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errancejapon - Page 16

  • Emiko a Paris chapitre @5

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE V
    La nuit du 2 au 3 février
    2 février. 23h44. Rue des Martyrs
    Elle rentra à pied depuis le RER.
    C'était inutile — il pleuvait encore, elle n'avait pas de parapluie, le métro était plus rapide. Mais quelque chose dans le fait de marcher sous la pluie semblait nécessaire, comme si le corps avait besoin de ça pour traiter ce qui s'était passé pendant le déjeuner. Elle marcha depuis la gare de Gentilly jusqu'à la rue des Martyrs, quarante minutes, les cheveux trempés, les pieds mouillés dans ses chaussures, et elle ne pensa à rien — ou elle pensa à tout de façon si dense et si rapide que ça revenait au même.
    La silhouette rouge dans le parc. Yuki qui savait. Le numéro plié contre sa poitrine.
    Elle monta les six étages sans prendre l'ascenseur. Compta les marches — cent huit. Ouvrit la porte. L'appartement sentait le renfermé, l'air immobile de quelque chose qui attend. Elle alluma toutes les lumières — la chambre, le couloir, la kitchenette — et resta debout au milieu de la pièce principale dans ses vêtements mouillés sans savoir quoi faire de ses mains.
    Elle aurait dû appeler sa mère. Elle aurait dû traduire — elle avait du retard sur Céline, trois jours de retard maintenant, son directeur de résidence avait laissé un message qu'elle n'avait pas écouté. Elle aurait dû manger quelque chose. Elle n'avait presque rien avalé du déjeuner.
    Elle s'assit sur le bord du lit avec son carnet. Elle écrivit deux lignes.
    J'ai rencontré Yuki Tanaka aujourd'hui. Elle voit des choses. Elle allait mieux.
    Elle s'arrêta. Le stylo au-dessus de la page. Elle voulait écrire la silhouette rouge dans le parc mais quelque chose résistait — cette conviction obscure que les mettre par écrit donnerait aux mots un poids qu'ils n'avaient pas encore, les ferait passer du côté du réel avec une définitivité qu'elle ne voulait pas encore assumer.
    Elle ferma le carnet. Elle éteignit les lumières. Elle s'allongea habillée sur le lit.
    Il était minuit douze.

    Le sommeil vint — c'est là où le problème commence — le sommeil vint trop vite, d'un coup, comme si quelqu'un avait coupé un câble.


    D'abord la lumière.
    Pas une lumière de rêve — pas cette lumière floue, ductile, qui caractérise les rêves ordinaires où les objets changent de nature sans qu'on s'en émeuve. Une lumière blanche et précise, celle du métro, cette lumière de néon qui aplatit les visages et donne aux gens l'air d'être déjà morts ou pas encore vraiment vivants, entre les deux, dans cet état intermédiaire que les néons révèlent et que la lumière du jour dissimule.
    Elle était dans le métro. Ligne 12 — elle reconnut les sièges, la moquette verte, le logo blanc en bout de rame. Direction Mairie d'Issy. Les portes étaient fermées. Le train ne bougeait pas.
    Il n'y avait personne d'autre.
    Non — pas personne. Au bout du wagon, à l'autre extrémité, quelqu'un debout, de dos, une main sur la barre chromée. Emiko ne voyait pas le visage. Elle voyait le manteau. Rouge, le tissu légèrement humide de pluie, les épaules immobiles de quelqu'un qui attend ou qui écoute.
    Elle voulut appeler. Sa voix ne sortit pas — pas de ce silence de rêve où les sons n'ont plus de matière, mais d'une façon différente, plus physique : la gorge bloquée, les cordes vocales qui refusaient, comme si l'air dans ce wagon avait une densité qui empêchait le son de se former.
    La femme ne bougeait pas.
    Le train ne bougeait pas.
    Les néons bourdonnaient — ce bruit de fond que Yuki lui avait appris à entendre, la fréquence basse sous toute chose, sauf qu'ici elle n'était plus basse, elle montait, régulièrement, un demi-ton toutes les trente secondes peut-être, imperceptiblement d'abord puis de façon insistante puis de façon insupportable, une fréquence qui se logeait quelque part derrière les yeux et y pressait.
    Emiko fit un pas vers elle.
    Le wagon s'allongea.
    Elle fit un autre pas. Un autre. Le bout du wagon reculait à proportion exacte de son avance.
    La femme au manteau rouge ne se retourna pas.
    La fréquence montait.
    Et puis les portes s'ouvrirent — pas sur un quai, sur la rue. Sur la rue des Martyrs en plein jour, marché, étals de légumes, marchands qui rangeaient leurs camionnettes avec des gestes usés. Sauf que les marchands avaient tous le même visage — un visage qu'Emiko ne reconnaissait pas mais qui lui semblait familier de la façon dont les visages de rêve sont familiers, construits d'amalgames de visages réels, nez d'une personne, yeux d'une autre, quelque chose qui ne devrait pas tenir ensemble et qui tient.
    Elle sortit du wagon sur la rue. Le sol était le sol du métro — pas le bitume, le revêtement de caoutchouc gris, étrange sous ses pieds dans la lumière de jour. Autour d'elle les marchands rangeaient sans la regarder. Le ciel était le ciel de Paris, blanc de février, mais trop proche — pas à la bonne hauteur, comme si quelqu'un l'avait abaissé de deux mètres pendant la nuit.
    Elle chercha la femme au manteau rouge.
    Elle n'était plus dans le wagon. Elle était au bout de la rue — très loin, presque au point de fuite, petite comme une figurine, immobile, le visage toujours tourné dans l'autre sens.
    Emiko courut.
    La rue s'allongeait.
    Les marchands rangeaient.
    Le ciel descendait.
    La fréquence.
    La fréquence.
    Elle entra dans un immeuble — le 34, la porte était ouverte, l'escalier en pierre avec la rampe en fer forgé qu'elle avait montée une fois chez Claire. Mais l'escalier ne montait pas — il descendait, en spirale, vers quelque chose de sombre et de chaud qui montait de là-dessous, une chaleur de sous-sol, de cave, de quelque chose de vivant enterré.
    Elle descendit parce qu'elle n'y avait pas d'alternative. Les marches étaient humides. L'escalier sentait quelque chose — ce détergent, celui que sa mère utilisait depuis toujours dans l'appartement de Shibuya, cette odeur précise et dévastratrice qui n'aurait pas dû être là, qui n'avait aucune raison d'être dans cet immeuble parisien, et qui était là.
    Elle pensa : maman.
    Elle dit le mot à voix haute — elle put cette fois, la gorge débloquée, mais le mot qui sortit n'était pas en japonais, n'était pas en français, c'était un son qu'elle ne reconnut pas, une syllabe qui n'appartenait à aucune langue qu'elle avait traduite ou entendue, quelque chose d'antérieur au langage ou postérieur à lui, un son qu'on ferait si on avait oublié toutes les langues et qu'il restait seulement le besoin brut, la demande pure, sans les mots pour l'habiller.
    Au bas de l'escalier.
    Une pièce. Petite, éclairée par une lampe de bureau — la lampe de bureau de Claire, la même, posée sur le sol. Au centre de la pièce une chaise. Sur la chaise, quelqu'un de dos, manteau rouge, cheveux noirs coupés au carré.
    — Claire, dit Emiko.
    La femme se retourna.
    Ce n'était pas Claire.
    C'était elle. C'était Emiko. Assise sur la chaise, le manteau rouge sur les épaules, les mains posées à plat sur les genoux comme Yuki posait ses mains à plat sur la table. Elle se regardait. Elle se regardait avec ses propres yeux depuis l'extérieur et c'était la chose la plus insupportable qu'elle avait jamais vue — pas parce que c'était monstrueux. Parce que c'était exact. Le visage était le sien, l'expression était la sienne, cette façon de tenir la mâchoire légèrement serrée qu'elle faisait depuis des années sans le savoir, tout était parfaitement exact.
    — Vous dormez bien ? dit l'autre Emiko.
    La voix était la sienne.
    La lampe de bureau s'éteignit.

    3 février. 04h17.
    Elle se réveilla debout.
    Debout au milieu de la chambre, dans ses vêtements mouillés de la veille, orientée face à la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était debout. Elle ne savait pas si elle avait marché dans son sommeil ou si elle s'était levée sans s'en souvenir ou si la limite entre les deux était encore visible.
    La cour en dessous était éclairée par la lumière de la fenêtre du troisième étage — celle qui ne s'était jamais éteinte depuis son arrivée. La lumière jaune, immobile, sur le vélo rouillé, sur les bacs de fleurs morts.
    Elle compta ses respirations. Une, deux, trois. Elle sentait son cœur — pas de façon métaphorique, physiquement, les battements visibles dans la veine de son cou, trop rapides, trop forts, comme si quelque chose à l'intérieur frappait pour sortir.
    Elle alla dans la salle de bain. Alluma la lumière. Se regarda dans le miroir.
    Son visage. Le sien, seulement le sien — pas l'autre, pas celle de la cave. Elle resta là à se regarder jusqu'à ce que le cœur ralentisse, jusqu'à ce que la respiration redevienne quelque chose d'automatique et non d'intentionnel. Deux minutes. Peut-être dix.
    Elle ouvrit l'armoire à pharmacie. Il y avait là ce qu'elle avait emporté de Tokyo — paracétamol, quelques comprimés de mélatonine, un antihistaminique qu'elle prenait parfois pour dormir dans les avions. Rien d'autre. Elle prit un comprimé de mélatonine avec de l'eau froide du robinet et retourna s'allonger.
    Elle ne rouvrit pas le carnet.
    Elle ne voulait pas mettre des mots sur ce qu'elle venait de voir. Elle avait peur que les mots, une fois écrits, rendent la chose permanente — lui donnent un statut de réel qu'elle n'avait pas encore tout à fait.
    Elle pensa à Yuki. Je vais vous donner le numéro de Mathieu. Pas parce que vous en avez besoin maintenant. Mais parce que le moment venu, il vaut mieux l'avoir déjà.
    Elle glissa la main dans la poche intérieure de sa veste, posée en boule sur le lit. Le papier était là. Plié en quatre, légèrement humide de la pluie de la veille, mais les chiffres encore lisibles.
    Elle le garda dans sa main.
    Elle ferma les yeux.
    Dehors Paris continuait — une sirène au loin, un camion de nettoyage sur le boulevard, ce bruit sourd et régulier de la ville qui ne dormait jamais vraiment, qui maintenait toujours sous le silence apparent ce fond de présence, de mouvement, de vie indifférente et continue.
    La fréquence basse.
    Elle l'entendait maintenant.
    Elle l'avait peut-être entendue depuis le début.
    Au matin, elle appela Mathieu Cors.
    — fin du chapitre V —

  • Emiko a Paris chapitre @4

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE IV
    Les fantômes de la Cité
    2 février. Cité Universitaire Internationale, Paris 14e
    Claire avait arrangé le déjeuner par message, sobrement : Yuki Tanaka, mercredi midi, Cité Universitaire, restaurant de la Maison Internationale. Elle voulait venir avec vous mais elle a une réunion. Je vous laisse entre Japonaises.
    Cette dernière phrase avait quelque chose d'un peu trop calculé — je vous laisse entre Japonaises, comme si la nationalité commune suffisait à garantir une compréhension, comme si deux femmes venues de Tokyo se retrouvaient automatiquement sœurs parce qu'elles connaissaient les mêmes stations de métro à Shinjuku et le même bruit du train de banlieue à six heures du matin. Emiko connaissait ce raisonnement. Elle l'avait souvent subi à Tokyo de la part d'étrangers qui pensaient que tous les Asiatiques se comprenaient naturellement. Mais elle était venue quand même.
    Le RER B jusqu'à la Cité Universitaire. Vingt-deux minutes depuis Châtelet. Elle avait pris la fenêtre, regardé les sous-sols de Paris défiler — tunnels noirs, câbles, néons, puis la lumière revenue brusquement, le ciel bas de février, les immeubles qui s'espaçaient vers le sud. Elle avait son carnet mais ne l'avait pas ouvert.
    Elle pensait à la photographie retournée face contre le bois. Elle va mieux. Mieux que quoi.

    La Cité Universitaire en hiver était une chose à part.
    Emiko traversa le parc depuis la grille du boulevard Jourdan et s'arrêta un moment sur l'allée centrale sans avancer. Le lieu ressemblait à un campus de conte de fées légèrement désenchanté — des maisons de toutes les nations dispersées dans le parc comme si quelqu'un les avait posées là au hasard, chacune portant l'architecture de son pays d'origine avec une conviction parfois touchante, parfois dérisoire. La Maison du Japon avec ses lignes épurées et son toit incliné. La Maison du Maroc, ses arches. La Maison des États-Unis, ses colonnes. Un musée de la différence en plein air, ou une collection — des cultures rangées côte à côte comme des spécimens, voisines sans se mélanger vraiment, chacune préservant sa singularité dans sa petite parcelle de Paris.
    Des étudiants traversaient en groupes serrés, têtes baissées dans le froid. Des gens seuls avec des sacs trop lourds. Une femme qui parlait dans son téléphone dans une langue qu'Emiko ne reconnut pas — quelque chose de slave, peut-être, ou d'africain, des phonèmes qui ne lui donnaient aucun point d'appui. L'air sentait l'herbe humide et quelque chose de cafétéria — friture lointaine, café de cantine, ce mélange universel que toutes les institutions produisent de la même façon partout dans le monde.
    Emiko pensa : voilà un endroit pour les gens qui sont entre deux endroits. Ni d'ici ni de là-bas, et le parc comme zone tampon, espace de transit permanent habillé en permanence.
    Elle se reconnut dans cette définition et ça ne la réconforta pas du tout.

    Yuki Tanaka était déjà là.
    Elle occupait une table dans l'angle du restaurant de la Maison Internationale — une grande salle aux plafonds hauts, tables en bois clair, lumière blanche de février par les baies vitrées. Elle était seule avec deux verres d'eau et un livre fermé posé devant elle, dos vers la salle, comme si le livre était une présence et non une distraction. Elle leva les yeux quand Emiko entra et les maintint sur elle pendant qu'elle traversait la salle — sans sourire, sans signe de la main, juste ce regard qui attendait.
    Elle était plus jeune que sur la photographie. Trente ans peut-être, pas plus. Petite, coupe courte, un pull gris épais qui semblait deux tailles trop grand. Elle avait les mains posées à plat sur la table, de chaque côté du livre — geste de quelqu'un qui essaie de ne pas toucher aux choses ou qui essaie de rester là, de ne pas partir.
    — Emiko-san, dit-elle.
    Elles s'étaient abordées en japonais instinctivement — pas parce que c'était convenu, mais parce que la langue s'était imposée entre elles avant même la décision, cette façon qu'a la langue maternelle de reprendre le dessus dans les moments où on ne s'y attend pas, comme un réflexe du corps.
    — Yuki-san.
    Elles s'inclinèrent légèrement l'une vers l'autre — ce mouvement automatique, infinitésimal, vestige du Japon dans deux corps à Paris, tellement naturel qu'aucune des deux n'y pensa. Puis elles s'assirent et il y eut un silence.
    — Claire vous a dit quoi sur moi ? demanda Yuki directement.
    — Que vous faites des installations sonores. Que vous travaillez sur la disparition des langues.
    — Et ?
    — Que vous êtes au Japon depuis sept ans. Que vous étiez perdue en arrivant.
    Yuki eut un petit rire — pas le même que celui de Claire, pas du fond de la gorge. Un rire plus court, plus sec, avec quelque chose dedans qui ressemblait à de l'ironie retournée contre soi-même.
    — Perdue. C'est le mot qu'elle a utilisé ?
    — Autrement perdue, précisa Emiko.
    — Oui. C'est plus juste.

    Elles commandèrent. Un menu du jour, plat unique, dessert. La serveuse parlait trop vite et Emiko perdit le fil après le premier plat. Yuki commanda pour les deux avec une aisance tranquille — sept ans à Paris, le français était entré dans sa bouche de façon permanente, irrévocable.
    — Vous dormez comment ? demanda Yuki en attendant les assiettes.
    Emiko s'arrêta. La même question. La même question exactement que Claire lui avait posée dans la pièce du fond, avec la lampe de bureau, la photographie retournée.
    — Pas très bien, dit-elle. Pourquoi tout le monde me demande ça ?
    Yuki la regarda. Quelque chose changea dans son expression — pas de la surprise, plutôt de la confirmation, comme si une hypothèse venait d'être vérifiée.
    — Parce que c'est le premier signe, dit-elle simplement.
    — Le premier signe de quoi ?
    Yuki prit son verre d'eau. Le fit tourner entre ses paumes — geste nerveux, répété, le geste de quelqu'un qui a appris à occuper ses mains pour ne pas occuper sa bouche.
    — Quand je suis arrivée à Paris, dit-elle, j'avais vingt-trois ans. Je venais faire un master à la Sorbonne. J'avais un niveau de français correct, des économies pour un an, et une image de Paris qui venait entièrement de films et de livres et de photographies en noir et blanc. Vous connaissez cette image.
    — Je la connais.
    — Les deux premiers mois j'ai pensé que tout allait bien. J'écrivais des mails à ma mère, je lui disais Paris est magnifique, les gens sont intéressants, la nourriture est bonne. C'était vrai. C'était aussi complètement faux. Je décrivais des choses qui existaient en omettant de décrire ce qui se passait à l'intérieur.
    — Ce qui se passait à l'intérieur, répéta Emiko.
    — Je ne dormais plus. Enfin si, deux heures, trois heures. Je me réveillais à quatre heures du matin avec la certitude absolue que quelque chose n'allait pas, sans pouvoir dire quoi. Je mangeais peu. Les couleurs me semblaient différentes — pas plus belles, pas plus laides, juste décalées, comme si le réglage de la lumière avait changé sans que je l'aie décidé. Et puis j'ai commencé à voir des choses.
    Elle dit ça — j'ai commencé à voir des choses — avec la même voix neutre, factuelle, le même ton qu'elle aurait utilisé pour dire j'ai commencé à apprendre le violon ou j'ai commencé à courir le matin.
    — Quel genre de choses ? demanda Emiko.
    Les assiettes arrivèrent. Un poisson, des légumes, une sauce que ni l'une ni l'autre ne toucha. Yuki prit sa fourchette, la reposa.
    — Une femme, dit-elle. Je voyais une femme. Dans le métro, dans la rue, dans les musées. Toujours la même. Je ne savais pas qui elle était. Je savais juste qu'elle était toujours là, et qu'elle me regardait d'une façon particulière — pas menaçante. Patiente. Comme si elle attendait que je comprenne quelque chose.
    Emiko ne dit rien. Le restaurant autour d'elles continuait — des voix, des couverts, le bruit d'une chaise qu'on recule. Elle regarda ses mains sur la table.
    — Et vous avez compris ? demanda-t-elle.
    — Pas avant d'être hospitalisée.

    Elles mangèrent un moment en silence. Un silence différent de celui du début — plus habité, plus lourd, portant quelque chose qu'aucune des deux n'avait encore nommé clairement.
    — Claire était là ? demanda Emiko.
    — Claire m'a trouvée. J'étais dans le jardin du Luxembourg à deux heures du matin en janvier, assise sur un banc, sans manteau. Je ne sais pas comment j'étais arrivée là. Je ne me souviens pas de la sortie de mon appartement, ni du trajet. Juste le banc, le froid, et cette certitude étrange d'être exactement là où je devais être. Claire rentrait d'un vernissage. Elle m'a reconnue — elle venait d'acheter un de mes dessins deux semaines avant. Elle s'est assise à côté de moi sans rien dire pendant un moment. Puis elle a dit : je vais appeler quelqu'un. Et je n'ai pas protesté.
    — Elle vous a appelé qui ?
    — Un psychiatre. Il s'appelle Mathieu Cors. Il travaille avec les étrangers en décompensation — c'est un peu sa spécialité. Les chocs culturels qui partent de travers. Les gens qui viennent d'ailleurs et qui, à un moment, n'arrivent plus à faire tenir les deux versions d'eux-mêmes en même temps.
    Emiko pensa à quelque chose. Elle prit son temps avant de le dire.
    — Claire m'a arrangé ce déjeuner, dit-elle. Elle savait que vous alliez me raconter tout ça.
    Yuki leva les yeux. Quelque chose qui ressemblait à de la compassion traversa son visage — pas de la pitié, quelque chose de plus précis, le regard de quelqu'un qui a déjà été exactement là où vous êtes et qui sait que vous ne le savez pas encore.
    — Oui, dit-elle.
    — Pourquoi ?
    — Parce qu'elle vous a vue. Elle a le don pour ça — voir les gens avant qu'ils se voient eux-mêmes. Elle m'a vue dans le jardin du Luxembourg avant que je me voie. Et elle vous a vue, je crois, depuis le début. Depuis le métro.
    Emiko sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Pas de la peur — ou pas seulement. Quelque chose de plus complexe, ce sentiment d'être regardée de l'intérieur par quelqu'un d'extérieur, d'être transparente sans l'avoir décidé.
    — Qu'est-ce qu'elle a vu ? demanda-t-elle.
    Yuki secoua la tête légèrement — pas pour refuser de répondre, pour dire que la réponse n'était pas la sienne à donner.
    — Demandez-lui.

    Elles prirent un café après le dessert qu'elles n'avaient pas fini. Par les baies vitrées le parc était gris et immobile, les arbres sans feuilles dessinaient des nervures fines sur le ciel blanc. Quelques étudiants traversaient en courant sous la pluie qui avait recommencé.
    — Vous entendez ça ? dit Yuki soudainement.
    — Quoi ?
    Elle tendit l'oreille. Dans le restaurant le bruit des conversations, des couverts, d'une radio lointaine. Rien d'autre.
    — Ce fond sonore, dit Yuki. Le bruit de fond de cette salle. Fermez les yeux.
    Emiko ferma les yeux. Le bruit se stratifiait — des voix françaises au premier plan, quelque chose de plus grave en dessous, le ronronnement d'un appareil de cuisine peut-être, plus loin encore une fréquence presque inaudible, une vibration plutôt qu'un son.
    — Vous entendez la fréquence basse ? Le bourdonnement sous tout le reste ?
    — Oui.
    — C'est ce sur quoi je travaille. Chaque lieu a une fréquence de base — un son fondamental que l'architecture produit, que les corps dans l'espace produisent, que le temps produit. Les gens ne l'entendent pas parce qu'ils entendent par-dessus. Moi je l'entends depuis que je suis à Paris. Je l'entends partout. Certains jours c'est insupportable. D'autres jours c'est la chose la plus belle que j'ai jamais entendue.
    Elle rouvrit les yeux. Regarda Emiko.
    — Vous allez l'entendre aussi. Pas la fréquence — autre chose. Chaque personne entend sa propre chose. Mais vous allez commencer à percevoir ce que vous ne perceviez pas avant. C'est ça le problème avec Paris et les gens comme nous. La ville ouvre quelque chose. Elle ouvre des canaux qu'on avait fermés ou qu'on n'avait jamais ouverts. Et ce qui entre par ces canaux n'est pas toujours ce qu'on voulait.
    — Comme la femme que vous voyiez, dit Emiko.
    Yuki acquiesça. Elle mit ses deux mains autour de sa tasse de café froide.
    — Comment elle était habillée ? demanda-t-elle.
    Emiko ouvrit la bouche. Referma. Le restaurant continuait autour d'elles.
    — Qui ? dit-elle.
    — La vôtre, dit Yuki. Celle que vous voyez.
    Un long silence. Par les baies vitrées la pluie s'intensifiait sur le parc, des cercles sur les flaques, les arbres immobiles dans le vent.
    — Un manteau rouge, dit Emiko.
    Yuki ne dit rien. Elle hocha la tête lentement, comme si c'était exactement la réponse qu'elle attendait et qu'en même temps cette réponse lui faisait quelque chose — quelque chose qu'elle garda pour elle, caché derrière cette expression neutre que les deux femmes semblaient avoir en commun, cette façon d'absorber les choses difficiles sans les montrer.
    Elle posa de l'argent sur la table et se leva.
    — Je vais vous donner le numéro de Mathieu, dit-elle. Pas parce que vous en avez besoin maintenant. Mais parce que le moment venu, il vaut mieux l'avoir déjà.
    Elle écrivit un numéro sur la page de garde de son livre — ce geste précis, sans hésitation, comme si elle avait fait ça avant, comme si ce numéro était quelque chose qu'on transmet, qui circule entre certaines personnes dans cette ville, une sorte de code d'urgence pour ceux qui commencent à entendre la fréquence basse.
    Elle arracha la page, la tendit à Emiko.
    — Et dormez, dit-elle. Je sais que c'est inutile à dire. Dormez quand même.
    Elle enfila son manteau — gris, pas de couleur particulière, un manteau ordinaire — et traversa le restaurant sans se retourner. Emiko la regarda passer entre les tables, pousser la porte, disparaître dans le parc sous la pluie.
    Elle resta seule avec deux tasses vides et un numéro de téléphone sur un bout de page de garde.
    Elle le plia en quatre et le mit dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine.
    Elle n'appellerait pas. Pas maintenant. Il était trop tôt. Elle allait bien. Le décalage horaire, l'insomnie légère, les coïncidences de quartier. Les villes étrangères font ça aux gens, produisent des impressions fausses, des connexions imaginaires entre des événements sans rapport. Elle était traductrice — elle savait mieux que personne que le sens qu'on donne aux choses n'est pas toujours le sens qu'elles ont.
    Dehors, dans le parc de la Cité Universitaire, la pluie continuait.
    Et à travers la baie vitrée, loin, près de la grille du boulevard Jourdan, une silhouette traversait l'allée centrale sous un parapluie noir.
    Un manteau rouge.
    Emiko regarda longtemps.
    Elle ne bougea pas.
    — fin du chapitre IV —

  • Emiko a Paris chapitre @3

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE III
    Ce que les Parisiennes font avec le silence
    27 janvier. 19h03. Cave à vins, rue des Martyrs
    La conversation commença à cause d'une bouteille de vin qu'Emiko ne savait pas choisir.
    Elle était entrée dans la cave par hasard — par froid, exactement, parce que la pluie avait recommencé vers dix-huit heures et qu'elle n'avait pas de parapluie et que la cave à vins avait une porte ouverte et une lumière chaude qui ressemblait à une invitation. Elle n'aimait pas particulièrement le vin. À Tokyo elle buvait du saké les soirs de découragement, de la bière les soirs ordinaires. Mais elle était à Paris depuis treize jours et elle avait décidé cette semaine qu'il fallait faire des efforts, se laisser traverser par la ville, arrêter de comparer.
    Le problème avec le vin c'est qu'il y en avait trop. Des centaines de bouteilles dans des casiers du sol au plafond, des étiquettes manuscrites en latin viticole — termes de terroir, millésimes, régions qui ne lui disaient rien. Elle prit une bouteille au hasard, la reposa, en prit une autre, sentit qu'elle allait avoir l'air stupide, la reposa aussi.
    — Vous cherchez quelque chose  ?
    La voix était derrière elle. Grave, légèrement rauque — la voix de quelqu'un qui parle peu et choisit ses mots. Emiko se retourna.
    Manteau rouge, ouvert sur un pull noir à col roulé. Claire. Les yeux gris-vert dans la lumière de la cave avaient quelque chose de différent — plus chauds, moins défensifs, comme si la cave était un espace neutre qui autorisait autre chose.
    — Je ne sais pas, dit Emiko honnêtement.
    Un silence. Puis quelque chose qui ressemblait à un début de sourire dans le coin de la bouche de Claire — pas un sourire complet, juste la promesse de l'un d'eux.
    — C'est la meilleure position de départ, dit-elle. Les gens qui savent ce qu'ils veulent arrivent rarement à une bonne bouteille.

    Elle s'appelait Claire Desprez. Elle habitait au 34 depuis douze ans. Elle était galeriste — une petite galerie rue Doudeauville dans le 18e, art contemporain, essentiellement des artistes qu'on ne connaissait pas encore et qui parfois le restaient mais parfois non. Elle dit tout ça rapidement, sans coquetterie, avec la façon qu'ont certaines Parisiennes de se présenter comme on pose un dossier sur une table — voilà les faits, à vous de voir ce que vous en faites.
    Emiko dit son nom. Dit qu'elle était traductrice. Dit la résidence d'écriture, les six mois, Tokyo.
    — Tokyo, répéta Claire. Elle dit le mot en le goûtant, comme on goûte quelque chose qu'on a lu sans jamais mangé. Vous traduisez du japonais ?
    — Du français vers le japonais. Des romans, surtout.
    — Vous traduisez des Français aux Japonais.
    — Oui.
    — Et qu'est-ce qu'ils en font ?
    C'était une question étrange. Pas désagréable — sincèrement curieuse, avec ce léger angle d'attaque que Claire mettait dans ses phrases, cette façon de saisir un sujet par le côté inattendu. Emiko réfléchit sérieusement.
    — Ils lisent. Ils trouvent que les Français pensent trop. Ils adorent quand même.
    Claire rit. Le même rire que dans la boulangerie de la rue Lepic — du fond de la gorge, bref, réel. Pas un rire de politesse. Un rire qu'on ne contrôle pas tout à fait.
    — C'est juste, dit-elle. On pense trop.
    Le caviste leur recommanda un Côtes du Rhône. Claire acheta deux bouteilles sans regarder le prix. Elle en tendit une à Emiko.
    — Pour vous. La pluie va durer.
    Avant qu'Emiko ait pu répondre, elle avait payé et se dirigeait vers la porte. Puis elle s'arrêta, se retourna à demi — ce mouvement qui chez elle semblait toujours calculé, cette façon de ne jamais se livrer complètement de face.
    — Je reçois des amis demain soir. Si vous voulez voir à quoi ressemble un appartement parisien de l'intérieur. Vingt heures. Numéro 34.
    Elle sortit dans la pluie. Elle n'attendit pas la réponse.

    28 janvier. 23h51. Journal
    J'aurais pu ne pas y aller.
    J'y suis allée.
    L'appartement : exactement comme je l'imaginais depuis la rue et complètement différent. Les livres jusqu'au plafond, oui — mais pas rangés par ordre, pas rangés par auteur, pas rangés du tout selon un système visible. Rangés selon une logique qui lui appartient entièrement, qui a l'air du désordre et qui est probablement la chose la plus organisée que j'aie jamais vue. Sartre à côté d'un roman policier en poche à côté d'un catalogue d'exposition à côté d'un livre de cuisine défraîchi. Comme si les livres dans sa tête n'avaient pas de genre, pas de hiérarchie — juste des conversations possibles entre eux.
    Les murs : des œuvres. Pas de la décoration — des œuvres vraiment choisies, placées avec une intention. Une grande toile noire et rouge au-dessus du canapé que je regardais depuis le couloir sans comprendre ce que je regardais et puis j'ai compris que c'était un corps, ou plusieurs corps, impossibles à démêler les uns des autres. Un dessin au crayon très précis d'une main tenant une main, encadré simplement. Des photos en noir et blanc d'une ville que je n'ai pas reconnue.
    Les amis : quatre personnes. Un homme d'une soixantaine d'années, architecte, qui parlait peu et observait beaucoup. Une femme rousse, éditrice, qui elle parlait pour deux et avait bu le premier verre avant que j'arrive. Un couple — lui musicien, elle je n'ai pas compris, peut-être rien de définissable. Ils m'ont accueillie sans excès de curiosité. Pas de questions sur le Japon, pas de compliments sur mon français. Un verre tendu, une place sur le canapé désignée d'un geste. Comme si j'avais toujours été là.
    C'est peut-être ça, la chose la plus déstabilisante. Pas d'être étrangère. D'être traitée comme si on ne l'était pas.

    Claire était différente chez elle.
    Pas moins froide — froide n'était pas le bon mot, ce n'avait jamais été le bon mot. Moins armée. Elle se déplaçait dans cet appartement avec une aisance organique, comme si les meubles étaient des prolongements d'elle-même — elle touchait les choses en passant, le dos d'une chaise, le bord d'une étagère, gestes inconscients d'appropriation douce. Elle servait le vin sans demander, remplissait les verres avant qu'ils soient vides, circulait entre les conversations avec cette fluidité des femmes qui ont l'habitude de tenir un espace sans en faire le centre d'elles-mêmes.
    Vers vingt-deux heures, les autres parlaient fort — un débat sur quelque chose qu'Emiko ne suivait qu'à moitié, une histoire d'exposition refusée, de galeriste concurrent, des noms qui ne lui disaient rien. Claire vint s'asseoir près d'elle dans le coin du canapé, les jambes repliées sous elle, un verre à la main.
    — Vous suivez ? demanda-t-elle à voix basse.
    — Vaguement.
    — C'est bien. Ça ne mérite pas mieux.
    Elle but une gorgée de vin. Regarda le groupe avec cette expression familière — neutre, attentive, légèrement en retrait, le regard de quelqu'un qui aime les gens mais n'a pas besoin d'en faire partie entièrement.
    — Vous avez traduit quoi, comme romans ? demanda-t-elle sans se retourner vers Emiko.
    — Duras. Modiano. Quelques Houellebecq.
    — Houellebecq en japonais. Elle sembla goûter l'idée. Et ça passe ?
    — Moins bien que Modiano. Houellebecq a besoin de la laideur du français. Cette façon de mettre des mots cliniques à côté de mots très beaux — ça crée quelque chose d'intraduisible. En japonais ça devient soit trop poétique soit trop médical.
    Claire se tourna vers elle. Premier vrai regard frontal depuis le début de la soirée — les yeux gris-vert fixés sur Emiko avec une attention complète, sans filtre, le genre de regard qu'on ne reçoit pas souvent et qui donne l'impression d'être soudainement très visible.
    — Et Duras ?
    — Duras passe mieux. Il y a quelque chose dans le silence de Duras — les blancs entre les phrases — qui ressemble à quelque chose de japonais. Pas identique. Mais cousin.
    — Le silence comme langue, dit Claire.
    — Oui.
    Un silence. Court, mais plein — le genre de silence qui dit quelque chose de plus que les mots qui viennent de le précéder. Emiko comprit à ce moment que Claire connaissait très bien cette technique. Qu'elle l'utilisait.
    — Je voudrais vous montrer quelque chose, dit Claire. Elle se leva, traversa la pièce, disparut dans le couloir.
    Emiko attendit. Les autres ne remarquèrent pas.

    La pièce du fond était plus petite. Une sorte de bureau, ou plutôt de cabinet — des cartons empilés, une table de travail couverte de photographies et de documents, un fauteuil en cuir élimé tourné vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Claire alluma une lampe de bureau et tendit à Emiko une photographie encadrée posée sur la table.
    C'était un portrait. Une femme jeune — vingt-cinq ans peut-être, trente — photographiée de profil dans ce qui ressemblait à un couloir, en train de regarder quelque chose hors champ. La qualité de la photo était ancienne, argentique, légèrement granuleuse. La femme avait quelque chose d'indéfinissable dans la posture — pas de la tristesse, pas de l'attente, quelque chose entre les deux, un état de suspension.
    — Qui est-ce ? demanda Emiko.
    — Une artiste que je représente. Elle s'appelle Yuki Tanaka.
    Emiko releva les yeux. Claire la regardait avec cette expression qu'elle commençait à reconnaître — neutre en surface, calculée en dessous.
    — Elle est japonaise, dit Emiko.
    — Elle était. Elle vit à Paris depuis sept ans. Elle fait des installations — du son, surtout. Elle travaille sur la façon dont une langue disparaît dans une autre, les résidus sonores qui restent quand on oublie sa langue maternelle. C'est très beau et complètement invendable.
    — Vous la connaissez bien ?
    — Je la connais depuis qu'elle est arrivée. Elle était perdue — pas géographiquement. Autrement.
    Elle reprit la photographie des mains d'Emiko et la reposa sur la table avec soin, face contre le bois.
    — Je pensais que vous voudriez peut-être la rencontrer. Une Japonaise à Paris. Ça fait du bien parfois d'avoir quelqu'un qui comprend de l'intérieur.
    Emiko ne répondit pas immédiatement. Elle regardait la photographie retournée sur la table — cette façon de la poser face contre le bois qui ressemblait à un geste de protection, ou peut-être de clôture.
    — Elle va bien ? demanda-t-elle.
    Claire hésita. Une fraction de seconde seulement, mais Emiko la vit.
    — Elle va mieux, dit-elle.
    Elles restèrent un moment dans la pièce sans parler. La rue en bas était calme — quelques voitures, le bruit lointain d'un café qui fermait. Dans le salon, les autres riaient de quelque chose.
    — Vous dormez bien ? demanda Claire.
    La question arriva sans transition, avec une naturalité qui la rendait plus étrange encore. Comme si elle savait. Comme si la question n'en était pas une.
    — Pas très bien, admit Emiko. Le décalage.
    — Oui, dit Claire. Le décalage.
    Elle éteignit la lampe de bureau. La pièce redevint obscure, éclairée seulement par la lumière de la rue qui filtrait par la fenêtre.
    — Venez, dit-elle. Il reste du vin.

    29 janvier. 03h17. Journal
    Je n'arrive pas à dormir.
    Je repense à la photographie sur la table. Face contre le bois. Et à la façon dont Claire a hésité une demi-seconde avant de dire elle va mieux — pas elle va bien, elle va mieux. Le comparatif. Mieux que quoi.
    Et cette question. Vous dormez bien ? Pourquoi cette question-là, à ce moment-là, dans cette pièce sombre.
    Je ne sais pas ce que Claire Desprez sait de moi. Je ne sais pas ce qu'elle croit savoir. Je ne sais pas si je dois avoir peur de ça ou si c'est exactement le contraire — quelqu'un qui voit quelque chose que les autres ne voient pas, et qui le voit avec bienveillance.
    En japonais il y a un mot : 察する. Sassuru. Comprendre sans qu'on vous explique. Deviner les besoins de l'autre avant qu'il les formule. C'est une qualité hautement valorisée — peut-être la qualité sociale la plus estimée. On dit de quelqu'un qui sait faire ça qu'il a du 察し, de la perspicacité silencieuse.
    Claire a quelque chose qui ressemble à ça.
    Ça me rassure.
    Ça m'inquiète.
    Les deux en même temps, ce qui est peut-être la définition de Paris depuis le début.
    — fin du chapitre III —