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errancejapon - Page 17

  • Emiko a Paris chapitre @3

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE III
    Ce que les Parisiennes font avec le silence
    27 janvier. 19h03. Cave à vins, rue des Martyrs
    La conversation commença à cause d'une bouteille de vin qu'Emiko ne savait pas choisir.
    Elle était entrée dans la cave par hasard — par froid, exactement, parce que la pluie avait recommencé vers dix-huit heures et qu'elle n'avait pas de parapluie et que la cave à vins avait une porte ouverte et une lumière chaude qui ressemblait à une invitation. Elle n'aimait pas particulièrement le vin. À Tokyo elle buvait du saké les soirs de découragement, de la bière les soirs ordinaires. Mais elle était à Paris depuis treize jours et elle avait décidé cette semaine qu'il fallait faire des efforts, se laisser traverser par la ville, arrêter de comparer.
    Le problème avec le vin c'est qu'il y en avait trop. Des centaines de bouteilles dans des casiers du sol au plafond, des étiquettes manuscrites en latin viticole — termes de terroir, millésimes, régions qui ne lui disaient rien. Elle prit une bouteille au hasard, la reposa, en prit une autre, sentit qu'elle allait avoir l'air stupide, la reposa aussi.
    — Vous cherchez quelque chose  ?
    La voix était derrière elle. Grave, légèrement rauque — la voix de quelqu'un qui parle peu et choisit ses mots. Emiko se retourna.
    Manteau rouge, ouvert sur un pull noir à col roulé. Claire. Les yeux gris-vert dans la lumière de la cave avaient quelque chose de différent — plus chauds, moins défensifs, comme si la cave était un espace neutre qui autorisait autre chose.
    — Je ne sais pas, dit Emiko honnêtement.
    Un silence. Puis quelque chose qui ressemblait à un début de sourire dans le coin de la bouche de Claire — pas un sourire complet, juste la promesse de l'un d'eux.
    — C'est la meilleure position de départ, dit-elle. Les gens qui savent ce qu'ils veulent arrivent rarement à une bonne bouteille.

    Elle s'appelait Claire Desprez. Elle habitait au 34 depuis douze ans. Elle était galeriste — une petite galerie rue Doudeauville dans le 18e, art contemporain, essentiellement des artistes qu'on ne connaissait pas encore et qui parfois le restaient mais parfois non. Elle dit tout ça rapidement, sans coquetterie, avec la façon qu'ont certaines Parisiennes de se présenter comme on pose un dossier sur une table — voilà les faits, à vous de voir ce que vous en faites.
    Emiko dit son nom. Dit qu'elle était traductrice. Dit la résidence d'écriture, les six mois, Tokyo.
    — Tokyo, répéta Claire. Elle dit le mot en le goûtant, comme on goûte quelque chose qu'on a lu sans jamais mangé. Vous traduisez du japonais ?
    — Du français vers le japonais. Des romans, surtout.
    — Vous traduisez des Français aux Japonais.
    — Oui.
    — Et qu'est-ce qu'ils en font ?
    C'était une question étrange. Pas désagréable — sincèrement curieuse, avec ce léger angle d'attaque que Claire mettait dans ses phrases, cette façon de saisir un sujet par le côté inattendu. Emiko réfléchit sérieusement.
    — Ils lisent. Ils trouvent que les Français pensent trop. Ils adorent quand même.
    Claire rit. Le même rire que dans la boulangerie de la rue Lepic — du fond de la gorge, bref, réel. Pas un rire de politesse. Un rire qu'on ne contrôle pas tout à fait.
    — C'est juste, dit-elle. On pense trop.
    Le caviste leur recommanda un Côtes du Rhône. Claire acheta deux bouteilles sans regarder le prix. Elle en tendit une à Emiko.
    — Pour vous. La pluie va durer.
    Avant qu'Emiko ait pu répondre, elle avait payé et se dirigeait vers la porte. Puis elle s'arrêta, se retourna à demi — ce mouvement qui chez elle semblait toujours calculé, cette façon de ne jamais se livrer complètement de face.
    — Je reçois des amis demain soir. Si vous voulez voir à quoi ressemble un appartement parisien de l'intérieur. Vingt heures. Numéro 34.
    Elle sortit dans la pluie. Elle n'attendit pas la réponse.

    28 janvier. 23h51. Journal
    J'aurais pu ne pas y aller.
    J'y suis allée.
    L'appartement : exactement comme je l'imaginais depuis la rue et complètement différent. Les livres jusqu'au plafond, oui — mais pas rangés par ordre, pas rangés par auteur, pas rangés du tout selon un système visible. Rangés selon une logique qui lui appartient entièrement, qui a l'air du désordre et qui est probablement la chose la plus organisée que j'aie jamais vue. Sartre à côté d'un roman policier en poche à côté d'un catalogue d'exposition à côté d'un livre de cuisine défraîchi. Comme si les livres dans sa tête n'avaient pas de genre, pas de hiérarchie — juste des conversations possibles entre eux.
    Les murs : des œuvres. Pas de la décoration — des œuvres vraiment choisies, placées avec une intention. Une grande toile noire et rouge au-dessus du canapé que je regardais depuis le couloir sans comprendre ce que je regardais et puis j'ai compris que c'était un corps, ou plusieurs corps, impossibles à démêler les uns des autres. Un dessin au crayon très précis d'une main tenant une main, encadré simplement. Des photos en noir et blanc d'une ville que je n'ai pas reconnue.
    Les amis : quatre personnes. Un homme d'une soixantaine d'années, architecte, qui parlait peu et observait beaucoup. Une femme rousse, éditrice, qui elle parlait pour deux et avait bu le premier verre avant que j'arrive. Un couple — lui musicien, elle je n'ai pas compris, peut-être rien de définissable. Ils m'ont accueillie sans excès de curiosité. Pas de questions sur le Japon, pas de compliments sur mon français. Un verre tendu, une place sur le canapé désignée d'un geste. Comme si j'avais toujours été là.
    C'est peut-être ça, la chose la plus déstabilisante. Pas d'être étrangère. D'être traitée comme si on ne l'était pas.

    Claire était différente chez elle.
    Pas moins froide — froide n'était pas le bon mot, ce n'avait jamais été le bon mot. Moins armée. Elle se déplaçait dans cet appartement avec une aisance organique, comme si les meubles étaient des prolongements d'elle-même — elle touchait les choses en passant, le dos d'une chaise, le bord d'une étagère, gestes inconscients d'appropriation douce. Elle servait le vin sans demander, remplissait les verres avant qu'ils soient vides, circulait entre les conversations avec cette fluidité des femmes qui ont l'habitude de tenir un espace sans en faire le centre d'elles-mêmes.
    Vers vingt-deux heures, les autres parlaient fort — un débat sur quelque chose qu'Emiko ne suivait qu'à moitié, une histoire d'exposition refusée, de galeriste concurrent, des noms qui ne lui disaient rien. Claire vint s'asseoir près d'elle dans le coin du canapé, les jambes repliées sous elle, un verre à la main.
    — Vous suivez ? demanda-t-elle à voix basse.
    — Vaguement.
    — C'est bien. Ça ne mérite pas mieux.
    Elle but une gorgée de vin. Regarda le groupe avec cette expression familière — neutre, attentive, légèrement en retrait, le regard de quelqu'un qui aime les gens mais n'a pas besoin d'en faire partie entièrement.
    — Vous avez traduit quoi, comme romans ? demanda-t-elle sans se retourner vers Emiko.
    — Duras. Modiano. Quelques Houellebecq.
    — Houellebecq en japonais. Elle sembla goûter l'idée. Et ça passe ?
    — Moins bien que Modiano. Houellebecq a besoin de la laideur du français. Cette façon de mettre des mots cliniques à côté de mots très beaux — ça crée quelque chose d'intraduisible. En japonais ça devient soit trop poétique soit trop médical.
    Claire se tourna vers elle. Premier vrai regard frontal depuis le début de la soirée — les yeux gris-vert fixés sur Emiko avec une attention complète, sans filtre, le genre de regard qu'on ne reçoit pas souvent et qui donne l'impression d'être soudainement très visible.
    — Et Duras ?
    — Duras passe mieux. Il y a quelque chose dans le silence de Duras — les blancs entre les phrases — qui ressemble à quelque chose de japonais. Pas identique. Mais cousin.
    — Le silence comme langue, dit Claire.
    — Oui.
    Un silence. Court, mais plein — le genre de silence qui dit quelque chose de plus que les mots qui viennent de le précéder. Emiko comprit à ce moment que Claire connaissait très bien cette technique. Qu'elle l'utilisait.
    — Je voudrais vous montrer quelque chose, dit Claire. Elle se leva, traversa la pièce, disparut dans le couloir.
    Emiko attendit. Les autres ne remarquèrent pas.

    La pièce du fond était plus petite. Une sorte de bureau, ou plutôt de cabinet — des cartons empilés, une table de travail couverte de photographies et de documents, un fauteuil en cuir élimé tourné vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Claire alluma une lampe de bureau et tendit à Emiko une photographie encadrée posée sur la table.
    C'était un portrait. Une femme jeune — vingt-cinq ans peut-être, trente — photographiée de profil dans ce qui ressemblait à un couloir, en train de regarder quelque chose hors champ. La qualité de la photo était ancienne, argentique, légèrement granuleuse. La femme avait quelque chose d'indéfinissable dans la posture — pas de la tristesse, pas de l'attente, quelque chose entre les deux, un état de suspension.
    — Qui est-ce ? demanda Emiko.
    — Une artiste que je représente. Elle s'appelle Yuki Tanaka.
    Emiko releva les yeux. Claire la regardait avec cette expression qu'elle commençait à reconnaître — neutre en surface, calculée en dessous.
    — Elle est japonaise, dit Emiko.
    — Elle était. Elle vit à Paris depuis sept ans. Elle fait des installations — du son, surtout. Elle travaille sur la façon dont une langue disparaît dans une autre, les résidus sonores qui restent quand on oublie sa langue maternelle. C'est très beau et complètement invendable.
    — Vous la connaissez bien ?
    — Je la connais depuis qu'elle est arrivée. Elle était perdue — pas géographiquement. Autrement.
    Elle reprit la photographie des mains d'Emiko et la reposa sur la table avec soin, face contre le bois.
    — Je pensais que vous voudriez peut-être la rencontrer. Une Japonaise à Paris. Ça fait du bien parfois d'avoir quelqu'un qui comprend de l'intérieur.
    Emiko ne répondit pas immédiatement. Elle regardait la photographie retournée sur la table — cette façon de la poser face contre le bois qui ressemblait à un geste de protection, ou peut-être de clôture.
    — Elle va bien ? demanda-t-elle.
    Claire hésita. Une fraction de seconde seulement, mais Emiko la vit.
    — Elle va mieux, dit-elle.
    Elles restèrent un moment dans la pièce sans parler. La rue en bas était calme — quelques voitures, le bruit lointain d'un café qui fermait. Dans le salon, les autres riaient de quelque chose.
    — Vous dormez bien ? demanda Claire.
    La question arriva sans transition, avec une naturalité qui la rendait plus étrange encore. Comme si elle savait. Comme si la question n'en était pas une.
    — Pas très bien, admit Emiko. Le décalage.
    — Oui, dit Claire. Le décalage.
    Elle éteignit la lampe de bureau. La pièce redevint obscure, éclairée seulement par la lumière de la rue qui filtrait par la fenêtre.
    — Venez, dit-elle. Il reste du vin.

    29 janvier. 03h17. Journal
    Je n'arrive pas à dormir.
    Je repense à la photographie sur la table. Face contre le bois. Et à la façon dont Claire a hésité une demi-seconde avant de dire elle va mieux — pas elle va bien, elle va mieux. Le comparatif. Mieux que quoi.
    Et cette question. Vous dormez bien ? Pourquoi cette question-là, à ce moment-là, dans cette pièce sombre.
    Je ne sais pas ce que Claire Desprez sait de moi. Je ne sais pas ce qu'elle croit savoir. Je ne sais pas si je dois avoir peur de ça ou si c'est exactement le contraire — quelqu'un qui voit quelque chose que les autres ne voient pas, et qui le voit avec bienveillance.
    En japonais il y a un mot : 察する. Sassuru. Comprendre sans qu'on vous explique. Deviner les besoins de l'autre avant qu'il les formule. C'est une qualité hautement valorisée — peut-être la qualité sociale la plus estimée. On dit de quelqu'un qui sait faire ça qu'il a du 察し, de la perspicacité silencieuse.
    Claire a quelque chose qui ressemble à ça.
    Ça me rassure.
    Ça m'inquiète.
    Les deux en même temps, ce qui est peut-être la définition de Paris depuis le début.
    — fin du chapitre III —

  • Emiko a Paris chapitre @2

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE II
    La femme qui ne regarde jamais directement
    19 janvier. 08h22. Marché de la rue des Martyrs
    Elle s'appelait Claire.
    Emiko l'apprit par hasard, de la façon dont on apprend les choses importantes à Paris — sans les chercher, dans l'interstice d'un moment ordinaire. C'était un mardi matin, cinq jours après l'arrivée. Le marché avait envahi le bas de la rue — étals de légumes, fromagers, marchands de fleurs qui disposaient leurs bouquets avec une précision presque militaire dans le froid de janvier. Emiko achetait des clémentines. Elle n'aimait pas particulièrement les clémentines mais elle en achetait parce qu'elles étaient là, parce qu'elles sentaient quelque chose de vif et d'agreable, parce qu'il fallait bien acheter quelque chose pour avoir le droit d'exister dans cet espace.
    C'est alors qu'elle entendit la voix.
    — Claire ! Eh, Claire !
    Elle se retourna — réflexe, tout le monde se retourne — et la vit. Le manteau rouge. Là, à trois mètres, devant l'étal du fromager, un sac en toile beige au bras, un téléphone dans la main gauche. Une femme d'une cinquantaine d'années l'appelait depuis l'autre trottoir en agitant la main — une amie, une voisine, quelqu'un qui lui appartenait dans la géographie ordinaire de ce quartier. Claire leva les yeux de son téléphone. Sourit. Un sourire bref, reconnaissant, qui disparut presque aussitôt pour laisser place à quelque chose de plus habituel — une expression neutre, légèrement fatiguée, le visage de quelqu'un qui a déjà beaucoup souri dans sa vie et qui maintenant gère.
    Emiko ne bougea pas. Elle tenait son sachet de clémentines et elle regardait.
    Claire. La femme s'appelait Claire. Elle avait donc un nom. Elle avait donc une amie qui agitait la main depuis l'autre trottoir. Elle avait donc une vie en dehors du métro, en dehors du regard posé pendant deux secondes sur Emiko à la station Corentin Celton, en dehors de son manteau rouge qui revenait dans les pensées d'Emiko depuis cinq jours avec une insistance qu'Emiko ne s'expliquait pas encore clairement.
    Le marchand de clémentines toussa poliment. Emiko paya. Quand elle se retourna, Claire avait traversé la rue et les deux femmes s'embrassaient sur la joue, deux fois, avec cette familiarité mécanique des Parisiens qui s'embrassent depuis vingt ans sans y penser.

    Ce qu'Emiko nota dans son carnet ce soir-là :
    Elle s'appelle Claire. Je l'ai revue au marché. Manteau rouge, sac en toile beige, téléphone dans la main gauche — elle regardait son téléphone avec l'expression de quelqu'un qui attend une réponse à un message envoyé depuis trop longtemps. J'ai observé ses mains. Des mains soignées mais pas manucurées — le genre de femme qui prend soin d'elle sans en faire une performance. Des mains qui ont travaillé quelque chose, sculpté peut-être, ou cuisiné, ou tenu beaucoup de stylos. Je ne sais pas pourquoi je regarde les mains en premier. Au Japon on dit que les mains ne mentent jamais.
    Elle a acheté du fromage. Du camembert, je crois, et quelque chose de plus dur, jaune pâle, que je ne saurais pas nommer. Le fromager la connaissait — il avait préparé son sachet avant même qu'elle finisse de parler, geste de quelqu'un qui connaît les habitudes d'un client depuis longtemps. Elle est donc du quartier. Elle fait son marché ici depuis assez longtemps pour que le fromager sache ce qu'elle veut.
    Je me demande dans quel appartement elle rentre avec son fromage.

    Claire habitait au 34 rue des Martyrs.
    Emiko le découvrit trois jours plus tard, sans l'avoir cherché — ou du moins c'est ce qu'elle se dit. La vérité, qu'elle ne consigna pas dans son carnet, est qu'elle était restée debout près de la fenêtre à regarder la rue plus longtemps que d'habitude ce matin-là, son café refroidissant dans la tasse, dans cet état de flottement qui précède l'insomnie prolongée — six nuits maintenant, pas de vraie insomnie, juste ce refus du corps à lâcher prise complètement, à descendre en dessous d'une certaine surface. Elle avait vu Claire sortir du numéro 34. Manteau rouge. Sac en toile. Pas de téléphone cette fois — les deux mains libres, le col relevé contre le froid, quelque chose dans la façon dont elle marchait qui indiquait qu'elle était en retard ou qu'elle avait l'habitude de marcher comme si elle était en retard même quand elle ne l'était pas.
    C'est typiquement parisien, ça, pensa Emiko. Cette urgence simulée. Cette façon d'habiter l'espace public comme une scène où on est toujours légèrement pressé, légèrement ailleurs, légèrement plus intéressant que la situation présente. À Tokyo on marche vite aussi, mais différemment — avec précision, efficacité, sans cette théâtralité. Les Parisiens marchent comme s'ils racontaient quelque chose.
    Claire marchait comme si elle portait un secret agréable.
    Emiko posa sa tasse, prit son manteau, et descendit.

    Elle ne la suivit pas. Ce serait inexact. Elle prit simplement la même direction — vers le sud, vers Pigalle, vers le métro — parce que c'était sa direction à elle aussi, parce qu'elle avait prévu d'aller à la Bibliothèque nationale travailler sur sa traduction, parce que les rues parisiennes ne vous appartiennent pas, vous les partagez avec tout le monde et personne n'appartient à personne dans une ville de deux millions d'habitants.
    Elle la maintint dans son champ de vision pendant sept minutes.
    C'était suffisant pour observer ceci : Claire s'arrêtait rarement. Elle traversait les rues avec une confiance absolue, sans regarder les feux, avec ce sixième sens des Parisiens qui ont appris depuis l'enfance à anticiper les voitures. Elle ne regardait pas les vitrines. Elle ne regardait pas son téléphone. Elle regardait droit devant elle avec une concentration que rien ne semblait entamer — ni les vendeurs à la sauvette, ni les touristes arrêtés au milieu du trottoir, ni les klaxons. Elle existait dans la rue de façon pleine et souveraine, sans excuses, sans ce sentiment d'être en trop qu'Emiko traînait depuis son arrivée comme un bagage mal fermé.
    À l'entrée du métro Pigalle, Claire s'arrêta. Elle fouilla son sac. Sortit son passe Navigo. Se retourna — peut-être pour ajuster son sac, peut-être pour chercher quelque chose derrière elle.
    Son regard balaya le trottoir.
    Passa sur Emiko.
    Continua.
    Elle descendit dans le métro. Emiko attendit trente secondes et descendit à son tour. Quai direction Mairie d'Issy. Claire était au bout du quai, le dos appuyé contre le mur carrelé, les yeux fermés. Emiko se plaça à l'autre extrémité. Elles prirent le même train sans se regarder.
    À Montparnasse-Bienvenüe, Claire descendit et disparut dans les correspondances. Emiko continua jusqu'à la BnF.
    Elle passa la journée à traduire une phrase de Céline qui refusait de passer en japonais. Une question de rythme. De cette façon qu'a Céline de faire respirer la phrase d'une façon irrégulière, syncopée, comme un cœur qui rate un battement de temps en temps. Elle travailla six heures et produisit trois versions toutes insatisfaisantes et rentra rue des Martyrs à la nuit tombée.
    Elle ne pensa pas à Claire de la journée.
    C'est du moins ce qu'elle écrivit dans son carnet.

    23 janvier. 21h44.
    Ce soir j'ai regardé par la fenêtre plus longtemps que d'habitude. La cour intérieure est toujours aussi vide — un vélo rouillé enchaîné à un tuyau, deux bacs de fleurs morts depuis l'automne, une lumière jaune derrière une fenêtre au troisième étage qui ne s'est jamais éteinte depuis mon arrivée. Je me demande qui vit là. Je me demande beaucoup de choses sur les gens qui vivent autour de moi sans que je les connaisse.
    J'ai avancé sur la traduction. Trois pages aujourd'hui, ce qui est bien. Céline est intraduisible mais on le traduit quand même, ce qui est la définition de mon métier — rendre l'intraduisible en quelque chose d'approchant, de voisin, qui ne sera jamais l'original mais qui en conserve peut-être l'essentiel. Mon directeur dit que traduire c'est trahir avec élégance. Je commence à penser que vivre à l'étranger c'est la même chose.
    Je n'ai pas vu Claire aujourd'hui. 

    Elle la vit le lendemain matin dans une boulangerie différente, rue Lepic, loin de son quartier habituel.
    Emiko n'aurait su dire pourquoi elle se trouvait rue Lepic. Elle avait marché. C'était devenu une habitude depuis que le sommeil refusait de venir avant trois heures du matin — marcher à des heures indues dans des directions sans plan précis, laisser la ville décider, prendre les rues qui montaient parce que monter semblait toujours mieux que descendre, sans raison particulière.
    La boulangerie s'appelait simplement Boulangerie — pas de nom propre, juste le mot, en lettres dorées sur fond rouge, comme si le lieu était trop confiant en lui-même pour avoir besoin d'un nom. Emiko entra parce qu'elle avait froid et que les vitres étaient embuées de chaleur.
    Claire était au comptoir. Manteau rouge. Elle commandait quelque chose — un pain de seigle, peut-être, Emiko n'entendait pas depuis la porte. La boulangère lui répondait avec cette familiarité qu'ont les commerçants parisiens avec leurs habitués — un sourire qui n'est pas un sourire de service, quelque chose de plus ancien, de plus quotidien. Claire rit. Un rire bref, du fond de la gorge, la tête légèrement en arrière.
    C'est la première fois qu'Emiko l'entendait rire.
    Quelque chose se produisit dans sa poitrine — quelque chose de difficile à nommer, entre la reconnaissance et l'étrangeté, comme entendre dans une langue étrangère un mot qui ressemble à un mot de votre langue mais qui signifie quelque chose de complètement différent. Un faux ami. En traduction on appelle ça un faux ami — deux mots qui se ressemblent mais ne disent pas la même chose.
    Claire prit son pain, se retourna.
    Vit Emiko.
    S'arrêta.
    Une fraction de seconde — peut-être moins, peut-être exactement le temps qu'il faut pour reconnaître un visage qu'on a déjà croisé sans pouvoir dire où ni quand. Ses yeux étaient gris-vert, Emiko put le voir maintenant pour la première fois à cette distance. Pas froids. Pas chaleureux. Quelque chose de précis, d'attentif, le regard de quelqu'un qui est habituée à regarder et à ne rien laisser paraître de ce qu'elle voit.
    — Bonjour, dit Claire.
    Elle passa devant Emiko et sortit.
    La porte se referma. L'air froid entra une seconde. La boulangère regardait Emiko avec une patience professionnelle.
    — Vous désirez ?
    Emiko commanda un café. Ses mains tremblaient légèrement. Elle ne comprit pas immédiatement pourquoi.

    Elle passa la soirée à la fenêtre.
    Rue des Martyrs en bas, les derniers étals du marché se repliaient dans le gris de l'après-midi. Les marchands chargeaient leurs camionnettes avec des gestes sûrs, usés, répétés des milliers de fois. La vie ordinaire de cette rue à cette heure — les gens rentraient du travail, les enfants sortaient des écoles, les chiens tiraient sur leurs laisses. Emiko regardait tout ça avec la sensation de regarder à travers une vitre épaisse, quelque chose d'invisible mais de réel qui la séparait de la ville.
    Elle chercha le 34 dans la rue. Deuxième étage, une fenêtre éclairée. Un appartement haussmannien typique — moulures, plancher en point de Hongrie qu'on devinait dans la découpe de la lumière, des livres visibles depuis la rue sur une étagère surchargée. Des livres sur toute la hauteur du mur, pensa Emiko. C'était la chose la plus parisienne du monde.
    Une silhouette passa derrière la fenêtre. Rouge.
    Emiko recula d'un pas de la fenêtre. Son cœur battait fort pour aucune raison. Elle pensa : je suis fatiguée. Je n'ai pas dormi correctement depuis neuf jours. L'insomnie fait ça — elle déforme la perception, elle transforme les coïncidences en systèmes, elle donne aux choses ordinaires une signification qu'elles n'ont pas. Claire habite dans ma rue. Paris est une petite ville pour qui y vit vraiment. Il n'y a rien là. Il n'y a rien.
    Elle ferma les rideaux.
    Elle ouvrit son carnet et écrivit pendant une heure, des choses précises et anodines — la traduction de Céline, la texture du pain de seigle, la lumière particulière de Paris en janvier, ce blanc de ciel qui ne ressemble à aucun autre blanc. Elle ne mentionna pas la fenêtre éclairée. Elle ne mentionna pas le rouge de la silhouette.
    Mais à la fin de l'entrée, presque sans y penser, elle écrivit une phrase qu'elle ne ratura pas :
    Elle m'a dit bonjour. Elle me reconnaissait.
    Puis, en dessous, plus petit, comme si elle avait voulu que les mots soient à peine là :
    Pourquoi est-ce qu'elle me reconnaissait ?

    Ce qu'on sait de Claire, à ce stade :
    Elle s'appelle Claire. Elle a entre quarante-cinq et cinquante ans — cette tranche d'âge où les Parisiennes cessent d'essayer de paraître moins que leur âge et commencent à en assumer la gravité avec une élégance qui n'appartient qu'à elles. Elle habite rue des Martyrs depuis assez longtemps pour que deux commerçants différents dans deux rues différentes la connaissent par son prénom. Elle a des livres jusqu'au plafond. Elle rit du fond de la gorge. Elle marche comme si elle portait un secret agréable.
    Elle a des yeux gris-vert qui regardent sans rien laisser paraître.
    Et elle a dit bonjour à Emiko dans une boulangerie de la rue Lepic un matin de janvier, d'une voix neutre et précise, comme si elle n'était pas surprise du tout de la trouver là.
    Comme si elle l'attendait.
    — fin du chapitre II —

  • Emiko a Paris

     

    Emiko ne dit jamais "je suis malade". Elle ne nomme pas la dépression. Elle ne dit pas "j'hallucine". Ce silence est fondamental — non par déni, mais parce que de l'intérieur, l'expérience est parfaitement cohérente. C'est le lecteur qui assemble les pièces. Cette position narrative — être dans la tête de quelqu'un dont on comprend plus qu'elle-même ce qui lui arrive — est le moteur émotionnel du thriller.


     

     

     

     

     

     

     

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