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Emiko a Paris chapitre @2

EMIKO
Roman
CHAPITRE II
La femme qui ne regarde jamais directement
19 janvier. 08h22. Marché de la rue des Martyrs
Elle s'appelait Claire.
Emiko l'apprit par hasard, de la façon dont on apprend les choses importantes à Paris — sans les chercher, dans l'interstice d'un moment ordinaire. C'était un mardi matin, cinq jours après l'arrivée. Le marché avait envahi le bas de la rue — étals de légumes, fromagers, marchands de fleurs qui disposaient leurs bouquets avec une précision presque militaire dans le froid de janvier. Emiko achetait des clémentines. Elle n'aimait pas particulièrement les clémentines mais elle en achetait parce qu'elles étaient là, parce qu'elles sentaient quelque chose de vif et d'agreable, parce qu'il fallait bien acheter quelque chose pour avoir le droit d'exister dans cet espace.
C'est alors qu'elle entendit la voix.
— Claire ! Eh, Claire !
Elle se retourna — réflexe, tout le monde se retourne — et la vit. Le manteau rouge. Là, à trois mètres, devant l'étal du fromager, un sac en toile beige au bras, un téléphone dans la main gauche. Une femme d'une cinquantaine d'années l'appelait depuis l'autre trottoir en agitant la main — une amie, une voisine, quelqu'un qui lui appartenait dans la géographie ordinaire de ce quartier. Claire leva les yeux de son téléphone. Sourit. Un sourire bref, reconnaissant, qui disparut presque aussitôt pour laisser place à quelque chose de plus habituel — une expression neutre, légèrement fatiguée, le visage de quelqu'un qui a déjà beaucoup souri dans sa vie et qui maintenant gère.
Emiko ne bougea pas. Elle tenait son sachet de clémentines et elle regardait.
Claire. La femme s'appelait Claire. Elle avait donc un nom. Elle avait donc une amie qui agitait la main depuis l'autre trottoir. Elle avait donc une vie en dehors du métro, en dehors du regard posé pendant deux secondes sur Emiko à la station Corentin Celton, en dehors de son manteau rouge qui revenait dans les pensées d'Emiko depuis cinq jours avec une insistance qu'Emiko ne s'expliquait pas encore clairement.
Le marchand de clémentines toussa poliment. Emiko paya. Quand elle se retourna, Claire avait traversé la rue et les deux femmes s'embrassaient sur la joue, deux fois, avec cette familiarité mécanique des Parisiens qui s'embrassent depuis vingt ans sans y penser.

Ce qu'Emiko nota dans son carnet ce soir-là :
Elle s'appelle Claire. Je l'ai revue au marché. Manteau rouge, sac en toile beige, téléphone dans la main gauche — elle regardait son téléphone avec l'expression de quelqu'un qui attend une réponse à un message envoyé depuis trop longtemps. J'ai observé ses mains. Des mains soignées mais pas manucurées — le genre de femme qui prend soin d'elle sans en faire une performance. Des mains qui ont travaillé quelque chose, sculpté peut-être, ou cuisiné, ou tenu beaucoup de stylos. Je ne sais pas pourquoi je regarde les mains en premier. Au Japon on dit que les mains ne mentent jamais.
Elle a acheté du fromage. Du camembert, je crois, et quelque chose de plus dur, jaune pâle, que je ne saurais pas nommer. Le fromager la connaissait — il avait préparé son sachet avant même qu'elle finisse de parler, geste de quelqu'un qui connaît les habitudes d'un client depuis longtemps. Elle est donc du quartier. Elle fait son marché ici depuis assez longtemps pour que le fromager sache ce qu'elle veut.
Je me demande dans quel appartement elle rentre avec son fromage.

Claire habitait au 34 rue des Martyrs.
Emiko le découvrit trois jours plus tard, sans l'avoir cherché — ou du moins c'est ce qu'elle se dit. La vérité, qu'elle ne consigna pas dans son carnet, est qu'elle était restée debout près de la fenêtre à regarder la rue plus longtemps que d'habitude ce matin-là, son café refroidissant dans la tasse, dans cet état de flottement qui précède l'insomnie prolongée — six nuits maintenant, pas de vraie insomnie, juste ce refus du corps à lâcher prise complètement, à descendre en dessous d'une certaine surface. Elle avait vu Claire sortir du numéro 34. Manteau rouge. Sac en toile. Pas de téléphone cette fois — les deux mains libres, le col relevé contre le froid, quelque chose dans la façon dont elle marchait qui indiquait qu'elle était en retard ou qu'elle avait l'habitude de marcher comme si elle était en retard même quand elle ne l'était pas.
C'est typiquement parisien, ça, pensa Emiko. Cette urgence simulée. Cette façon d'habiter l'espace public comme une scène où on est toujours légèrement pressé, légèrement ailleurs, légèrement plus intéressant que la situation présente. À Tokyo on marche vite aussi, mais différemment — avec précision, efficacité, sans cette théâtralité. Les Parisiens marchent comme s'ils racontaient quelque chose.
Claire marchait comme si elle portait un secret agréable.
Emiko posa sa tasse, prit son manteau, et descendit.

Elle ne la suivit pas. Ce serait inexact. Elle prit simplement la même direction — vers le sud, vers Pigalle, vers le métro — parce que c'était sa direction à elle aussi, parce qu'elle avait prévu d'aller à la Bibliothèque nationale travailler sur sa traduction, parce que les rues parisiennes ne vous appartiennent pas, vous les partagez avec tout le monde et personne n'appartient à personne dans une ville de deux millions d'habitants.
Elle la maintint dans son champ de vision pendant sept minutes.
C'était suffisant pour observer ceci : Claire s'arrêtait rarement. Elle traversait les rues avec une confiance absolue, sans regarder les feux, avec ce sixième sens des Parisiens qui ont appris depuis l'enfance à anticiper les voitures. Elle ne regardait pas les vitrines. Elle ne regardait pas son téléphone. Elle regardait droit devant elle avec une concentration que rien ne semblait entamer — ni les vendeurs à la sauvette, ni les touristes arrêtés au milieu du trottoir, ni les klaxons. Elle existait dans la rue de façon pleine et souveraine, sans excuses, sans ce sentiment d'être en trop qu'Emiko traînait depuis son arrivée comme un bagage mal fermé.
À l'entrée du métro Pigalle, Claire s'arrêta. Elle fouilla son sac. Sortit son passe Navigo. Se retourna — peut-être pour ajuster son sac, peut-être pour chercher quelque chose derrière elle.
Son regard balaya le trottoir.
Passa sur Emiko.
Continua.
Elle descendit dans le métro. Emiko attendit trente secondes et descendit à son tour. Quai direction Mairie d'Issy. Claire était au bout du quai, le dos appuyé contre le mur carrelé, les yeux fermés. Emiko se plaça à l'autre extrémité. Elles prirent le même train sans se regarder.
À Montparnasse-Bienvenüe, Claire descendit et disparut dans les correspondances. Emiko continua jusqu'à la BnF.
Elle passa la journée à traduire une phrase de Céline qui refusait de passer en japonais. Une question de rythme. De cette façon qu'a Céline de faire respirer la phrase d'une façon irrégulière, syncopée, comme un cœur qui rate un battement de temps en temps. Elle travailla six heures et produisit trois versions toutes insatisfaisantes et rentra rue des Martyrs à la nuit tombée.
Elle ne pensa pas à Claire de la journée.
C'est du moins ce qu'elle écrivit dans son carnet.

23 janvier. 21h44.
Ce soir j'ai regardé par la fenêtre plus longtemps que d'habitude. La cour intérieure est toujours aussi vide — un vélo rouillé enchaîné à un tuyau, deux bacs de fleurs morts depuis l'automne, une lumière jaune derrière une fenêtre au troisième étage qui ne s'est jamais éteinte depuis mon arrivée. Je me demande qui vit là. Je me demande beaucoup de choses sur les gens qui vivent autour de moi sans que je les connaisse.
J'ai avancé sur la traduction. Trois pages aujourd'hui, ce qui est bien. Céline est intraduisible mais on le traduit quand même, ce qui est la définition de mon métier — rendre l'intraduisible en quelque chose d'approchant, de voisin, qui ne sera jamais l'original mais qui en conserve peut-être l'essentiel. Mon directeur dit que traduire c'est trahir avec élégance. Je commence à penser que vivre à l'étranger c'est la même chose.
Je n'ai pas vu Claire aujourd'hui. 

Elle la vit le lendemain matin dans une boulangerie différente, rue Lepic, loin de son quartier habituel.
Emiko n'aurait su dire pourquoi elle se trouvait rue Lepic. Elle avait marché. C'était devenu une habitude depuis que le sommeil refusait de venir avant trois heures du matin — marcher à des heures indues dans des directions sans plan précis, laisser la ville décider, prendre les rues qui montaient parce que monter semblait toujours mieux que descendre, sans raison particulière.
La boulangerie s'appelait simplement Boulangerie — pas de nom propre, juste le mot, en lettres dorées sur fond rouge, comme si le lieu était trop confiant en lui-même pour avoir besoin d'un nom. Emiko entra parce qu'elle avait froid et que les vitres étaient embuées de chaleur.
Claire était au comptoir. Manteau rouge. Elle commandait quelque chose — un pain de seigle, peut-être, Emiko n'entendait pas depuis la porte. La boulangère lui répondait avec cette familiarité qu'ont les commerçants parisiens avec leurs habitués — un sourire qui n'est pas un sourire de service, quelque chose de plus ancien, de plus quotidien. Claire rit. Un rire bref, du fond de la gorge, la tête légèrement en arrière.
C'est la première fois qu'Emiko l'entendait rire.
Quelque chose se produisit dans sa poitrine — quelque chose de difficile à nommer, entre la reconnaissance et l'étrangeté, comme entendre dans une langue étrangère un mot qui ressemble à un mot de votre langue mais qui signifie quelque chose de complètement différent. Un faux ami. En traduction on appelle ça un faux ami — deux mots qui se ressemblent mais ne disent pas la même chose.
Claire prit son pain, se retourna.
Vit Emiko.
S'arrêta.
Une fraction de seconde — peut-être moins, peut-être exactement le temps qu'il faut pour reconnaître un visage qu'on a déjà croisé sans pouvoir dire où ni quand. Ses yeux étaient gris-vert, Emiko put le voir maintenant pour la première fois à cette distance. Pas froids. Pas chaleureux. Quelque chose de précis, d'attentif, le regard de quelqu'un qui est habituée à regarder et à ne rien laisser paraître de ce qu'elle voit.
— Bonjour, dit Claire.
Elle passa devant Emiko et sortit.
La porte se referma. L'air froid entra une seconde. La boulangère regardait Emiko avec une patience professionnelle.
— Vous désirez ?
Emiko commanda un café. Ses mains tremblaient légèrement. Elle ne comprit pas immédiatement pourquoi.

Elle passa la soirée à la fenêtre.
Rue des Martyrs en bas, les derniers étals du marché se repliaient dans le gris de l'après-midi. Les marchands chargeaient leurs camionnettes avec des gestes sûrs, usés, répétés des milliers de fois. La vie ordinaire de cette rue à cette heure — les gens rentraient du travail, les enfants sortaient des écoles, les chiens tiraient sur leurs laisses. Emiko regardait tout ça avec la sensation de regarder à travers une vitre épaisse, quelque chose d'invisible mais de réel qui la séparait de la ville.
Elle chercha le 34 dans la rue. Deuxième étage, une fenêtre éclairée. Un appartement haussmannien typique — moulures, plancher en point de Hongrie qu'on devinait dans la découpe de la lumière, des livres visibles depuis la rue sur une étagère surchargée. Des livres sur toute la hauteur du mur, pensa Emiko. C'était la chose la plus parisienne du monde.
Une silhouette passa derrière la fenêtre. Rouge.
Emiko recula d'un pas de la fenêtre. Son cœur battait fort pour aucune raison. Elle pensa : je suis fatiguée. Je n'ai pas dormi correctement depuis neuf jours. L'insomnie fait ça — elle déforme la perception, elle transforme les coïncidences en systèmes, elle donne aux choses ordinaires une signification qu'elles n'ont pas. Claire habite dans ma rue. Paris est une petite ville pour qui y vit vraiment. Il n'y a rien là. Il n'y a rien.
Elle ferma les rideaux.
Elle ouvrit son carnet et écrivit pendant une heure, des choses précises et anodines — la traduction de Céline, la texture du pain de seigle, la lumière particulière de Paris en janvier, ce blanc de ciel qui ne ressemble à aucun autre blanc. Elle ne mentionna pas la fenêtre éclairée. Elle ne mentionna pas le rouge de la silhouette.
Mais à la fin de l'entrée, presque sans y penser, elle écrivit une phrase qu'elle ne ratura pas :
Elle m'a dit bonjour. Elle me reconnaissait.
Puis, en dessous, plus petit, comme si elle avait voulu que les mots soient à peine là :
Pourquoi est-ce qu'elle me reconnaissait ?

Ce qu'on sait de Claire, à ce stade :
Elle s'appelle Claire. Elle a entre quarante-cinq et cinquante ans — cette tranche d'âge où les Parisiennes cessent d'essayer de paraître moins que leur âge et commencent à en assumer la gravité avec une élégance qui n'appartient qu'à elles. Elle habite rue des Martyrs depuis assez longtemps pour que deux commerçants différents dans deux rues différentes la connaissent par son prénom. Elle a des livres jusqu'au plafond. Elle rit du fond de la gorge. Elle marche comme si elle portait un secret agréable.
Elle a des yeux gris-vert qui regardent sans rien laisser paraître.
Et elle a dit bonjour à Emiko dans une boulangerie de la rue Lepic un matin de janvier, d'une voix neutre et précise, comme si elle n'était pas surprise du tout de la trouver là.
Comme si elle l'attendait.
— fin du chapitre II —

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