente ans environ. Brun, mince, ce genre de visage parisien qui porte ses insomnies avec élégance — des cernes qui ne défiguraient pas mais densifiaient, ajoutaient quelque chose. Une veste en velours côtelé bleu marine, usée aux coudes. Il leva les yeux de son livre au moment exact où elle entrait — pas par hasard, par une sorte de sens périphérique, cette façon qu'ont certaines personnes de percevoir l'arrivée de quelqu'un avant de le voir.
    — Emiko ? dit-il.
    Il dit le nom correctement. Pas comme Ducors le disait — avec la prosodie japonaise acquise, apprise. Il le disait différemment, avec l'accent français intact mais quelque chose dans l'intention, dans le soin mis sur chaque syllabe, qui montrait qu'il avait dû le répéter avant, qu'il avait voulu le dire bien.
    Elle s'assit. Il referma son livre — Tanizaki, l'édition Gallimard, la traduction de René Sieffert. Elle le nota. Elle nota aussi ses mains — longues, nerveuses, une légère encre bleue sur l'index de la main droite.
    — Antoine Février, dit-il. Il rit légèrement. Je sais, le nom est une plaisanterie du calendrier.
    — Vous lisez Tanizaki, dit-elle.
    — L'Éloge de l'ombre. Pour la quatrième fois. Je comprends de moins en moins et c'est pour ça que je continue.
    Quelque chose se produisit — pas un coup de foudre au sens romantique, rien de si narratif. Quelque chose de plus physique et de plus simple : une reconnaissance. Pas de lui — elle ne le connaissait pas. Une reconnaissance de quelque chose dans la façon dont il habitait cet espace, cette table, ce livre. Comme entendre dans une pièce bruyante une fréquence qui n'appartient qu'à vous.
    La fréquence basse. Celle que Yuki lui avait appris à entendre.
    — Vous traduisez vraiment ? dit-il.
    — Duras, Modiano. Quelques Houellebecq.
    — Houellebecq en japonais. Il sembla sincèrement troublé par cette idée. Comment vous faites avec l'ironie ?
    — Je la perds. Je perds l'ironie et je garde la mélancolie. Ce qui reste est différent mais pas forcément moins juste.
    Il la regarda. Un regard long, direct, sans l'embarras habituel du premier regard — celui qui se détourne trop vite pour ne pas sembler regarder. Il regardait comme on regarde quelque chose qu'on est en train de lire, avec cette pleine attention calme.
    — C'est peut-être ça la meilleure définition de la traduction que j'aie entendue, dit-il.
    Ils commandèrent du café. Ils parlèrent japonais — son japonais était maladroit, grammaticalement fragile, mais il avait une musique, une oreille pour les sons, quelque chose d'instinctif dans la prosodie qui compensait les fautes. Elle le corrigeait sans s'en rendre compte, naturellement, la traductrice en elle qui ne pouvait pas s'en empêcher. Il prenait les corrections avec une absence totale d'amour-propre blessé, les notait sur un carnet, revenait en arrière pour refaire la phrase correctement.
    Le café devint un deuxième café. Dehors les Grands Boulevards, la grisaille de février, les gens qui passaient vite dans le froid. Ici la lumière chaude du Zéphyr, les miroirs anciens, le bruit des verres et des conversations.
    À un moment — elle ne sut pas très bien comment ils en étaient arrivés là — il parla de sa mère, morte deux ans auparavant d'une façon soudaine et sans préambule. Il en parla sans chercher de compassion, de façon presque clinique, mais avec cette précision des gens qui ont beaucoup pensé à une chose et qui la disent maintenant telle qu'elle est, sans fioriture. Elle parla de Tokyo, de son appartement là-bas, des nuits d'été où l'air ne bougeait pas et où elle traduisait jusqu'à l'aube avec toutes les fenêtres ouvertes.
    — Vous êtes heureuse ici ? demanda-t-il.
    La question arriva sans transition, posée simplement, sans l'arrière-pensée qu'elle aurait eue dans une autre bouche.
    — Non, dit-elle. Pas encore. Peut-être bientôt.
    Il hocha la tête — pas pour approuver, pour enregistrer. Il but une gorgée de café froid.
    — Moi non plus, dit-il. Pour des raisons différentes.
    Et c'est là — dans ce moi non plus dit sans pathos, dans ce partage d'un état sans chercher à le résoudre ou à le consoler — que quelque chose bascula. Pas spectaculairement. Comme quand on tourne une page et que le chapitre suivant commence avant qu'on l'ait décidé.

    Il faisait presque nuit quand ils sortirent.
    Ils marchèrent sans direction précise — vers l'Opéra d'abord, la façade illuminée dans le froid, les colonnes, les ors discrets sous la lumière des lampadaires. Ils ne parlaient plus beaucoup. Il y avait entre eux ce silence particulier des gens qui n'ont pas besoin de remplir l'espace, qui ont trouvé une vitesse commune et la maintiennent sans y penser.
    Place de l'Opéra il s'arrêta.
    — Je vis rue Soufflot. C'est loin. Mais si vous voulez voir à quoi ressemble une vraie chambre de bonne parisienne.
    Il dit ça simplement, sans ambiguïté feinte, sans la rhétorique habituellement déployée autour de ce genre d'invitation. Juste les mots, directs, avec une légère incertitude dans les yeux qui ne demandait pas la permission mais reconnaissait qu'elle était à elle de donner.
    Emiko pensa à Ducors. Consentante à ce qui arrive.
    — Oui, dit-elle.

    17 février. 20h44. Rue Soufflot, Paris 5e
    La chambre de bonne était au septième, sous les toits.
    Seize mètres carrés, un velux, des livres partout — vraiment partout, pas rangés comme chez Claire avec une logique secrète mais empilés selon la seule loi de la gravité et de l'espace disponible. Un lit étroit, une table de travail couverte de feuillets manuscrits et d'un ordinateur ouvert sur ce qui ressemblait à une partition. Une guitare contre le mur. Pas de cuisine à proprement parler — un réchaud électrique, une cafetière, deux tasses dépareillées.
    — C'est petit, dit-il.
    — C'est plein, dit-elle.
    Il fit du café qu'ils ne burent pas.
    Ce qui se passa ensuite n'avait pas la pesanteur qu'Emiko avait redouté — pas de maladresse, pas de négociation silencieuse, pas de ce moment suspendu et faux où deux corps apprennent à s'approcher. Ça se passa simplement, avec une évidence qui ressemblait moins à un début qu'à une continuation — comme si quelque chose avait commencé bien avant dans le café, avant même, peut-être depuis la première syllabe de son nom dit correctement dans la lumière du Zéphyr.
    Ses mains — ces mains avec l'encre bleue sur l'index — avaient une façon de se poser sur elle qui n'était ni douce ni brusque, quelque chose entre les deux, précis, présent, le toucher de quelqu'un qui lisait les choses au contact plutôt qu'en les voyant. Elle pensa à Tanizaki — l'éloge de l'ombre, cette idée que les choses les plus belles se révèlent dans la pénombre, que la lumière trop forte détruit ce qu'elle prétend montrer.
    Sous le velux le ciel de Paris, noir et orange, cette couleur de nuit urbaine qui n'existe nulle part ailleurs, les nuages bas éclairés par en dessous par les millions de lumières de la ville. Elle regardait ce ciel pendant qu'il posait ses lèvres dans son cou, dans le creux de son épaule, et ce ciel avait quelque chose d'improbable, d'excessif, trop orange et trop près, comme si Paris voulait entrer dans la pièce.
    Elle dit quelque chose en japonais. Elle ne sut pas quoi — les mots sortirent avant qu'elle les choisisse, depuis un endroit qui précédait le choix. Il ne les comprit pas et ce n'était pas grave, l'important n'était pas la signification mais le fait que la langue soit là, sa langue, la première, revenue au moment où les défenses lâchent et où ce qui reste est ce qu'on est avant d'être quoi que ce soit d'autre.
    Il dit son nom. Le dit bien.
    Elle ferma les yeux.
    Ce qu'elle sentit — et elle y pensa longtemps après, dans les jours qui suivirent, essayant de trouver les mots exacts — n'était pas du désir seulement, ou pas d'abord. C'était quelque chose de plus primitif et de plus nécessaire : la preuve que ses bords existaient encore. Que son corps avait des limites, donc une forme, donc un dedans et un dehors. Qu'elle occupait un espace précis dans le monde et que cet espace ne pouvait pas être occupé en même temps par quelqu'un d'autre. Qu'elle était réelle d'une façon que ni le carnet ni les traductions ni les séances chez Ducors n'avaient réussi à lui rendre.
    Elle était là. Dans cette chambre sous les toits, à Paris, dans le corps d'Emiko Hayashi, traductrice, trente ans, née à Tokyo, en résidence d'écriture rue des Martyrs, qui ne dormait plus très bien et voyait des choses dans le métro et avait un psychiatre à Sainte-Anne et venait de faire l'amour pour la première fois depuis huit mois avec un Français qui lisait Tanizaki pour la quatrième fois et ne comprenait pas l'ironie de Houellebecq.
    Elle était là. Entièrement.
    C'était suffisant. C'était même, pour la première fois depuis longtemps, plus que suffisant.

    Ils restèrent allongés sans parler. Le velux au-dessus d'eux, le ciel orange. Il avait posé une main à plat sur son ventre — pas un geste possessif, un geste de contact simple, la main qui dit je suis là et tu es là et c'est tout ce qu'il y a à dire.
    — Vous revenez quand à Tokyo ? demanda-t-il.
    — En juillet. Si tout va bien.
    — Si tout va bien, répéta-t-il. Comme si la formule l'intriguait.
    — Il y a des choses à régler ici avant. Des choses que je ne savais pas que j'avais à régler.
    Il tourna la tête vers elle. Dans la lumière basse de la chambre — une seule lampe, sur la table, dirigée vers les feuillets — son visage avait perdu la précision du café, était devenu quelque chose de plus flou, de plus ouvert.
    — Je peux faire quelque chose ? dit-il.
    Elle réfléchit sérieusement à la question.
    — Vous le faites déjà, dit-elle.
    Il acquiesça. Il ne demanda pas ce qu'elle voulait dire. Elle apprécia ça — cette façon de recevoir une réponse sans la creuser, de lui laisser son opacité, de ne pas traduire ce qui ne voulait pas l'être.
    Vers minuit elle remit ses vêtements. Il lui proposa de rester — simplement, sans insistance, avec la même directness désarmante de toute la soirée. Elle dit non, pas ce soir, et ce non ne fermait rien, ils le savaient tous les deux.
    Il descendit avec elle jusqu'à la rue. Il faisait froid, la rue Soufflot déserte, le Panthéon au bout comme une promesse ou une menace selon l'humeur. Il l'embrassa une fois, brièvement, sur le coin de la bouche.
    — Mardi, dit-il. Pour le japonais.
    — Mardi, dit-elle.
    Elle marcha jusqu'au RER Luxembourg. Dans le train elle s'assit et regarda ses mains — ses mains à elle, nettes, précisément à leur place au bout de ses bras, appartenant à quelqu'un de défini.
    Elle pensa à Ducors. Elle lui dirait — pas tout, mais l'essentiel. Qu'elle avait été consentante. Que quelque chose était arrivé. Que ce quelque chose l'avait rendue, provisoirement, à elle-même.
    Elle pensa aussi à Claire. Au 34 rue des Martyrs, à la fenêtre éclairée. Elle se demanda si Claire savait déjà — cette femme qui semblait toujours savoir les choses avant qu'elles arrivent, qui voyait les gens avant qu'ils se voient.
    Elle décida que ça n'avait pas d'importance.
    Cette nuit, pour la première fois depuis le 14 janvier, elle rentra rue des Martyrs sans regarder si le manteau rouge était dans la rue.
    Elle monta les six étages. Elle ne compta pas les marches.
    Elle s'allongea et dormit jusqu'à sept heures.
    Sans rêves.
    — fin du chapitre VII —

  • Emiko a Paris chapitre @5

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE V
    La nuit du 2 au 3 février
    2 février. 23h44. Rue des Martyrs
    Elle rentra à pied depuis le RER.
    C'était inutile — il pleuvait encore, elle n'avait pas de parapluie, le métro était plus rapide. Mais quelque chose dans le fait de marcher sous la pluie semblait nécessaire, comme si le corps avait besoin de ça pour traiter ce qui s'était passé pendant le déjeuner. Elle marcha depuis la gare de Gentilly jusqu'à la rue des Martyrs, quarante minutes, les cheveux trempés, les pieds mouillés dans ses chaussures, et elle ne pensa à rien — ou elle pensa à tout de façon si dense et si rapide que ça revenait au même.
    La silhouette rouge dans le parc. Yuki qui savait. Le numéro plié contre sa poitrine.
    Elle monta les six étages sans prendre l'ascenseur. Compta les marches — cent huit. Ouvrit la porte. L'appartement sentait le renfermé, l'air immobile de quelque chose qui attend. Elle alluma toutes les lumières — la chambre, le couloir, la kitchenette — et resta debout au milieu de la pièce principale dans ses vêtements mouillés sans savoir quoi faire de ses mains.
    Elle aurait dû appeler sa mère. Elle aurait dû traduire — elle avait du retard sur Céline, trois jours de retard maintenant, son directeur de résidence avait laissé un message qu'elle n'avait pas écouté. Elle aurait dû manger quelque chose. Elle n'avait presque rien avalé du déjeuner.
    Elle s'assit sur le bord du lit avec son carnet. Elle écrivit deux lignes.
    J'ai rencontré Yuki Tanaka aujourd'hui. Elle voit des choses. Elle allait mieux.
    Elle s'arrêta. Le stylo au-dessus de la page. Elle voulait écrire la silhouette rouge dans le parc mais quelque chose résistait — cette conviction obscure que les mettre par écrit donnerait aux mots un poids qu'ils n'avaient pas encore, les ferait passer du côté du réel avec une définitivité qu'elle ne voulait pas encore assumer.
    Elle ferma le carnet. Elle éteignit les lumières. Elle s'allongea habillée sur le lit.
    Il était minuit douze.

    Le sommeil vint — c'est là où le problème commence — le sommeil vint trop vite, d'un coup, comme si quelqu'un avait coupé un câble.


    D'abord la lumière.
    Pas une lumière de rêve — pas cette lumière floue, ductile, qui caractérise les rêves ordinaires où les objets changent de nature sans qu'on s'en émeuve. Une lumière blanche et précise, celle du métro, cette lumière de néon qui aplatit les visages et donne aux gens l'air d'être déjà morts ou pas encore vraiment vivants, entre les deux, dans cet état intermédiaire que les néons révèlent et que la lumière du jour dissimule.
    Elle était dans le métro. Ligne 12 — elle reconnut les sièges, la moquette verte, le logo blanc en bout de rame. Direction Mairie d'Issy. Les portes étaient fermées. Le train ne bougeait pas.
    Il n'y avait personne d'autre.
    Non — pas personne. Au bout du wagon, à l'autre extrémité, quelqu'un debout, de dos, une main sur la barre chromée. Emiko ne voyait pas le visage. Elle voyait le manteau. Rouge, le tissu légèrement humide de pluie, les épaules immobiles de quelqu'un qui attend ou qui écoute.
    Elle voulut appeler. Sa voix ne sortit pas — pas de ce silence de rêve où les sons n'ont plus de matière, mais d'une façon différente, plus physique : la gorge bloquée, les cordes vocales qui refusaient, comme si l'air dans ce wagon avait une densité qui empêchait le son de se former.
    La femme ne bougeait pas.
    Le train ne bougeait pas.
    Les néons bourdonnaient — ce bruit de fond que Yuki lui avait appris à entendre, la fréquence basse sous toute chose, sauf qu'ici elle n'était plus basse, elle montait, régulièrement, un demi-ton toutes les trente secondes peut-être, imperceptiblement d'abord puis de façon insistante puis de façon insupportable, une fréquence qui se logeait quelque part derrière les yeux et y pressait.
    Emiko fit un pas vers elle.
    Le wagon s'allongea.
    Elle fit un autre pas. Un autre. Le bout du wagon reculait à proportion exacte de son avance.
    La femme au manteau rouge ne se retourna pas.
    La fréquence montait.
    Et puis les portes s'ouvrirent — pas sur un quai, sur la rue. Sur la rue des Martyrs en plein jour, marché, étals de légumes, marchands qui rangeaient leurs camionnettes avec des gestes usés. Sauf que les marchands avaient tous le même visage — un visage qu'Emiko ne reconnaissait pas mais qui lui semblait familier de la façon dont les visages de rêve sont familiers, construits d'amalgames de visages réels, nez d'une personne, yeux d'une autre, quelque chose qui ne devrait pas tenir ensemble et qui tient.
    Elle sortit du wagon sur la rue. Le sol était le sol du métro — pas le bitume, le revêtement de caoutchouc gris, étrange sous ses pieds dans la lumière de jour. Autour d'elle les marchands rangeaient sans la regarder. Le ciel était le ciel de Paris, blanc de février, mais trop proche — pas à la bonne hauteur, comme si quelqu'un l'avait abaissé de deux mètres pendant la nuit.
    Elle chercha la femme au manteau rouge.
    Elle n'était plus dans le wagon. Elle était au bout de la rue — très loin, presque au point de fuite, petite comme une figurine, immobile, le visage toujours tourné dans l'autre sens.
    Emiko courut.
    La rue s'allongeait.
    Les marchands rangeaient.
    Le ciel descendait.
    La fréquence.
    La fréquence.
    Elle entra dans un immeuble — le 34, la porte était ouverte, l'escalier en pierre avec la rampe en fer forgé qu'elle avait montée une fois chez Claire. Mais l'escalier ne montait pas — il descendait, en spirale, vers quelque chose de sombre et de chaud qui montait de là-dessous, une chaleur de sous-sol, de cave, de quelque chose de vivant enterré.
    Elle descendit parce qu'elle n'y avait pas d'alternative. Les marches étaient humides. L'escalier sentait quelque chose — ce détergent, celui que sa mère utilisait depuis toujours dans l'appartement de Shibuya, cette odeur précise et dévastratrice qui n'aurait pas dû être là, qui n'avait aucune raison d'être dans cet immeuble parisien, et qui était là.
    Elle pensa : maman.
    Elle dit le mot à voix haute — elle put cette fois, la gorge débloquée, mais le mot qui sortit n'était pas en japonais, n'était pas en français, c'était un son qu'elle ne reconnut pas, une syllabe qui n'appartenait à aucune langue qu'elle avait traduite ou entendue, quelque chose d'antérieur au langage ou postérieur à lui, un son qu'on ferait si on avait oublié toutes les langues et qu'il restait seulement le besoin brut, la demande pure, sans les mots pour l'habiller.
    Au bas de l'escalier.
    Une pièce. Petite, éclairée par une lampe de bureau — la lampe de bureau de Claire, la même, posée sur le sol. Au centre de la pièce une chaise. Sur la chaise, quelqu'un de dos, manteau rouge, cheveux noirs coupés au carré.
    — Claire, dit Emiko.
    La femme se retourna.
    Ce n'était pas Claire.
    C'était elle. C'était Emiko. Assise sur la chaise, le manteau rouge sur les épaules, les mains posées à plat sur les genoux comme Yuki posait ses mains à plat sur la table. Elle se regardait. Elle se regardait avec ses propres yeux depuis l'extérieur et c'était la chose la plus insupportable qu'elle avait jamais vue — pas parce que c'était monstrueux. Parce que c'était exact. Le visage était le sien, l'expression était la sienne, cette façon de tenir la mâchoire légèrement serrée qu'elle faisait depuis des années sans le savoir, tout était parfaitement exact.
    — Vous dormez bien ? dit l'autre Emiko.
    La voix était la sienne.
    La lampe de bureau s'éteignit.

    3 février. 04h17.
    Elle se réveilla debout.
    Debout au milieu de la chambre, dans ses vêtements mouillés de la veille, orientée face à la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était debout. Elle ne savait pas si elle avait marché dans son sommeil ou si elle s'était levée sans s'en souvenir ou si la limite entre les deux était encore visible.
    La cour en dessous était éclairée par la lumière de la fenêtre du troisième étage — celle qui ne s'était jamais éteinte depuis son arrivée. La lumière jaune, immobile, sur le vélo rouillé, sur les bacs de fleurs morts.
    Elle compta ses respirations. Une, deux, trois. Elle sentait son cœur — pas de façon métaphorique, physiquement, les battements visibles dans la veine de son cou, trop rapides, trop forts, comme si quelque chose à l'intérieur frappait pour sortir.
    Elle alla dans la salle de bain. Alluma la lumière. Se regarda dans le miroir.
    Son visage. Le sien, seulement le sien — pas l'autre, pas celle de la cave. Elle resta là à se regarder jusqu'à ce que le cœur ralentisse, jusqu'à ce que la respiration redevienne quelque chose d'automatique et non d'intentionnel. Deux minutes. Peut-être dix.
    Elle ouvrit l'armoire à pharmacie. Il y avait là ce qu'elle avait emporté de Tokyo — paracétamol, quelques comprimés de mélatonine, un antihistaminique qu'elle prenait parfois pour dormir dans les avions. Rien d'autre. Elle prit un comprimé de mélatonine avec de l'eau froide du robinet et retourna s'allonger.
    Elle ne rouvrit pas le carnet.
    Elle ne voulait pas mettre des mots sur ce qu'elle venait de voir. Elle avait peur que les mots, une fois écrits, rendent la chose permanente — lui donnent un statut de réel qu'elle n'avait pas encore tout à fait.
    Elle pensa à Yuki. Je vais vous donner le numéro de Mathieu. Pas parce que vous en avez besoin maintenant. Mais parce que le moment venu, il vaut mieux l'avoir déjà.
    Elle glissa la main dans la poche intérieure de sa veste, posée en boule sur le lit. Le papier était là. Plié en quatre, légèrement humide de la pluie de la veille, mais les chiffres encore lisibles.
    Elle le garda dans sa main.
    Elle ferma les yeux.
    Dehors Paris continuait — une sirène au loin, un camion de nettoyage sur le boulevard, ce bruit sourd et régulier de la ville qui ne dormait jamais vraiment, qui maintenait toujours sous le silence apparent ce fond de présence, de mouvement, de vie indifférente et continue.
    La fréquence basse.
    Elle l'entendait maintenant.
    Elle l'avait peut-être entendue depuis le début.
    Au matin, elle appela Mathieu Cors.
    — fin du chapitre V —

  • Emiko a Paris chapitre @4

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE IV
    Les fantômes de la Cité
    2 février. Cité Universitaire Internationale, Paris 14e
    Claire avait arrangé le déjeuner par message, sobrement : Yuki Tanaka, mercredi midi, Cité Universitaire, restaurant de la Maison Internationale. Elle voulait venir avec vous mais elle a une réunion. Je vous laisse entre Japonaises.
    Cette dernière phrase avait quelque chose d'un peu trop calculé — je vous laisse entre Japonaises, comme si la nationalité commune suffisait à garantir une compréhension, comme si deux femmes venues de Tokyo se retrouvaient automatiquement sœurs parce qu'elles connaissaient les mêmes stations de métro à Shinjuku et le même bruit du train de banlieue à six heures du matin. Emiko connaissait ce raisonnement. Elle l'avait souvent subi à Tokyo de la part d'étrangers qui pensaient que tous les Asiatiques se comprenaient naturellement. Mais elle était venue quand même.
    Le RER B jusqu'à la Cité Universitaire. Vingt-deux minutes depuis Châtelet. Elle avait pris la fenêtre, regardé les sous-sols de Paris défiler — tunnels noirs, câbles, néons, puis la lumière revenue brusquement, le ciel bas de février, les immeubles qui s'espaçaient vers le sud. Elle avait son carnet mais ne l'avait pas ouvert.
    Elle pensait à la photographie retournée face contre le bois. Elle va mieux. Mieux que quoi.

    La Cité Universitaire en hiver était une chose à part.
    Emiko traversa le parc depuis la grille du boulevard Jourdan et s'arrêta un moment sur l'allée centrale sans avancer. Le lieu ressemblait à un campus de conte de fées légèrement désenchanté — des maisons de toutes les nations dispersées dans le parc comme si quelqu'un les avait posées là au hasard, chacune portant l'architecture de son pays d'origine avec une conviction parfois touchante, parfois dérisoire. La Maison du Japon avec ses lignes épurées et son toit incliné. La Maison du Maroc, ses arches. La Maison des États-Unis, ses colonnes. Un musée de la différence en plein air, ou une collection — des cultures rangées côte à côte comme des spécimens, voisines sans se mélanger vraiment, chacune préservant sa singularité dans sa petite parcelle de Paris.
    Des étudiants traversaient en groupes serrés, têtes baissées dans le froid. Des gens seuls avec des sacs trop lourds. Une femme qui parlait dans son téléphone dans une langue qu'Emiko ne reconnut pas — quelque chose de slave, peut-être, ou d'africain, des phonèmes qui ne lui donnaient aucun point d'appui. L'air sentait l'herbe humide et quelque chose de cafétéria — friture lointaine, café de cantine, ce mélange universel que toutes les institutions produisent de la même façon partout dans le monde.
    Emiko pensa : voilà un endroit pour les gens qui sont entre deux endroits. Ni d'ici ni de là-bas, et le parc comme zone tampon, espace de transit permanent habillé en permanence.
    Elle se reconnut dans cette définition et ça ne la réconforta pas du tout.

    Yuki Tanaka était déjà là.
    Elle occupait une table dans l'angle du restaurant de la Maison Internationale — une grande salle aux plafonds hauts, tables en bois clair, lumière blanche de février par les baies vitrées. Elle était seule avec deux verres d'eau et un livre fermé posé devant elle, dos vers la salle, comme si le livre était une présence et non une distraction. Elle leva les yeux quand Emiko entra et les maintint sur elle pendant qu'elle traversait la salle — sans sourire, sans signe de la main, juste ce regard qui attendait.
    Elle était plus jeune que sur la photographie. Trente ans peut-être, pas plus. Petite, coupe courte, un pull gris épais qui semblait deux tailles trop grand. Elle avait les mains posées à plat sur la table, de chaque côté du livre — geste de quelqu'un qui essaie de ne pas toucher aux choses ou qui essaie de rester là, de ne pas partir.
    — Emiko-san, dit-elle.
    Elles s'étaient abordées en japonais instinctivement — pas parce que c'était convenu, mais parce que la langue s'était imposée entre elles avant même la décision, cette façon qu'a la langue maternelle de reprendre le dessus dans les moments où on ne s'y attend pas, comme un réflexe du corps.
    — Yuki-san.
    Elles s'inclinèrent légèrement l'une vers l'autre — ce mouvement automatique, infinitésimal, vestige du Japon dans deux corps à Paris, tellement naturel qu'aucune des deux n'y pensa. Puis elles s'assirent et il y eut un silence.
    — Claire vous a dit quoi sur moi ? demanda Yuki directement.
    — Que vous faites des installations sonores. Que vous travaillez sur la disparition des langues.
    — Et ?
    — Que vous êtes au Japon depuis sept ans. Que vous étiez perdue en arrivant.
    Yuki eut un petit rire — pas le même que celui de Claire, pas du fond de la gorge. Un rire plus court, plus sec, avec quelque chose dedans qui ressemblait à de l'ironie retournée contre soi-même.
    — Perdue. C'est le mot qu'elle a utilisé ?
    — Autrement perdue, précisa Emiko.
    — Oui. C'est plus juste.

    Elles commandèrent. Un menu du jour, plat unique, dessert. La serveuse parlait trop vite et Emiko perdit le fil après le premier plat. Yuki commanda pour les deux avec une aisance tranquille — sept ans à Paris, le français était entré dans sa bouche de façon permanente, irrévocable.
    — Vous dormez comment ? demanda Yuki en attendant les assiettes.
    Emiko s'arrêta. La même question. La même question exactement que Claire lui avait posée dans la pièce du fond, avec la lampe de bureau, la photographie retournée.
    — Pas très bien, dit-elle. Pourquoi tout le monde me demande ça ?
    Yuki la regarda. Quelque chose changea dans son expression — pas de la surprise, plutôt de la confirmation, comme si une hypothèse venait d'être vérifiée.
    — Parce que c'est le premier signe, dit-elle simplement.
    — Le premier signe de quoi ?
    Yuki prit son verre d'eau. Le fit tourner entre ses paumes — geste nerveux, répété, le geste de quelqu'un qui a appris à occuper ses mains pour ne pas occuper sa bouche.
    — Quand je suis arrivée à Paris, dit-elle, j'avais vingt-trois ans. Je venais faire un master à la Sorbonne. J'avais un niveau de français correct, des économies pour un an, et une image de Paris qui venait entièrement de films et de livres et de photographies en noir et blanc. Vous connaissez cette image.
    — Je la connais.
    — Les deux premiers mois j'ai pensé que tout allait bien. J'écrivais des mails à ma mère, je lui disais Paris est magnifique, les gens sont intéressants, la nourriture est bonne. C'était vrai. C'était aussi complètement faux. Je décrivais des choses qui existaient en omettant de décrire ce qui se passait à l'intérieur.
    — Ce qui se passait à l'intérieur, répéta Emiko.
    — Je ne dormais plus. Enfin si, deux heures, trois heures. Je me réveillais à quatre heures du matin avec la certitude absolue que quelque chose n'allait pas, sans pouvoir dire quoi. Je mangeais peu. Les couleurs me semblaient différentes — pas plus belles, pas plus laides, juste décalées, comme si le réglage de la lumière avait changé sans que je l'aie décidé. Et puis j'ai commencé à voir des choses.
    Elle dit ça — j'ai commencé à voir des choses — avec la même voix neutre, factuelle, le même ton qu'elle aurait utilisé pour dire j'ai commencé à apprendre le violon ou j'ai commencé à courir le matin.
    — Quel genre de choses ? demanda Emiko.
    Les assiettes arrivèrent. Un poisson, des légumes, une sauce que ni l'une ni l'autre ne toucha. Yuki prit sa fourchette, la reposa.
    — Une femme, dit-elle. Je voyais une femme. Dans le métro, dans la rue, dans les musées. Toujours la même. Je ne savais pas qui elle était. Je savais juste qu'elle était toujours là, et qu'elle me regardait d'une façon particulière — pas menaçante. Patiente. Comme si elle attendait que je comprenne quelque chose.
    Emiko ne dit rien. Le restaurant autour d'elles continuait — des voix, des couverts, le bruit d'une chaise qu'on recule. Elle regarda ses mains sur la table.
    — Et vous avez compris ? demanda-t-elle.
    — Pas avant d'être hospitalisée.

    Elles mangèrent un moment en silence. Un silence différent de celui du début — plus habité, plus lourd, portant quelque chose qu'aucune des deux n'avait encore nommé clairement.
    — Claire était là ? demanda Emiko.
    — Claire m'a trouvée. J'étais dans le jardin du Luxembourg à deux heures du matin en janvier, assise sur un banc, sans manteau. Je ne sais pas comment j'étais arrivée là. Je ne me souviens pas de la sortie de mon appartement, ni du trajet. Juste le banc, le froid, et cette certitude étrange d'être exactement là où je devais être. Claire rentrait d'un vernissage. Elle m'a reconnue — elle venait d'acheter un de mes dessins deux semaines avant. Elle s'est assise à côté de moi sans rien dire pendant un moment. Puis elle a dit : je vais appeler quelqu'un. Et je n'ai pas protesté.
    — Elle vous a appelé qui ?
    — Un psychiatre. Il s'appelle Mathieu Cors. Il travaille avec les étrangers en décompensation — c'est un peu sa spécialité. Les chocs culturels qui partent de travers. Les gens qui viennent d'ailleurs et qui, à un moment, n'arrivent plus à faire tenir les deux versions d'eux-mêmes en même temps.
    Emiko pensa à quelque chose. Elle prit son temps avant de le dire.
    — Claire m'a arrangé ce déjeuner, dit-elle. Elle savait que vous alliez me raconter tout ça.
    Yuki leva les yeux. Quelque chose qui ressemblait à de la compassion traversa son visage — pas de la pitié, quelque chose de plus précis, le regard de quelqu'un qui a déjà été exactement là où vous êtes et qui sait que vous ne le savez pas encore.
    — Oui, dit-elle.
    — Pourquoi ?
    — Parce qu'elle vous a vue. Elle a le don pour ça — voir les gens avant qu'ils se voient eux-mêmes. Elle m'a vue dans le jardin du Luxembourg avant que je me voie. Et elle vous a vue, je crois, depuis le début. Depuis le métro.
    Emiko sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Pas de la peur — ou pas seulement. Quelque chose de plus complexe, ce sentiment d'être regardée de l'intérieur par quelqu'un d'extérieur, d'être transparente sans l'avoir décidé.
    — Qu'est-ce qu'elle a vu ? demanda-t-elle.
    Yuki secoua la tête légèrement — pas pour refuser de répondre, pour dire que la réponse n'était pas la sienne à donner.
    — Demandez-lui.

    Elles prirent un café après le dessert qu'elles n'avaient pas fini. Par les baies vitrées le parc était gris et immobile, les arbres sans feuilles dessinaient des nervures fines sur le ciel blanc. Quelques étudiants traversaient en courant sous la pluie qui avait recommencé.
    — Vous entendez ça ? dit Yuki soudainement.
    — Quoi ?
    Elle tendit l'oreille. Dans le restaurant le bruit des conversations, des couverts, d'une radio lointaine. Rien d'autre.
    — Ce fond sonore, dit Yuki. Le bruit de fond de cette salle. Fermez les yeux.
    Emiko ferma les yeux. Le bruit se stratifiait — des voix françaises au premier plan, quelque chose de plus grave en dessous, le ronronnement d'un appareil de cuisine peut-être, plus loin encore une fréquence presque inaudible, une vibration plutôt qu'un son.
    — Vous entendez la fréquence basse ? Le bourdonnement sous tout le reste ?
    — Oui.
    — C'est ce sur quoi je travaille. Chaque lieu a une fréquence de base — un son fondamental que l'architecture produit, que les corps dans l'espace produisent, que le temps produit. Les gens ne l'entendent pas parce qu'ils entendent par-dessus. Moi je l'entends depuis que je suis à Paris. Je l'entends partout. Certains jours c'est insupportable. D'autres jours c'est la chose la plus belle que j'ai jamais entendue.
    Elle rouvrit les yeux. Regarda Emiko.
    — Vous allez l'entendre aussi. Pas la fréquence — autre chose. Chaque personne entend sa propre chose. Mais vous allez commencer à percevoir ce que vous ne perceviez pas avant. C'est ça le problème avec Paris et les gens comme nous. La ville ouvre quelque chose. Elle ouvre des canaux qu'on avait fermés ou qu'on n'avait jamais ouverts. Et ce qui entre par ces canaux n'est pas toujours ce qu'on voulait.
    — Comme la femme que vous voyiez, dit Emiko.
    Yuki acquiesça. Elle mit ses deux mains autour de sa tasse de café froide.
    — Comment elle était habillée ? demanda-t-elle.
    Emiko ouvrit la bouche. Referma. Le restaurant continuait autour d'elles.
    — Qui ? dit-elle.
    — La vôtre, dit Yuki. Celle que vous voyez.
    Un long silence. Par les baies vitrées la pluie s'intensifiait sur le parc, des cercles sur les flaques, les arbres immobiles dans le vent.
    — Un manteau rouge, dit Emiko.
    Yuki ne dit rien. Elle hocha la tête lentement, comme si c'était exactement la réponse qu'elle attendait et qu'en même temps cette réponse lui faisait quelque chose — quelque chose qu'elle garda pour elle, caché derrière cette expression neutre que les deux femmes semblaient avoir en commun, cette façon d'absorber les choses difficiles sans les montrer.
    Elle posa de l'argent sur la table et se leva.
    — Je vais vous donner le numéro de Mathieu, dit-elle. Pas parce que vous en avez besoin maintenant. Mais parce que le moment venu, il vaut mieux l'avoir déjà.
    Elle écrivit un numéro sur la page de garde de son livre — ce geste précis, sans hésitation, comme si elle avait fait ça avant, comme si ce numéro était quelque chose qu'on transmet, qui circule entre certaines personnes dans cette ville, une sorte de code d'urgence pour ceux qui commencent à entendre la fréquence basse.
    Elle arracha la page, la tendit à Emiko.
    — Et dormez, dit-elle. Je sais que c'est inutile à dire. Dormez quand même.
    Elle enfila son manteau — gris, pas de couleur particulière, un manteau ordinaire — et traversa le restaurant sans se retourner. Emiko la regarda passer entre les tables, pousser la porte, disparaître dans le parc sous la pluie.
    Elle resta seule avec deux tasses vides et un numéro de téléphone sur un bout de page de garde.
    Elle le plia en quatre et le mit dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine.
    Elle n'appellerait pas. Pas maintenant. Il était trop tôt. Elle allait bien. Le décalage horaire, l'insomnie légère, les coïncidences de quartier. Les villes étrangères font ça aux gens, produisent des impressions fausses, des connexions imaginaires entre des événements sans rapport. Elle était traductrice — elle savait mieux que personne que le sens qu'on donne aux choses n'est pas toujours le sens qu'elles ont.
    Dehors, dans le parc de la Cité Universitaire, la pluie continuait.
    Et à travers la baie vitrée, loin, près de la grille du boulevard Jourdan, une silhouette traversait l'allée centrale sous un parapluie noir.
    Un manteau rouge.
    Emiko regarda longtemps.
    Elle ne bougea pas.
    — fin du chapitre IV —