Le Japon en fêtes
Emiko a Paris chapitre @4
EMIKO
Roman
CHAPITRE IV
Les fantômes de la Cité
2 février. Cité Universitaire Internationale, Paris 14e
Claire avait arrangé le déjeuner par message, sobrement : Yuki Tanaka, mercredi midi, Cité Universitaire, restaurant de la Maison Internationale. Elle voulait venir avec vous mais elle a une réunion. Je vous laisse entre Japonaises.
Cette dernière phrase avait quelque chose d'un peu trop calculé — je vous laisse entre Japonaises, comme si la nationalité commune suffisait à garantir une compréhension, comme si deux femmes venues de Tokyo se retrouvaient automatiquement sœurs parce qu'elles connaissaient les mêmes stations de métro à Shinjuku et le même bruit du train de banlieue à six heures du matin. Emiko connaissait ce raisonnement. Elle l'avait souvent subi à Tokyo de la part d'étrangers qui pensaient que tous les Asiatiques se comprenaient naturellement. Mais elle était venue quand même.
Le RER B jusqu'à la Cité Universitaire. Vingt-deux minutes depuis Châtelet. Elle avait pris la fenêtre, regardé les sous-sols de Paris défiler — tunnels noirs, câbles, néons, puis la lumière revenue brusquement, le ciel bas de février, les immeubles qui s'espaçaient vers le sud. Elle avait son carnet mais ne l'avait pas ouvert.
Elle pensait à la photographie retournée face contre le bois. Elle va mieux. Mieux que quoi.
La Cité Universitaire en hiver était une chose à part.
Emiko traversa le parc depuis la grille du boulevard Jourdan et s'arrêta un moment sur l'allée centrale sans avancer. Le lieu ressemblait à un campus de conte de fées légèrement désenchanté — des maisons de toutes les nations dispersées dans le parc comme si quelqu'un les avait posées là au hasard, chacune portant l'architecture de son pays d'origine avec une conviction parfois touchante, parfois dérisoire. La Maison du Japon avec ses lignes épurées et son toit incliné. La Maison du Maroc, ses arches. La Maison des États-Unis, ses colonnes. Un musée de la différence en plein air, ou une collection — des cultures rangées côte à côte comme des spécimens, voisines sans se mélanger vraiment, chacune préservant sa singularité dans sa petite parcelle de Paris.
Des étudiants traversaient en groupes serrés, têtes baissées dans le froid. Des gens seuls avec des sacs trop lourds. Une femme qui parlait dans son téléphone dans une langue qu'Emiko ne reconnut pas — quelque chose de slave, peut-être, ou d'africain, des phonèmes qui ne lui donnaient aucun point d'appui. L'air sentait l'herbe humide et quelque chose de cafétéria — friture lointaine, café de cantine, ce mélange universel que toutes les institutions produisent de la même façon partout dans le monde.
Emiko pensa : voilà un endroit pour les gens qui sont entre deux endroits. Ni d'ici ni de là-bas, et le parc comme zone tampon, espace de transit permanent habillé en permanence.
Elle se reconnut dans cette définition et ça ne la réconforta pas du tout.
Yuki Tanaka était déjà là.
Elle occupait une table dans l'angle du restaurant de la Maison Internationale — une grande salle aux plafonds hauts, tables en bois clair, lumière blanche de février par les baies vitrées. Elle était seule avec deux verres d'eau et un livre fermé posé devant elle, dos vers la salle, comme si le livre était une présence et non une distraction. Elle leva les yeux quand Emiko entra et les maintint sur elle pendant qu'elle traversait la salle — sans sourire, sans signe de la main, juste ce regard qui attendait.
Elle était plus jeune que sur la photographie. Trente ans peut-être, pas plus. Petite, coupe courte, un pull gris épais qui semblait deux tailles trop grand. Elle avait les mains posées à plat sur la table, de chaque côté du livre — geste de quelqu'un qui essaie de ne pas toucher aux choses ou qui essaie de rester là, de ne pas partir.
— Emiko-san, dit-elle.
Elles s'étaient abordées en japonais instinctivement — pas parce que c'était convenu, mais parce que la langue s'était imposée entre elles avant même la décision, cette façon qu'a la langue maternelle de reprendre le dessus dans les moments où on ne s'y attend pas, comme un réflexe du corps.
— Yuki-san.
Elles s'inclinèrent légèrement l'une vers l'autre — ce mouvement automatique, infinitésimal, vestige du Japon dans deux corps à Paris, tellement naturel qu'aucune des deux n'y pensa. Puis elles s'assirent et il y eut un silence.
— Claire vous a dit quoi sur moi ? demanda Yuki directement.
— Que vous faites des installations sonores. Que vous travaillez sur la disparition des langues.
— Et ?
— Que vous êtes au Japon depuis sept ans. Que vous étiez perdue en arrivant.
Yuki eut un petit rire — pas le même que celui de Claire, pas du fond de la gorge. Un rire plus court, plus sec, avec quelque chose dedans qui ressemblait à de l'ironie retournée contre soi-même.
— Perdue. C'est le mot qu'elle a utilisé ?
— Autrement perdue, précisa Emiko.
— Oui. C'est plus juste.
Elles commandèrent. Un menu du jour, plat unique, dessert. La serveuse parlait trop vite et Emiko perdit le fil après le premier plat. Yuki commanda pour les deux avec une aisance tranquille — sept ans à Paris, le français était entré dans sa bouche de façon permanente, irrévocable.
— Vous dormez comment ? demanda Yuki en attendant les assiettes.
Emiko s'arrêta. La même question. La même question exactement que Claire lui avait posée dans la pièce du fond, avec la lampe de bureau, la photographie retournée.
— Pas très bien, dit-elle. Pourquoi tout le monde me demande ça ?
Yuki la regarda. Quelque chose changea dans son expression — pas de la surprise, plutôt de la confirmation, comme si une hypothèse venait d'être vérifiée.
— Parce que c'est le premier signe, dit-elle simplement.
— Le premier signe de quoi ?
Yuki prit son verre d'eau. Le fit tourner entre ses paumes — geste nerveux, répété, le geste de quelqu'un qui a appris à occuper ses mains pour ne pas occuper sa bouche.
— Quand je suis arrivée à Paris, dit-elle, j'avais vingt-trois ans. Je venais faire un master à la Sorbonne. J'avais un niveau de français correct, des économies pour un an, et une image de Paris qui venait entièrement de films et de livres et de photographies en noir et blanc. Vous connaissez cette image.
— Je la connais.
— Les deux premiers mois j'ai pensé que tout allait bien. J'écrivais des mails à ma mère, je lui disais Paris est magnifique, les gens sont intéressants, la nourriture est bonne. C'était vrai. C'était aussi complètement faux. Je décrivais des choses qui existaient en omettant de décrire ce qui se passait à l'intérieur.
— Ce qui se passait à l'intérieur, répéta Emiko.
— Je ne dormais plus. Enfin si, deux heures, trois heures. Je me réveillais à quatre heures du matin avec la certitude absolue que quelque chose n'allait pas, sans pouvoir dire quoi. Je mangeais peu. Les couleurs me semblaient différentes — pas plus belles, pas plus laides, juste décalées, comme si le réglage de la lumière avait changé sans que je l'aie décidé. Et puis j'ai commencé à voir des choses.
Elle dit ça — j'ai commencé à voir des choses — avec la même voix neutre, factuelle, le même ton qu'elle aurait utilisé pour dire j'ai commencé à apprendre le violon ou j'ai commencé à courir le matin.
— Quel genre de choses ? demanda Emiko.
Les assiettes arrivèrent. Un poisson, des légumes, une sauce que ni l'une ni l'autre ne toucha. Yuki prit sa fourchette, la reposa.
— Une femme, dit-elle. Je voyais une femme. Dans le métro, dans la rue, dans les musées. Toujours la même. Je ne savais pas qui elle était. Je savais juste qu'elle était toujours là, et qu'elle me regardait d'une façon particulière — pas menaçante. Patiente. Comme si elle attendait que je comprenne quelque chose.
Emiko ne dit rien. Le restaurant autour d'elles continuait — des voix, des couverts, le bruit d'une chaise qu'on recule. Elle regarda ses mains sur la table.
— Et vous avez compris ? demanda-t-elle.
— Pas avant d'être hospitalisée.
Elles mangèrent un moment en silence. Un silence différent de celui du début — plus habité, plus lourd, portant quelque chose qu'aucune des deux n'avait encore nommé clairement.
— Claire était là ? demanda Emiko.
— Claire m'a trouvée. J'étais dans le jardin du Luxembourg à deux heures du matin en janvier, assise sur un banc, sans manteau. Je ne sais pas comment j'étais arrivée là. Je ne me souviens pas de la sortie de mon appartement, ni du trajet. Juste le banc, le froid, et cette certitude étrange d'être exactement là où je devais être. Claire rentrait d'un vernissage. Elle m'a reconnue — elle venait d'acheter un de mes dessins deux semaines avant. Elle s'est assise à côté de moi sans rien dire pendant un moment. Puis elle a dit : je vais appeler quelqu'un. Et je n'ai pas protesté.
— Elle vous a appelé qui ?
— Un psychiatre. Il s'appelle Mathieu Cors. Il travaille avec les étrangers en décompensation — c'est un peu sa spécialité. Les chocs culturels qui partent de travers. Les gens qui viennent d'ailleurs et qui, à un moment, n'arrivent plus à faire tenir les deux versions d'eux-mêmes en même temps.
Emiko pensa à quelque chose. Elle prit son temps avant de le dire.
— Claire m'a arrangé ce déjeuner, dit-elle. Elle savait que vous alliez me raconter tout ça.
Yuki leva les yeux. Quelque chose qui ressemblait à de la compassion traversa son visage — pas de la pitié, quelque chose de plus précis, le regard de quelqu'un qui a déjà été exactement là où vous êtes et qui sait que vous ne le savez pas encore.
— Oui, dit-elle.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle vous a vue. Elle a le don pour ça — voir les gens avant qu'ils se voient eux-mêmes. Elle m'a vue dans le jardin du Luxembourg avant que je me voie. Et elle vous a vue, je crois, depuis le début. Depuis le métro.
Emiko sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Pas de la peur — ou pas seulement. Quelque chose de plus complexe, ce sentiment d'être regardée de l'intérieur par quelqu'un d'extérieur, d'être transparente sans l'avoir décidé.
— Qu'est-ce qu'elle a vu ? demanda-t-elle.
Yuki secoua la tête légèrement — pas pour refuser de répondre, pour dire que la réponse n'était pas la sienne à donner.
— Demandez-lui.
Elles prirent un café après le dessert qu'elles n'avaient pas fini. Par les baies vitrées le parc était gris et immobile, les arbres sans feuilles dessinaient des nervures fines sur le ciel blanc. Quelques étudiants traversaient en courant sous la pluie qui avait recommencé.
— Vous entendez ça ? dit Yuki soudainement.
— Quoi ?
Elle tendit l'oreille. Dans le restaurant le bruit des conversations, des couverts, d'une radio lointaine. Rien d'autre.
— Ce fond sonore, dit Yuki. Le bruit de fond de cette salle. Fermez les yeux.
Emiko ferma les yeux. Le bruit se stratifiait — des voix françaises au premier plan, quelque chose de plus grave en dessous, le ronronnement d'un appareil de cuisine peut-être, plus loin encore une fréquence presque inaudible, une vibration plutôt qu'un son.
— Vous entendez la fréquence basse ? Le bourdonnement sous tout le reste ?
— Oui.
— C'est ce sur quoi je travaille. Chaque lieu a une fréquence de base — un son fondamental que l'architecture produit, que les corps dans l'espace produisent, que le temps produit. Les gens ne l'entendent pas parce qu'ils entendent par-dessus. Moi je l'entends depuis que je suis à Paris. Je l'entends partout. Certains jours c'est insupportable. D'autres jours c'est la chose la plus belle que j'ai jamais entendue.
Elle rouvrit les yeux. Regarda Emiko.
— Vous allez l'entendre aussi. Pas la fréquence — autre chose. Chaque personne entend sa propre chose. Mais vous allez commencer à percevoir ce que vous ne perceviez pas avant. C'est ça le problème avec Paris et les gens comme nous. La ville ouvre quelque chose. Elle ouvre des canaux qu'on avait fermés ou qu'on n'avait jamais ouverts. Et ce qui entre par ces canaux n'est pas toujours ce qu'on voulait.
— Comme la femme que vous voyiez, dit Emiko.
Yuki acquiesça. Elle mit ses deux mains autour de sa tasse de café froide.
— Comment elle était habillée ? demanda-t-elle.
Emiko ouvrit la bouche. Referma. Le restaurant continuait autour d'elles.
— Qui ? dit-elle.
— La vôtre, dit Yuki. Celle que vous voyez.
Un long silence. Par les baies vitrées la pluie s'intensifiait sur le parc, des cercles sur les flaques, les arbres immobiles dans le vent.
— Un manteau rouge, dit Emiko.
Yuki ne dit rien. Elle hocha la tête lentement, comme si c'était exactement la réponse qu'elle attendait et qu'en même temps cette réponse lui faisait quelque chose — quelque chose qu'elle garda pour elle, caché derrière cette expression neutre que les deux femmes semblaient avoir en commun, cette façon d'absorber les choses difficiles sans les montrer.
Elle posa de l'argent sur la table et se leva.
— Je vais vous donner le numéro de Mathieu, dit-elle. Pas parce que vous en avez besoin maintenant. Mais parce que le moment venu, il vaut mieux l'avoir déjà.
Elle écrivit un numéro sur la page de garde de son livre — ce geste précis, sans hésitation, comme si elle avait fait ça avant, comme si ce numéro était quelque chose qu'on transmet, qui circule entre certaines personnes dans cette ville, une sorte de code d'urgence pour ceux qui commencent à entendre la fréquence basse.
Elle arracha la page, la tendit à Emiko.
— Et dormez, dit-elle. Je sais que c'est inutile à dire. Dormez quand même.
Elle enfila son manteau — gris, pas de couleur particulière, un manteau ordinaire — et traversa le restaurant sans se retourner. Emiko la regarda passer entre les tables, pousser la porte, disparaître dans le parc sous la pluie.
Elle resta seule avec deux tasses vides et un numéro de téléphone sur un bout de page de garde.
Elle le plia en quatre et le mit dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine.
Elle n'appellerait pas. Pas maintenant. Il était trop tôt. Elle allait bien. Le décalage horaire, l'insomnie légère, les coïncidences de quartier. Les villes étrangères font ça aux gens, produisent des impressions fausses, des connexions imaginaires entre des événements sans rapport. Elle était traductrice — elle savait mieux que personne que le sens qu'on donne aux choses n'est pas toujours le sens qu'elles ont.
Dehors, dans le parc de la Cité Universitaire, la pluie continuait.
Et à travers la baie vitrée, loin, près de la grille du boulevard Jourdan, une silhouette traversait l'allée centrale sous un parapluie noir.
Un manteau rouge.
Emiko regarda longtemps.
Elle ne bougea pas.
— fin du chapitre IV —