Le Japon en fêtes
Emiko a Paris chapitre @3
EMIKO
Roman
CHAPITRE III
Ce que les Parisiennes font avec le silence
27 janvier. 19h03. Cave à vins, rue des Martyrs
La conversation commença à cause d'une bouteille de vin qu'Emiko ne savait pas choisir.
Elle était entrée dans la cave par hasard — par froid, exactement, parce que la pluie avait recommencé vers dix-huit heures et qu'elle n'avait pas de parapluie et que la cave à vins avait une porte ouverte et une lumière chaude qui ressemblait à une invitation. Elle n'aimait pas particulièrement le vin. À Tokyo elle buvait du saké les soirs de découragement, de la bière les soirs ordinaires. Mais elle était à Paris depuis treize jours et elle avait décidé cette semaine qu'il fallait faire des efforts, se laisser traverser par la ville, arrêter de comparer.
Le problème avec le vin c'est qu'il y en avait trop. Des centaines de bouteilles dans des casiers du sol au plafond, des étiquettes manuscrites en latin viticole — termes de terroir, millésimes, régions qui ne lui disaient rien. Elle prit une bouteille au hasard, la reposa, en prit une autre, sentit qu'elle allait avoir l'air stupide, la reposa aussi.
— Vous cherchez quelque chose ?
La voix était derrière elle. Grave, légèrement rauque — la voix de quelqu'un qui parle peu et choisit ses mots. Emiko se retourna.
Manteau rouge, ouvert sur un pull noir à col roulé. Claire. Les yeux gris-vert dans la lumière de la cave avaient quelque chose de différent — plus chauds, moins défensifs, comme si la cave était un espace neutre qui autorisait autre chose.
— Je ne sais pas, dit Emiko honnêtement.
Un silence. Puis quelque chose qui ressemblait à un début de sourire dans le coin de la bouche de Claire — pas un sourire complet, juste la promesse de l'un d'eux.
— C'est la meilleure position de départ, dit-elle. Les gens qui savent ce qu'ils veulent arrivent rarement à une bonne bouteille.
Elle s'appelait Claire Desprez. Elle habitait au 34 depuis douze ans. Elle était galeriste — une petite galerie rue Doudeauville dans le 18e, art contemporain, essentiellement des artistes qu'on ne connaissait pas encore et qui parfois le restaient mais parfois non. Elle dit tout ça rapidement, sans coquetterie, avec la façon qu'ont certaines Parisiennes de se présenter comme on pose un dossier sur une table — voilà les faits, à vous de voir ce que vous en faites.
Emiko dit son nom. Dit qu'elle était traductrice. Dit la résidence d'écriture, les six mois, Tokyo.
— Tokyo, répéta Claire. Elle dit le mot en le goûtant, comme on goûte quelque chose qu'on a lu sans jamais mangé. Vous traduisez du japonais ?
— Du français vers le japonais. Des romans, surtout.
— Vous traduisez des Français aux Japonais.
— Oui.
— Et qu'est-ce qu'ils en font ?
C'était une question étrange. Pas désagréable — sincèrement curieuse, avec ce léger angle d'attaque que Claire mettait dans ses phrases, cette façon de saisir un sujet par le côté inattendu. Emiko réfléchit sérieusement.
— Ils lisent. Ils trouvent que les Français pensent trop. Ils adorent quand même.
Claire rit. Le même rire que dans la boulangerie de la rue Lepic — du fond de la gorge, bref, réel. Pas un rire de politesse. Un rire qu'on ne contrôle pas tout à fait.
— C'est juste, dit-elle. On pense trop.
Le caviste leur recommanda un Côtes du Rhône. Claire acheta deux bouteilles sans regarder le prix. Elle en tendit une à Emiko.
— Pour vous. La pluie va durer.
Avant qu'Emiko ait pu répondre, elle avait payé et se dirigeait vers la porte. Puis elle s'arrêta, se retourna à demi — ce mouvement qui chez elle semblait toujours calculé, cette façon de ne jamais se livrer complètement de face.
— Je reçois des amis demain soir. Si vous voulez voir à quoi ressemble un appartement parisien de l'intérieur. Vingt heures. Numéro 34.
Elle sortit dans la pluie. Elle n'attendit pas la réponse.
28 janvier. 23h51. Journal
J'aurais pu ne pas y aller.
J'y suis allée.
L'appartement : exactement comme je l'imaginais depuis la rue et complètement différent. Les livres jusqu'au plafond, oui — mais pas rangés par ordre, pas rangés par auteur, pas rangés du tout selon un système visible. Rangés selon une logique qui lui appartient entièrement, qui a l'air du désordre et qui est probablement la chose la plus organisée que j'aie jamais vue. Sartre à côté d'un roman policier en poche à côté d'un catalogue d'exposition à côté d'un livre de cuisine défraîchi. Comme si les livres dans sa tête n'avaient pas de genre, pas de hiérarchie — juste des conversations possibles entre eux.
Les murs : des œuvres. Pas de la décoration — des œuvres vraiment choisies, placées avec une intention. Une grande toile noire et rouge au-dessus du canapé que je regardais depuis le couloir sans comprendre ce que je regardais et puis j'ai compris que c'était un corps, ou plusieurs corps, impossibles à démêler les uns des autres. Un dessin au crayon très précis d'une main tenant une main, encadré simplement. Des photos en noir et blanc d'une ville que je n'ai pas reconnue.
Les amis : quatre personnes. Un homme d'une soixantaine d'années, architecte, qui parlait peu et observait beaucoup. Une femme rousse, éditrice, qui elle parlait pour deux et avait bu le premier verre avant que j'arrive. Un couple — lui musicien, elle je n'ai pas compris, peut-être rien de définissable. Ils m'ont accueillie sans excès de curiosité. Pas de questions sur le Japon, pas de compliments sur mon français. Un verre tendu, une place sur le canapé désignée d'un geste. Comme si j'avais toujours été là.
C'est peut-être ça, la chose la plus déstabilisante. Pas d'être étrangère. D'être traitée comme si on ne l'était pas.
Claire était différente chez elle.
Pas moins froide — froide n'était pas le bon mot, ce n'avait jamais été le bon mot. Moins armée. Elle se déplaçait dans cet appartement avec une aisance organique, comme si les meubles étaient des prolongements d'elle-même — elle touchait les choses en passant, le dos d'une chaise, le bord d'une étagère, gestes inconscients d'appropriation douce. Elle servait le vin sans demander, remplissait les verres avant qu'ils soient vides, circulait entre les conversations avec cette fluidité des femmes qui ont l'habitude de tenir un espace sans en faire le centre d'elles-mêmes.
Vers vingt-deux heures, les autres parlaient fort — un débat sur quelque chose qu'Emiko ne suivait qu'à moitié, une histoire d'exposition refusée, de galeriste concurrent, des noms qui ne lui disaient rien. Claire vint s'asseoir près d'elle dans le coin du canapé, les jambes repliées sous elle, un verre à la main.
— Vous suivez ? demanda-t-elle à voix basse.
— Vaguement.
— C'est bien. Ça ne mérite pas mieux.
Elle but une gorgée de vin. Regarda le groupe avec cette expression familière — neutre, attentive, légèrement en retrait, le regard de quelqu'un qui aime les gens mais n'a pas besoin d'en faire partie entièrement.
— Vous avez traduit quoi, comme romans ? demanda-t-elle sans se retourner vers Emiko.
— Duras. Modiano. Quelques Houellebecq.
— Houellebecq en japonais. Elle sembla goûter l'idée. Et ça passe ?
— Moins bien que Modiano. Houellebecq a besoin de la laideur du français. Cette façon de mettre des mots cliniques à côté de mots très beaux — ça crée quelque chose d'intraduisible. En japonais ça devient soit trop poétique soit trop médical.
Claire se tourna vers elle. Premier vrai regard frontal depuis le début de la soirée — les yeux gris-vert fixés sur Emiko avec une attention complète, sans filtre, le genre de regard qu'on ne reçoit pas souvent et qui donne l'impression d'être soudainement très visible.
— Et Duras ?
— Duras passe mieux. Il y a quelque chose dans le silence de Duras — les blancs entre les phrases — qui ressemble à quelque chose de japonais. Pas identique. Mais cousin.
— Le silence comme langue, dit Claire.
— Oui.
Un silence. Court, mais plein — le genre de silence qui dit quelque chose de plus que les mots qui viennent de le précéder. Emiko comprit à ce moment que Claire connaissait très bien cette technique. Qu'elle l'utilisait.
— Je voudrais vous montrer quelque chose, dit Claire. Elle se leva, traversa la pièce, disparut dans le couloir.
Emiko attendit. Les autres ne remarquèrent pas.
La pièce du fond était plus petite. Une sorte de bureau, ou plutôt de cabinet — des cartons empilés, une table de travail couverte de photographies et de documents, un fauteuil en cuir élimé tourné vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Claire alluma une lampe de bureau et tendit à Emiko une photographie encadrée posée sur la table.
C'était un portrait. Une femme jeune — vingt-cinq ans peut-être, trente — photographiée de profil dans ce qui ressemblait à un couloir, en train de regarder quelque chose hors champ. La qualité de la photo était ancienne, argentique, légèrement granuleuse. La femme avait quelque chose d'indéfinissable dans la posture — pas de la tristesse, pas de l'attente, quelque chose entre les deux, un état de suspension.
— Qui est-ce ? demanda Emiko.
— Une artiste que je représente. Elle s'appelle Yuki Tanaka.
Emiko releva les yeux. Claire la regardait avec cette expression qu'elle commençait à reconnaître — neutre en surface, calculée en dessous.
— Elle est japonaise, dit Emiko.
— Elle était. Elle vit à Paris depuis sept ans. Elle fait des installations — du son, surtout. Elle travaille sur la façon dont une langue disparaît dans une autre, les résidus sonores qui restent quand on oublie sa langue maternelle. C'est très beau et complètement invendable.
— Vous la connaissez bien ?
— Je la connais depuis qu'elle est arrivée. Elle était perdue — pas géographiquement. Autrement.
Elle reprit la photographie des mains d'Emiko et la reposa sur la table avec soin, face contre le bois.
— Je pensais que vous voudriez peut-être la rencontrer. Une Japonaise à Paris. Ça fait du bien parfois d'avoir quelqu'un qui comprend de l'intérieur.
Emiko ne répondit pas immédiatement. Elle regardait la photographie retournée sur la table — cette façon de la poser face contre le bois qui ressemblait à un geste de protection, ou peut-être de clôture.
— Elle va bien ? demanda-t-elle.
Claire hésita. Une fraction de seconde seulement, mais Emiko la vit.
— Elle va mieux, dit-elle.
Elles restèrent un moment dans la pièce sans parler. La rue en bas était calme — quelques voitures, le bruit lointain d'un café qui fermait. Dans le salon, les autres riaient de quelque chose.
— Vous dormez bien ? demanda Claire.
La question arriva sans transition, avec une naturalité qui la rendait plus étrange encore. Comme si elle savait. Comme si la question n'en était pas une.
— Pas très bien, admit Emiko. Le décalage.
— Oui, dit Claire. Le décalage.
Elle éteignit la lampe de bureau. La pièce redevint obscure, éclairée seulement par la lumière de la rue qui filtrait par la fenêtre.
— Venez, dit-elle. Il reste du vin.
29 janvier. 03h17. Journal
Je n'arrive pas à dormir.
Je repense à la photographie sur la table. Face contre le bois. Et à la façon dont Claire a hésité une demi-seconde avant de dire elle va mieux — pas elle va bien, elle va mieux. Le comparatif. Mieux que quoi.
Et cette question. Vous dormez bien ? Pourquoi cette question-là, à ce moment-là, dans cette pièce sombre.
Je ne sais pas ce que Claire Desprez sait de moi. Je ne sais pas ce qu'elle croit savoir. Je ne sais pas si je dois avoir peur de ça ou si c'est exactement le contraire — quelqu'un qui voit quelque chose que les autres ne voient pas, et qui le voit avec bienveillance.
En japonais il y a un mot : 察する. Sassuru. Comprendre sans qu'on vous explique. Deviner les besoins de l'autre avant qu'il les formule. C'est une qualité hautement valorisée — peut-être la qualité sociale la plus estimée. On dit de quelqu'un qui sait faire ça qu'il a du 察し, de la perspicacité silencieuse.
Claire a quelque chose qui ressemble à ça.
Ça me rassure.
Ça m'inquiète.
Les deux en même temps, ce qui est peut-être la définition de Paris depuis le début.
— fin du chapitre III —