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MALDOROR JAPONIC

Chant V (variation) — Les maisons abandonnées ou le monde sans témoinDaibutsu.jpg

 

Il n’y a personne.

Mais ce n’est pas l’absence qui frappe.

C’est la présence.

Trop de présence.

Je pousse la porte.

Ou peut-être qu’elle était déjà ouverte.

Ici, les choses ne résistent plus.

Elles cèdent.

Comme si le monde avait cessé d’opposer une limite.

J’entre.

Silence.

Mais pas le silence habituel.

Pas celui que les hommes respectent.

Un silence qui n’a plus besoin d’être respecté.

Un silence sans destinataire.

Je reste immobile.

Et immédiatement…

quelque chose ne tient pas.

La pièce est là.

Cuisine.

Table.

Objets.

Tout est à sa place.

Trop à sa place.

Comme si chaque chose avait été figée dans une décision définitive.

Je regarde la table.

Un objet.

Puis un autre.

Puis encore un.

Et soudain…

ils ne sont plus séparés.

Ils communiquent.

Pas entre eux.

À travers moi.

Je ne regarde plus des objets.

Je reçois une continuité.

Un flux.

Quelque chose qui ne s’est pas arrêté.

Qui ne peut pas s’arrêter.

Même sans corps.

Le frigo.

Je l’ouvre.

Erreur.

Car ce geste…

réactive quelque chose.

L’intérieur.

La lumière.

Les aliments.

Et immédiatement…

une projection.

Un futur.

Un repas.

Un geste.

Quelqu’un qui prend.

Qui mange.

Qui vit.

Mais ce futur…

n’existe plus.

Et pourtant…

il insiste.

Je referme.

Trop tard.

Le mouvement continue.

Je sens dans mon propre corps…

l’écho d’un geste qui n’a jamais été accompli.

Manger.

S’asseoir.

Attendre.

Vivre.

Je recule.

Le sol est stable.

Mais la perception…

non.

Les objets deviennent lourds.

Pas physiquement.

Temporellement.

Chaque chose contient trop de temps.

Trop de jours.

Trop d’habitudes.

Trop de répétitions.

Et tout cela…

ne s’est pas vidé.

Je marche vers la chambre.

Le lit.

Fait.

Parfait.

Erreur.

Car un lit fait…

attend.

Toujours.

Il est orienté vers le futur.

Vers le corps.

Vers la nuit.

Vers le sommeil.

Mais ici…

le futur a été retiré.

Le lit attend sans objet.

Et cette attente…

continue.

Je vois le corps.

Pas présent.

Mais inscrit.

Une forme.

Une mémoire.

Un creux.

Comme si le lit se souvenait.

Je ferme les yeux.

Pire.

Car maintenant…

c’est partout.

Les pièces.

Les objets.

Les gestes.

Tout continue.

Sans support.

Sans personne.

Sans fin.

Je comprends alors.

L’absence n’est pas vide.

Elle est saturée.

Saturée de ce qui ne s’est pas terminé.

Je me retourne.

Les placards.

Je les ouvre.

Des vêtements.

Des kimonos.

Pliés.

Mais ce pli…

ce n’est pas un pli.

C’est une décision.

Une intention.

Un geste humain.

Et ce geste…

est encore actif.

Il n’a pas disparu.

Il s’est fixé.

Je touche le tissu.

Erreur.

Car le contact déclenche.

Je sens le corps.

Pas le mien.

Un autre.

Une présence passée.

Une chaleur ancienne.

Une vie.

Tout revient.

Pas comme un souvenir.

Comme une intrusion.

Je retire ma main.

Mais c’est trop tard.

Je suis entré dans la continuité.

Et c’est là que Maldoror apparaît.

Pas dans la maison.

Dans la structure.

Il ne regarde pas.

Il comprend.

Regarde.

Regarde ce que devient le monde quand le corps disparaît.

Regarde ce que deviennent les formes quand elles ne servent plus.

Regarde cette absurdité parfaite :

un monde prêt à vivre sans personne pour vivre.

Je recule.

Impossible.

La maison ne me retient pas.

Elle m’intègre.

Je ne suis plus un visiteur.

Je suis une fonction temporaire.

Je remplace.

Un instant.

Celui qui n’est plus là.

Je vois par ses gestes.

Je perçois par ses habitudes.

Je respire par sa mémoire.

Je comprends alors le danger ultime.

Le Japon ne disparaît pas.

Il continue sans les hommes.

Les formes sont plus fortes que les corps.

Elles survivent.

Elles persistent.

Elles attendent.

Indéfiniment.

Je sors.

Ou je suis expulsé.

L’extérieur.

L’air.

Mais rien ne change.

Car maintenant…

je vois.

Chaque maison habitée…

est déjà une maison abandonnée en attente.

Chaque geste…

est déjà une trace future.

Chaque vie…

est déjà une forme en train de se fixer.

Je marche.

Et tout devient instable.

Le réel lui-même…

semble en sursis.

Et Maldoror…

ne dit plus rien.

Il n’a plus besoin.

Le monde s’est chargé de démontrer.

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