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Un hermite en plein Tokyo

Trouvé dans un coin un bout de fromage, jeté là depuis longtemps. Une
armée d’insectes noirs tout autour. Ces mêmes insectes qu’on imagine
consommer les derniers restes d’un cerveau. Penser à son propre cadavre,
aux métamorphoses horribles auxquelles il sera soumis, a quelque chose
d’apaisant : cela vous cuirasse contre les chagrins et les angoisses ; une peur
qui en détruit mille autres.
La persistance chez moi des visions macabres me rapproche à jamais des
Pères du désert. Un ermite en plein Tokyo.

Trouvé dans un coin un morceau de fromage de soja oublié là depuis des semaines, peut-être des mois. Une matière jaune-grise, desséchée, fendillée, déjà sortie du règne alimentaire. Quelque chose entre l’organe et le plâtre. Tout autour, une agitation noire. Des insectes minuscules, innombrables, entraient et sortaient de cette croûte avec une application liturgique. Aucun bruit presque. Seulement le travail. Le travail absolu de la destruction.

Je suis resté longtemps devant cette scène dérisoire. Fasciné. Comme devant une répétition générale de ma propre disparition.

Ces insectes connaissaient déjà mon visage.

Ils savaient.

Ils avaient l’air d’attendre depuis toujours dans les angles du monde, derrière les cuisines mal aérées, sous les plaques d’égout, dans les chambres d’hôtel où des hommes se pendent discrètement après avoir rangé leurs chaussures. Les mêmes insectes, exactement les mêmes, viendront un jour explorer ma bouche ouverte, entrer dans les conduits du nez, se reproduire dans la chaleur lente du thorax. Ils avanceront dans les yeux comme dans des tunnels humides. Ils dévoreront sans haine. Sans mémoire. Avec cette innocence monstrueuse des formes de vie élémentaires.

Et plus je pense à cela, plus une paix mauvaise descend en moi.

Car il existe une consolation terrible à contempler lucidement son avenir de viande.

Tout finit donc ainsi : les ambitions, les élégances, les phrases longues écrites la nuit, les humiliations amoureuses, les projets de roman, les noms japonais murmurés dans l’obscurité, les photographies conservées vingt ans dans des enveloppes, les voix aimées, les visages qui nous ont détruits — tout retourne au même cloaque organique, à la même soupe cellulaire bientôt ouverte aux vers, aux champignons, aux fermentations aveugles.

L’homme passe sa vie à protéger une carcasse provisoire.

Et cette vérité, lorsqu’elle devient physique, presque tactile, produit un soulagement voisin de l’ivresse. Une peur centrale pulvérise toutes les autres. À côté de la putréfaction réelle, les angoisses sociales deviennent ridicules. Le ridicule même devient ridicule. Que peuvent encore les humiliations humaines contre quelqu’un qui contemple déjà ses propres dents se détacher dans la boue cadavérique ?

Je comprends les anachorètes.

Je comprends leur fuite.

Le désert n’était pas un lieu : c’était une technique d’exposition à la mort.

Ils voulaient sentir leur chair avant sa destruction. Anticiper les vers. Vivre déjà parmi les tombeaux afin de court-circuiter la comédie humaine. Certains dormaient dans des fosses. D’autres gardaient des crânes contre eux pendant la prière. Ils avaient compris avant nous qu’il existe une jouissance noire dans la fréquentation continue de la fin.

Je leur ressemble davantage qu’aux vivants.

Mais mon désert est électrique.

Mon désert clignote.

Il est fait de distributeurs automatiques allumés à quatre heures du matin, de néons bleu pâle, de câbles suspendus dans un ciel graisseux, de chambres minuscules où l’on entend éternuer les voisins derrière les cloisons. Il est fait d’odeurs de pluie chaude sur le béton, de ramen avalés seul sous les ventilateurs, de trains traversant la nuit comme des intestins métalliques.

Tokyo : capitale mondiale de la solitude fonctionnelle.

Des millions d’êtres comprimés les uns contre les autres sans jamais se rencontrer réellement. Une civilisation entière perfectionnant les machines, les mascottes, les protocoles de politesse, les voix synthétiques, afin de masquer plus élégamment le vide métaphysique.

Et moi au milieu.

Silencieux.

Presque déjà mort.

Je marche dans les foules de Shinjuku avec l’impression d’être un revenant infiltré parmi les employés de bureau. Les visages glissent devant moi comme des surfaces provisoires promises à l’abattoir du temps. Je vois déjà les os sous le maquillage des femmes. Les futurs cadavres sous les uniformes impeccables. Les futurs crânes derrière les sourires commerciaux.

Vision insupportable.

Vision exaltante.

Parfois j’entre dans un konbini uniquement pour éprouver la température artificielle du monde moderne. Les employés s’inclinent mécaniquement. Une musique publicitaire flotte dans l’air. Des adolescents achètent des boissons fluorescentes. Et soudain tout devient irréel, presque posthume, comme si la civilisation entière continuait de fonctionner après sa propre mort sans s’en apercevoir.

Alors reviennent les images.

Toujours les mêmes.

Morgues.
Couloirs d’hôpital.
Corps gonflés retrouvés seuls dans des appartements.
Peau noircie.
Fluides.
Odeurs.
Linges souillés.
Insectes.

Je porte en moi un cimetière extrêmement actif.

Les visions ne me quittent jamais vraiment. Elles patientent dans un angle de conscience comme des chiens faméliques. Au moindre silence elles réapparaissent. Elles contaminent les rues, les repas, les chambres, les voix humaines. Même le désir finit par se couvrir d’une lueur sépulcrale.

Peut-être suis-je malade.

Ou peut-être seulement lucide plus longtemps que les autres.

Car la société entière repose sur un refoulement gigantesque : faire comme si nous n’étions pas déjà en train de pourrir très lentement. Faire semblant d’ignorer l’abattoir biologique au fond de chaque cellule. Continuer malgré tout à parler carrière, immobilier, séduction, développement personnel, réussite.

Comédie terminale.

Les insectes, eux, ne mentent jamais.

Ils savent exactement ce qu’est un corps.

Ils savent la vérité matérielle de toute existence.

Et parfois je les envie presque.

Eux ne connaissent ni nostalgie ni remords.

Seulement la consommation infinie du monde mort.

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