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errancejapon - Page 15

  • Emiko a Paris chapitre @9

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE IX
    Grammaire primitive
    26 février. Nuit. Rue des Martyrs
    Elle ne pouvait plus écrire.
    Pas de blocage au sens romantique — pas la page blanche de l'écrivain qui cherche ses mots. Quelque chose de plus bas, de plus organique. Les mots arrivaient mais ils n'avaient plus de poids. Elle les posait sur la page et ils restaient là, corrects, bien formés, et vides — des coques. La coquille du mot sans ce qu'il y avait dedans. Elle pouvait écrire Paris et Paris ne disait rien. Elle pouvait écrire peur et peur ne disait rien. Elle pouvait écrire je et c'était le plus vide de tous, ce petit pronom qui normalement porte tout le poids d'une existence et qui maintenant flottait sur la page comme un bouchon sur de l'eau.
    Elle avait essayé en japonais. 私. Watashi. Même chose. Le hiragana parfaitement tracé, parfaitement creux.
    Elle avait essayé de traduire. Ouvert le manuscrit de Céline, cherché la phrase où elle était bloquée depuis une semaine — cette phrase sur la chair, sur ce que la chair sait que la tête refuse. Elle avait lu la phrase dix fois. Elle n'avait pas trouvé l'équivalent japonais. Elle n'avait pas trouvé l'équivalent dans aucune langue. Elle avait fermé le manuscrit.
    La traduction suppose qu'une chose peut être dite autrement. Ce soir rien ne pouvait être dit autrement parce que rien ne pouvait être dit du tout.
    Il était deux heures du matin. Elle avait pris son téléphone.

    Antoine décrocha à la troisième sonnerie.
    Elle n'avait pas dit bonjour. Elle avait dit : je peux venir ?
    Un silence de deux secondes — pas d'hésitation, juste le temps de se réveiller complètement.
    — Oui, dit-il.
    Elle prit le RER. Vingt minutes, quai vide, un homme endormi en bout de rame, la tête contre la vitre. Elle ne regardait rien. Elle sentait son cœur battre — trop vite, pas de raison précise, juste ce fond d'urgence qui l'accompagnait maintenant en permanence comme un bruit de fond qu'elle ne pouvait plus éteindre.
    La fréquence basse. Montée d'un cran.
    Rue Soufflot à deux heures et demie du matin, le Panthéon dans le noir, les lampadaires et personne. Elle sonna. La porte s'ouvrit. Elle monta les sept étages sans compter.

    Il avait laissé la lumière éteinte.
    Elle entra dans le noir de la chambre et ce noir était différent du noir de son appartement — habité, chaud, le noir de quelqu'un qui dort dans une pièce depuis des années et qui lui a donné une texture. Elle ne voyait pas. Elle sentait — le bois, le café, le papier, quelque chose de personnel qu'elle ne savait pas nommer et qui était lui, simplement lui, la façon dont une présence humaine marque l'air d'une pièce close.
    Elle ôta son manteau dans le noir. Sans parler.
    Il ne parla pas non plus.
    C'était ça — c'était précisément ça ce dont elle avait besoin. L'absence de langage. Pas le silence des gens qui n'ont rien à dire. Le silence des gens qui ont décidé que les mots n'étaient pas l'outil juste pour ce moment. Qui avaient choisi autre chose.
    Une grammaire différente.
    Ce qui se passa ensuite elle ne l'écrivit pas dans son carnet. Pas parce que c'était indicible — parce que le mettre en mots l'aurait trahi, l'aurait ramené dans le régime du langage dont elle cherchait précisément à sortir. Elle le laissa exister sans nom, sans structure narrative, sans début ni fin clairement délimités.
    Ce qu'elle nota mentalement, malgré elle — la traductrice qui ne s'arrêtait jamais complètement :

    La chaleur d'abord. Réelle. Mesurable.
    Ses mains — les deux mains, pas seulement celle avec l'encre, les deux — qui trouvaient ses épaules dans le noir sans tâtonner.
    Le contact comme information. Pas comme tendresse. Information brute : tu es là, je suis là, voilà les bords de nos corps respectifs.
    Sa respiration dans son cou. Régulière, puis moins.
    Quelque chose qui montait — pas de l'intérieur, ou pas seulement, quelque chose qui venait aussi de l'extérieur, de la pression des corps, de cette physique simple et sans métaphore.
    La douleur, légère — le bord du lit, l'angle d'un coude. Elle la laissa. Elle était réelle.
    Un son qu'elle fit — pas intentionnel, extrait d'elle par la sensation comme on extrait quelque chose d'enfoui. Pas un mot. Avant les mots.
    Le plafond au-dessus, invisible dans le noir.
    Paris en dessous, invisible, continu, indifférent.
    Et à un moment — le moment — cette seconde de blanc absolu où le cerveau cesse de traduire et où il n'y a plus rien entre la sensation et elle.

    Elle pensa : voilà ce que c'est d'être un corps.
    Pas une pensée choisie. Une constatation arrivée comme arrivent les évidences — sans qu'on les cherche, dans les moments où les défenses ont lâché et où ce qui reste est ce qui était là avant tout le reste.
    Elle était un corps. Ce soir, maintenant, dans cette chambre de bonne sous les toits de la rue Soufflot, elle était fondamentalement et sans recours un corps. Ni traductrice ni Japonaise ni résidente d'écriture ni patiente de Ducors ni femme qui ne dormait plus. Un corps avec une température, un poids, des bords, une façon d'occuper l'espace qui ne pouvait pas être occupé par autre chose en même temps.
    C'était tout.
    C'était suffisant pour ce moment précis.

    Mais quelque chose changea dans l'après.
    Allongée dans le noir, Antoine endormi à côté d'elle — sa respiration devenue lente, régulière, la respiration de quelqu'un qui a basculé dans le sommeil sans transition — elle sentit que quelque chose ne revenait pas à sa place.
    D'habitude — les deux fois précédentes — il y avait eu un retour. La sensation atteignait son maximum, puis reflux, puis retour à un état basal où les contours de soi redevenaient nets. La vérification menée à terme, les résultats consignés, on passait à la suite.
    Ce soir il n'y avait pas de retour.
    La sensation avait reflué. Mais à la place il n'y avait pas elle — il y avait quelque chose de moins défini, de plus poreux, comme si le maximum de la sensation avait emporté quelque chose en se retirant. Comme si pour prouver qu'elle existait elle avait dû donner un morceau de ce qui existait.
    Elle resta allongée sans bouger et pensa à ça avec une lucidité froide qui était peut-être la chose la plus inquiétante de la nuit.
    Plus je sentais, plus je m'effaçais.
    La formulation arriva entière, préfabriquée, comme si quelque chose en elle l'avait déjà pensée et attendait le bon moment pour la remonter à la surface.
    Plus je sentais, plus je m'effaçais. Comme si l'existence ne pouvait se prouver qu'en se consumant. Comme si le feu qui prouvait qu'on brûlait était le même feu qui réduisait à rien.
    Elle pensa à Yuki. À ce qu'elle avait dit dans le restaurant de la Cité Universitaire — certains jours la fréquence basse c'est insupportable, d'autres jours c'est la chose la plus belle que j'aie jamais entendue. Ce basculement entre le trop-plein de sens et le vide. Entre sentir trop et ne plus sentir du tout. La même frontière, traversée dans les deux sens.
    Elle pensa à la Seine.
    L'image arriva sans qu'elle l'appelle — la surface noire, les reflets, cette tranquillité qu'elle avait décrite à Ducors. Ce soir l'image n'était pas tranquille. Ce soir elle avait quelque chose de logique, presque d'élégant : si l'existence ne peut se prouver qu'en se consumant, alors la consommation totale était la preuve la plus complète. Le raisonnement était absurde. Elle le savait. Elle le laissa exister quand même, dans le noir, à côté de la respiration endormie d'Antoine, parce que le combattre aurait supposé des mots et qu'elle n'en avait plus.
    Elle regarda le velux.
    Le ciel de Paris, orange et bas. Toujours là. La ville qui continuait sans elle, comme d'habitude, comme depuis le début.

    Elle se leva à quatre heures.
    Antoine ne se réveilla pas. Elle ramassa ses vêtements dans le noir — méthodiquement, chaque pièce retrouvée au toucher. Elle s'habilla. Elle prit son sac. Elle resta une seconde debout au bord du lit à regarder sa silhouette endormie dans le peu de lumière qui filtrait du velux.
    Elle pensa : il ne sait pas dans quoi il a mis les mains.
    Ce n'était pas un reproche. C'était un constat. Elle ne le lui avait pas dit — pas le syndrome de Paris, pas Ducors, pas les idées noires, pas la Seine. Elle lui avait donné le corps et gardé le reste. C'était peut-être une forme d'honnêteté. C'était peut-être une forme de vol.
    Elle sortit sans bruit.
    Dans l'escalier elle s'arrêta au troisième étage. Elle s'assit sur une marche, le dos contre le mur de pierre froide, le sac sur les genoux. Elle resta là cinq minutes ou vingt — elle n'avait pas regardé l'heure. Elle respirait. Elle sentait le froid de la pierre à travers son manteau. Elle laissait le froid être réel, être une donnée simple, sans interprétation.
    Froid. Pierre. Dos. Respiration.
    Elle était là.
    Encore.

    27 février. 05h12. Rue des Martyrs
    Je ne peux pas écrire ce soir.
    Je veux dire : les mots sont là mais ils ne servent à rien. Je les regarde et ils me regardent et entre nous il n'y a plus le passage habituel, ce canal par lequel ce que je vis devient ce que je dis. Le canal est bouché ou n'existe plus ou n'a jamais existé et je me suis trompée depuis le début sur la nature de mon métier.
    Je traduis des gens qui ont trouvé les mots pour des choses que les autres n'arrivent pas à dire. Je passe ma vie dans le couloir entre deux chambres où des gens souffrent ou jouissent ou espèrent et moi je transmets le message d'une chambre à l'autre sans jamais entrer dans aucune des deux.
    Ce soir je suis dans la chambre. Je ne sais plus comment en sortir.

    Il y a une chose que je n'ai pas dite à Ducors.
    Plusieurs en fait mais une en particulier.
    Que certains soirs je vais chez Antoine non pas pour sentir que j'existe mais pour sentir que je m'approche d'un bord. Que le bord me fascine. Que la fascination elle-même est une façon d'exister — peut-être la plus intense, la plus irréfutable. Qu'on ne peut pas être fasciné par un bord si on n'est pas là pour le regarder.
    Je dis ça et ça ressemble à de la logique et ça ne l'est pas.
    Je le dirai à Ducors vendredi.
    Peut-être.

    Dehors la rue des Martyrs commence à s'éveiller. Le rideau de fer de la boulangerie dans dix minutes. L'odeur du pain dans vingt.
    Je ne descendrai pas acheter un croissant ce matin.
    Je vais rester ici et attendre que les mots reviennent.
    S'ils reviennent.
    — fin du chapitre IX —

  • Emiko a Paris chapitre @8

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE VIII
    Vérification
    21 février. Rue Soufflot
    La deuxième fois fut différente.
    Pas plus douce, pas plus dure. Différente de la façon dont deux occurrences d'un même mot dans deux phrases différentes sont différentes — même forme, autre sens, selon ce qui précède et ce qui suit.
    Ce qui précédait : quatre jours sans dormir correctement. Une séance chez Ducors où elle avait été incapable de parler pendant vingt minutes, assise dans le fauteuil à regarder le parc, la bouche fermée sur quelque chose qui ne voulait pas sortir sous forme de mots. Une crise d'angoisse dans le métro, station Châtelet, qui l'avait obligée à s'asseoir sur le quai contre un pilier pendant que les rames passaient, les genoux contre la poitrine, à compter sa respiration comme on compte des pièces de monnaie pour savoir s'il en reste assez.
    Ce qui suivrait : elle ne savait pas encore. C'est précisément pourquoi elle était là.

    Antoine ouvrit la porte sans poser de question.
    Il vit son visage et ne dit rien. Il recula d'un pas pour la laisser entrer. Elle entra. La chambre sentait le café froid et quelque chose de boisé, résine ou crayon, elle ne chercha pas à identifier. Elle posa son sac. Elle n'ôta pas son manteau immédiatement — elle resta une seconde debout au milieu des seize mètres carrés avec son manteau boutonné, les mains dans les poches, comme quelqu'un qui vérifie que le sol est solide avant de poser le poids du corps.
    — Ça ne va pas, dit-elle. Ce n'était pas une question.
    — Non, dit-il.
    Il ne demanda pas pourquoi. Elle apprécia ça — cette retenue, cette façon de ne pas transformer l'évidence en interrogatoire. Il alla à la fenêtre, l'ouvrit d'un centimètre, referma. Geste sans raison précise, le geste de quelqu'un qui a besoin de faire quelque chose de ses mains pour laisser le silence exister.
    Elle ôta son manteau. Le posa sur la chaise.

    Ce fut bref.
    Pas précipité — bref. Il y a une différence. La précipitation est une fuite. La brièveté peut être une précision : aller directement à ce qu'on cherche sans l'habiller de ce qu'on ne cherche pas.
    Ce qu'elle cherchait : une réponse à une question qu'elle ne formulait pas encore clairement mais qui avait quelque chose à voir avec l'existence, avec la continuité, avec le fait d'être encore là dans un sens qui dépasse la simple présence physique dans une ville étrangère sous un ciel de février.
    La question, si elle avait dû la formuler, aurait été : est-ce que quelque chose répond encore ?
    La réponse fut oui.
    Brève, nette, sans ambiguïté.

    Elle nota mentalement les sensations avec la précision d'une traductrice qui travaille — non pas parce qu'elle voulait mémoriser, mais parce que c'était sa façon naturelle d'être présente à quelque chose, de s'assurer qu'elle y était vraiment.
    La chaleur d'abord. La chaleur des corps dans une chambre froide — le velux laissait passer le froid de février, elle l'avait senti en entrant, et maintenant cette chaleur localisée, précise, irréfutable. Quelque chose de réel a une température. Ce qui se dissout n'en a pas.
    Le poids. Sa main sur son épaule — cette main avec l'encre bleue sur l'index, elle la reconnut au toucher avant de la voir. Un poids mesurable, réel, qui appuyait sur quelque chose d'également réel en dessous. Elle pensa : je pèse quelque chose. Donc j'existe dans un sens physique précis. C'est un début.
    Le bruit. Sa respiration à lui, le tissu des draps, quelque part dans l'immeuble une porte, la rue en bas un camion. Paris continuait. Paris continuait sans se préoccuper d'elle et c'était exactement ce qu'il fallait — ne pas être le centre de quelque chose, juste un point parmi d'autres dans le bruit continu de la ville.
    Et puis, au moment précis où quelque chose atteignit son maximum et céda — une seconde de clarté absolue, blanche, sans langage. Ni japonais ni français. Rien que la sensation pure, avant que le cerveau ne commence à la nommer.
    Elle pensa : voilà. C'est ça que ça fait d'être là.
    Puis la pensée disparut. Il n'en resta rien, aucune image, aucun mot. Juste le plafond bas, le velux, le ciel orange de Paris.

    Après, il alla faire du café.
    Elle l'entendit dans le coin cuisine — le réchaud, l'eau, les deux tasses dépareillées. Elle resta allongée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux sur le velux. Le froid revenait maintenant que la chaleur des corps s'était dissipée. Elle ne bougeait pas. Elle inventoriait.
    Ses pieds. Présents. Ses jambes. Présentes. Le bas du dos, qui gardait la mémoire du matelas trop mince. La cage thoracique qui se soulevait et retombait de façon automatique, sans qu'elle s'en occupe, le corps qui continue même quand on ne l'aide pas. Son visage — elle passa les doigts dessus rapidement, les traits à leur place, rien de déplacé. Ses mains. Les siennes.
    Tout était là.
    Elle nota cette évidence avec quelque chose qui n'était pas du soulagement — trop simple pour ça, trop factuel. Plutôt la satisfaction froide d'une vérification menée à terme. On s'interrogeait sur un résultat. Le résultat était positif. On le consignait et on passait à la suite.
    Antoine revint avec les tasses. Il s'assit au bord du lit, lui tendit la sienne. Elle se redressa, prit la tasse, but sans parler. Le café était trop fort, amer, exactement ce qu'il fallait.
    — Tu restais ? dit-il. Première fois qu'il la tutoyait. Naturellement, sans en faire un événement.
    — Non.
    Il hocha la tête. Pas de déception visible, pas de soulagement non plus — juste l'enregistrement d'un fait. Elle aimait ça chez lui, cette économie, cette façon de ne pas surinterpréter ce qui n'avait pas besoin de l'être.
    Elle but le reste du café. Elle se rhabilla. Elle ramassa son sac, son manteau. Elle boutionna le manteau — geste lent, précis, chaque bouton à sa place.
    — La semaine prochaine pour le japonais ? dit-il.
    — La semaine prochaine.
    Elle sortit. Dans l'escalier elle compta les marches — sept étages, cent douze marches. Dans la rue le froid l'atteignit immédiatement, net, réel. Elle marcha vers le Luxembourg.

    21 février. 22h03. Journal
    Je ne sais pas comment nommer ce que je vais chez lui chercher.
    Ce n'est pas lui. Je veux être précise là-dessus parce que l'imprécision serait injuste pour lui. Ce n'est pas Antoine Février que je cherche — pas sa personne, pas son histoire, pas ce qu'on pourrait construire ensemble. Il le sait, je crois. Il a la sagesse de ne pas me demander d'être davantage que ce que je suis capable d'être pour l'instant.
    Ce que je cherche c'est plus simple et plus difficile à formuler. Une vérification. Le corps comme dernier territoire certain. Quand le reste se dissout — la langue, la mémoire, les contours de qui je suis dans cette ville — il reste la peau. Il reste ce qu'on touche et ce qui touche en retour. Il reste la réponse.
    Ducors me demanderait si c'est sain. Je ne sais pas. Sain est un mot pour les gens qui ont le choix entre plusieurs façons de tenir debout. Moi je prends ce qui tient.
    Ce soir dans le métro une femme en face de moi lisait un livre en japonais. J'ai vu le titre — Kawabata, Pays de neige. Je n'ai pas parlé. Je l'ai regardée tourner les pages pendant six stations et j'ai pensé que cette femme lisait ma langue dans ma langue dans un pays qui n'était pas le sien et que peut-être c'était ça le seul vrai voyage — pas changer d'endroit, changer de langue, changer l'endroit depuis lequel on lit le monde.
    Je ne sais pas si j'avance ou si je creuse.
    Les deux, probablement. C'est peut-être la même chose.

    Demain Sainte-Anne. Je dirai à Ducors que ça va mieux.
    Ce sera vrai et faux à proportion exactement égale.
    — fin du chapitre VIII —

  • Emiko a Paris chapitre @7

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE VII
    La pesanteur et la grâce
    11 février. 14h30. Sainte-Anne
    — Parlez-moi du manteau rouge, dit Ducors.
    Troisième séance. Elle commençait à connaître la lumière de cette pièce — ce gris de parc filtré par la fenêtre, qui changeait selon les heures avec une subtilité que les néons de son appartement n'avaient pas. Onze heures du matin c'était une lumière blanche presque froide. Quatorze heures trente c'était plus doux, légèrement jaune, presque habitable.
    — Je vous ai déjà décrit le cauchemar, dit-elle.
    — Pas le cauchemar. La vraie femme. Celle que vous voyez dans la rue.
    Emiko croisa les mains sur ses genoux. Elle pensa à Claire — à sa façon de traverser les rues sans regarder les feux, souveraine, indifférente au danger. À ses yeux gris-vert dans la cave à vins. Au bonjour de la boulangerie de la rue Lepic, dit avec cette précision qui n'était pas de la surprise.
    — Je ne suis plus certaine de ce que j'ai vu et de ce que j'ai construit, dit-elle honnêtement.
    — C'est une réponse très précise.
    — C'est mon métier. Je sais distinguer l'original de la traduction.
    — Et là, vous ne savez plus.
    — Là je ne sais plus.
    Il prit une note. Court, quelques mots. Puis il posa le stylo.
    — Vous avez dormi comment cette semaine ?
    — Mieux. Le médicament fait quelque chose. Un plancher, comme vous aviez dit — je ne descends plus dans ce rien qui précédait les crises. Mais les rêves continuent.
    — La même femme ?
    — Différemment. Elle ne me tourne plus le dos. Dans les nouveaux rêves elle est de face — mais je n'arrive pas à voir son visage. Pas de brouillard, pas d'obscurité, juste cette impossibilité de focaliser, comme quand on cherche un mot qu'on connaît et qui refuse de venir.
    — Le mot sur le bout de la langue.
    — Oui. Sauf que là c'est un visage.
    Ducors laissa le silence durer un moment — cette technique qu'elle apprenait à reconnaître, l'espace qu'il ménageait après chaque échange important, ce ma délibéré où quelque chose pouvait encore se déposer.
    — Emiko. Les pensées que vous m'avez décrites la semaine dernière — la Seine, l'avenir qui disparaît. Est-ce qu'elles sont revenues ?
    Elle le regarda. Il avait les yeux posés sur elle avec cette attention complète qui ne jugeait pas — qui observait, seulement, avec une patience de chercheur ou de traducteur, quelqu'un qui sait qu'il faut du temps pour qu'une langue livre ce qu'elle cache.
    — Moins. Pas disparues. Moins.
    — Bien. Il réfléchit. Je veux vous proposer quelque chose. Pas thérapeutique au sens strict — pratique. Il faut que vous sortiez davantage. Pas pour voir des monuments. Pour être dans la ville avec d'autres gens, de façon non planifiée. Flâner. Vous y autoriser.
    — Je sors, dit Emiko. Je vais à la bibliothèque, au musée —
    — Ces sorties ont un but. Elles sont des tâches. Je parle d'autre chose — d'être dans Paris sans raison, sans livres, sans carnet. Juste présente. Consentante à ce qui arrive.
    — Consentante, répéta-t-elle. Le mot lui sembla très grand.
    — Vous traduisez depuis dix ans. Vous passez votre vie à trouver des équivalences entre des mondes. Peut-être qu'il y a quelque chose, là, qui ne veut pas d'équivalence. Qui veut juste exister dans sa propre langue.
    Elle pensa à ça longtemps après être sortie. Dans le métro, dans l'escalier de son immeuble, en faisant chauffer de l'eau pour le thé. Exister dans sa propre langue. Comme si elle en avait une, une seule, qui lui appartenait entièrement.
    Elle ne savait plus laquelle c'était.
    Peut-être c'était là, précisément, le problème.

    15 février. Nihonjinkai, avenue des Champs-Élysées
    Le Centre Culturel Japonais des Champs-Élysées — le Nihonjinkai — était un endroit qu'elle avait évité depuis son arrivée.
    Pas par mépris. Par crainte de ce qu'elle y trouverait — cette communauté d'expatriés japonais qui reconstituaient un Japon de substitution dans les interstices de Paris, le Japon des izakaya clandestines dans le 9e, des épiceries de la rue Sainte-Anne, des réseaux WhatsApp où circulaient les bons plans pour trouver du miso correct et une couette de la bonne épaisseur. Ce Japon-là l'avait toujours mise mal à l'aise à Tokyo aussi — les expatriés de retour avec leur nostalgie performative, leur façon de transformer l'absence en identité.
    Mais Ducors avait dit : soyez consentante à ce qui arrive.
    Elle entra.
    La salle d'accueil sentait le papier et le tatami synthétique. Des annonces en japonais et en français sur un panneau liège — cours de langue, concerts de koto, vente de kimono d'occasion, une association de poésie haïku, un groupe de randonnée en Île-de-France pour Japonais. Ce Japon-là, donc. Ce Japon en exil qui se cherchait des contours.
    Elle parcourut le panneau sans intention particulière. Puis une annonce, au bas, manuscrite sur une fiche cartonnée beige, l'arrêta.
    Échange linguistique. Français natif cherche locuteur japonais natif pour échanges hebdomadaires. Niveau japonais : débutant avancé. Intérêts : littérature, traduction, musique contemporaine. Café ou bibliothèque selon préférence. Sérieux s.v.p. Contact : Antoine. Et un numéro de téléphone.
    Elle lut deux fois. Littérature, traduction. Elle pensa que c'était peut-être ce que Ducors appelait ce qui arrive — pas quelque chose de planifié, pas une tâche, juste une coïncidence sur un panneau liège dans un centre culturel japonais au-dessus des Champs-Élysées.
    Elle prit une photo de l'annonce avec son téléphone.
    Elle attendit deux jours avant d'envoyer le message.

    17 février. Café Zéphyr, boulevard des Italiens
    Il était déjà là quand elle arriva.
    Elle le reconnut à la façon dont il tenait son livre — pas posé sur la table, tenu dans les deux mains, légèrement incliné vers la lumière, la façon de quelqu'un pour qui lire n'est pas une activité mais un état. Elle vit ça avant de voir son visage. Puis le visage.
    Trente ans environ. Brun, mince, ce genre de visage parisien qui porte ses insomnies avec élégance — des cernes qui ne défiguraient pas mais densifiaient, ajoutaient quelque chose. Une veste en velours côtelé bleu marine, usée aux coudes. Il leva les yeux de son livre au moment exact où elle entrait — pas par hasard, par une sorte de sens périphérique, cette façon qu'ont certaines personnes de percevoir l'arrivée de quelqu'un avant de le voir.
    — Emiko ? dit-il.
    Il dit le nom correctement. Pas comme Ducors le disait — avec la prosodie japonaise acquise, apprise. Il le disait différemment, avec l'accent français intact mais quelque chose dans l'intention, dans le soin mis sur chaque syllabe, qui montrait qu'il avait dû le répéter avant, qu'il avait voulu le dire bien.
    Elle s'assit. Il referma son livre — Tanizaki, l'édition Gallimard, la traduction de René Sieffert. Elle le nota. Elle nota aussi ses mains — longues, nerveuses, une légère encre bleue sur l'index de la main droite.
    — Antoine Février, dit-il. Il rit légèrement. Je sais, le nom est une plaisanterie du calendrier.
    — Vous lisez Tanizaki, dit-elle.
    — L'Éloge de l'ombre. Pour la quatrième fois. Je comprends de moins en moins et c'est pour ça que je continue.
    Quelque chose se produisit — pas un coup de foudre au sens romantique, rien de si narratif. Quelque chose de plus physique et de plus simple : une reconnaissance. Pas de lui — elle ne le connaissait pas. Une reconnaissance de quelque chose dans la façon dont il habitait cet espace, cette table, ce livre. Comme entendre dans une pièce bruyante une fréquence qui n'appartient qu'à vous.
    La fréquence basse. Celle que Yuki lui avait appris à entendre.
    — Vous traduisez vraiment ? dit-il.
    — Duras, Modiano. Quelques Houellebecq.
    — Houellebecq en japonais. Il sembla sincèrement troublé par cette idée. Comment vous faites avec l'ironie ?
    — Je la perds. Je perds l'ironie et je garde la mélancolie. Ce qui reste est différent mais pas forcément moins juste.
    Il la regarda. Un regard long, direct, sans l'embarras habituel du premier regard — celui qui se détourne trop vite pour ne pas sembler regarder. Il regardait comme on regarde quelque chose qu'on est en train de lire, avec cette pleine attention calme.
    — C'est peut-être ça la meilleure définition de la traduction que j'aie entendue, dit-il.
    Ils commandèrent du café. Ils parlèrent japonais — son japonais était maladroit, grammaticalement fragile, mais il avait une musique, une oreille pour les sons, quelque chose d'instinctif dans la prosodie qui compensait les fautes. Elle le corrigeait sans s'en rendre compte, naturellement, la traductrice en elle qui ne pouvait pas s'en empêcher. Il prenait les corrections avec une absence totale d'amour-propre blessé, les notait sur un carnet, revenait en arrière pour refaire la phrase correctement.
    Le café devint un deuxième café. Dehors les Grands Boulevards, la grisaille de février, les gens qui passaient vite dans le froid. Ici la lumière chaude du Zéphyr, les miroirs anciens, le bruit des verres et des conversations.
    À un moment — elle ne sut pas très bien comment ils en étaient arrivés là — il parla de sa mère, morte deux ans auparavant d'une façon soudaine et sans préambule. Il en parla sans chercher de compassion, de façon presque clinique, mais avec cette précision des gens qui ont beaucoup pensé à une chose et qui la disent maintenant telle qu'elle est, sans fioriture. Elle parla de Tokyo, de son appartement là-bas, des nuits d'été où l'air ne bougeait pas et où elle traduisait jusqu'à l'aube avec toutes les fenêtres ouvertes.
    — Vous êtes heureuse ici ? demanda-t-il.
    La question arriva sans transition, posée simplement, sans l'arrière-pensée qu'elle aurait eue dans une autre bouche.
    — Non, dit-elle. Pas encore. Peut-être bientôt.
    Il hocha la tête — pas pour approuver, pour enregistrer. Il but une gorgée de café froid.
    — Moi non plus, dit-il. Pour des raisons différentes.
    Et c'est là — dans ce moi non plus dit sans pathos, dans ce partage d'un état sans chercher à le résoudre ou à le consoler — que quelque chose bascula. Pas spectaculairement. Comme quand on tourne une page et que le chapitre suivant commence avant qu'on l'ait décidé.

    Il faisait presque nuit quand ils sortirent.
    Ils marchèrent sans direction précise — vers l'Opéra d'abord, la façade illuminée dans le froid, les colonnes, les ors discrets sous la lumière des lampadaires. Ils ne parlaient plus beaucoup. Il y avait entre eux ce silence particulier des gens qui n'ont pas besoin de remplir l'espace, qui ont trouvé une vitesse commune et la maintiennent sans y penser.
    Place de l'Opéra il s'arrêta.
    — Je vis rue Soufflot. C'est loin. Mais si vous voulez voir à quoi ressemble une vraie chambre de bonne parisienne.
    Il dit ça simplement, sans ambiguïté feinte, sans la rhétorique habituellement déployée autour de ce genre d'invitation. Juste les mots, directs, avec une légère incertitude dans les yeux qui ne demandait pas la permission mais reconnaissait qu'elle était à elle de donner.
    Emiko pensa à Ducors. Consentante à ce qui arrive.
    — Oui, dit-elle.

    17 février. 20h44. Rue Soufflot, Paris 5e
    La chambre de bonne était au septième, sous les toits.
    Seize mètres carrés, un velux, des livres partout — vraiment partout, pas rangés comme chez Claire avec une logique secrète mais empilés selon la seule loi de la gravité et de l'espace disponible. Un lit étroit, une table de travail couverte de feuillets manuscrits et d'un ordinateur ouvert sur ce qui ressemblait à une partition. Une guitare contre le mur. Pas de cuisine à proprement parler — un réchaud électrique, une cafetière, deux tasses dépareillées.
    — C'est petit, dit-il.
    — C'est plein, dit-elle.
    Il fit du café qu'ils ne burent pas.
    Ce qui se passa ensuite n'avait pas la pesanteur qu'Emiko avait redouté — pas de maladresse, pas de négociation silencieuse, pas de ce moment suspendu et faux où deux corps apprennent à s'approcher. Ça se passa simplement, avec une évidence qui ressemblait moins à un début qu'à une continuation — comme si quelque chose avait commencé bien avant dans le café, avant même, peut-être depuis la première syllabe de son nom dit correctement dans la lumière du Zéphyr.
    Ses mains — ces mains avec l'encre bleue sur l'index — avaient une façon de se poser sur elle qui n'était ni douce ni brusque, quelque chose entre les deux, précis, présent, le toucher de quelqu'un qui lisait les choses au contact plutôt qu'en les voyant. Elle pensa à Tanizaki — l'éloge de l'ombre, cette idée que les choses les plus belles se révèlent dans la pénombre, que la lumière trop forte détruit ce qu'elle prétend montrer.
    Sous le velux le ciel de Paris, noir et orange, cette couleur de nuit urbaine qui n'existe nulle part ailleurs, les nuages bas éclairés par en dessous par les millions de lumières de la ville. Elle regardait ce ciel pendant qu'il posait ses lèvres dans son cou, dans le creux de son épaule, et ce ciel avait quelque chose d'improbable, d'excessif, trop orange et trop près, comme si Paris voulait entrer dans la pièce.
    Elle dit quelque chose en japonais. Elle ne sut pas quoi — les mots sortirent avant qu'elle les choisisse, depuis un endroit qui précédait le choix. Il ne les comprit pas et ce n'était pas grave, l'important n'était pas la signification mais le fait que la langue soit là, sa langue, la première, revenue au moment où les défenses lâchent et où ce qui reste est ce qu'on est avant d'être quoi que ce soit d'autre.
    Il dit son nom. Le dit bien.
    Elle ferma les yeux.
    Ce qu'elle sentit — et elle y pensa longtemps après, dans les jours qui suivirent, essayant de trouver les mots exacts — n'était pas du désir seulement, ou pas d'abord. C'était quelque chose de plus primitif et de plus nécessaire : la preuve que ses bords existaient encore. Que son corps avait des limites, donc une forme, donc un dedans et un dehors. Qu'elle occupait un espace précis dans le monde et que cet espace ne pouvait pas être occupé en même temps par quelqu'un d'autre. Qu'elle était réelle d'une façon que ni le carnet ni les traductions ni les séances chez Ducors n'avaient réussi à lui rendre.
    Elle était là. Dans cette chambre sous les toits, à Paris, dans le corps d'Emiko Hayashi, traductrice, trente ans, née à Tokyo, en résidence d'écriture rue des Martyrs, qui ne dormait plus très bien et voyait des choses dans le métro et avait un psychiatre à Sainte-Anne et venait de faire l'amour pour la première fois depuis huit mois avec un Français qui lisait Tanizaki pour la quatrième fois et ne comprenait pas l'ironie de Houellebecq.
    Elle était là. Entièrement.
    C'était suffisant. C'était même, pour la première fois depuis longtemps, plus que suffisant.

    Ils restèrent allongés sans parler. Le velux au-dessus d'eux, le ciel orange. Il avait posé une main à plat sur son ventre — pas un geste possessif, un geste de contact simple, la main qui dit je suis là et tu es là et c'est tout ce qu'il y a à dire.
    — Vous revenez quand à Tokyo ? demanda-t-il.
    — En juillet. Si tout va bien.
    — Si tout va bien, répéta-t-il. Comme si la formule l'intriguait.
    — Il y a des choses à régler ici avant. Des choses que je ne savais pas que j'avais à régler.
    Il tourna la tête vers elle. Dans la lumière basse de la chambre — une seule lampe, sur la table, dirigée vers les feuillets — son visage avait perdu la précision du café, était devenu quelque chose de plus flou, de plus ouvert.
    — Je peux faire quelque chose ? dit-il.
    Elle réfléchit sérieusement à la question.
    — Vous le faites déjà, dit-elle.
    Il acquiesça. Il ne demanda pas ce qu'elle voulait dire. Elle apprécia ça — cette façon de recevoir une réponse sans la creuser, de lui laisser son opacité, de ne pas traduire ce qui ne voulait pas l'être.
    Vers minuit elle remit ses vêtements. Il lui proposa de rester — simplement, sans insistance, avec la même directness désarmante de toute la soirée. Elle dit non, pas ce soir, et ce non ne fermait rien, ils le savaient tous les deux.
    Il descendit avec elle jusqu'à la rue. Il faisait froid, la rue Soufflot déserte, le Panthéon au bout comme une promesse ou une menace selon l'humeur. Il l'embrassa une fois, brièvement, sur le coin de la bouche.
    — Mardi, dit-il. Pour le japonais.
    — Mardi, dit-elle.
    Elle marcha jusqu'au RER Luxembourg. Dans le train elle s'assit et regarda ses mains — ses mains à elle, nettes, précisément à leur place au bout de ses bras, appartenant à quelqu'un de défini.
    Elle pensa à Ducors. Elle lui dirait — pas tout, mais l'essentiel. Qu'elle avait été consentante. Que quelque chose était arrivé. Que ce quelque chose l'avait rendue, provisoirement, à elle-même.
    Elle pensa aussi à Claire. Au 34 rue des Martyrs, à la fenêtre éclairée. Elle se demanda si Claire savait déjà — cette femme qui semblait toujours savoir les choses avant qu'elles arrivent, qui voyait les gens avant qu'ils se voient.
    Elle décida que ça n'avait pas d'importance.
    Cette nuit, pour la première fois depuis le 14 janvier, elle rentra rue des Martyrs sans regarder si le manteau rouge était dans la rue.
    Elle monta les six étages. Elle ne compta pas les marches.
    Elle s'allongea et dormit jusqu'à sept heures.
    Sans rêves.
    — fin du chapitre VII —