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Emiko a Paris chapitre @5

EMIKO
Roman
CHAPITRE V
La nuit du 2 au 3 février
2 février. 23h44. Rue des Martyrs
Elle rentra à pied depuis le RER.
C'était inutile — il pleuvait encore, elle n'avait pas de parapluie, le métro était plus rapide. Mais quelque chose dans le fait de marcher sous la pluie semblait nécessaire, comme si le corps avait besoin de ça pour traiter ce qui s'était passé pendant le déjeuner. Elle marcha depuis la gare de Gentilly jusqu'à la rue des Martyrs, quarante minutes, les cheveux trempés, les pieds mouillés dans ses chaussures, et elle ne pensa à rien — ou elle pensa à tout de façon si dense et si rapide que ça revenait au même.
La silhouette rouge dans le parc. Yuki qui savait. Le numéro plié contre sa poitrine.
Elle monta les six étages sans prendre l'ascenseur. Compta les marches — cent huit. Ouvrit la porte. L'appartement sentait le renfermé, l'air immobile de quelque chose qui attend. Elle alluma toutes les lumières — la chambre, le couloir, la kitchenette — et resta debout au milieu de la pièce principale dans ses vêtements mouillés sans savoir quoi faire de ses mains.
Elle aurait dû appeler sa mère. Elle aurait dû traduire — elle avait du retard sur Céline, trois jours de retard maintenant, son directeur de résidence avait laissé un message qu'elle n'avait pas écouté. Elle aurait dû manger quelque chose. Elle n'avait presque rien avalé du déjeuner.
Elle s'assit sur le bord du lit avec son carnet. Elle écrivit deux lignes.
J'ai rencontré Yuki Tanaka aujourd'hui. Elle voit des choses. Elle allait mieux.
Elle s'arrêta. Le stylo au-dessus de la page. Elle voulait écrire la silhouette rouge dans le parc mais quelque chose résistait — cette conviction obscure que les mettre par écrit donnerait aux mots un poids qu'ils n'avaient pas encore, les ferait passer du côté du réel avec une définitivité qu'elle ne voulait pas encore assumer.
Elle ferma le carnet. Elle éteignit les lumières. Elle s'allongea habillée sur le lit.
Il était minuit douze.

Le sommeil vint — c'est là où le problème commence — le sommeil vint trop vite, d'un coup, comme si quelqu'un avait coupé un câble.


D'abord la lumière.
Pas une lumière de rêve — pas cette lumière floue, ductile, qui caractérise les rêves ordinaires où les objets changent de nature sans qu'on s'en émeuve. Une lumière blanche et précise, celle du métro, cette lumière de néon qui aplatit les visages et donne aux gens l'air d'être déjà morts ou pas encore vraiment vivants, entre les deux, dans cet état intermédiaire que les néons révèlent et que la lumière du jour dissimule.
Elle était dans le métro. Ligne 12 — elle reconnut les sièges, la moquette verte, le logo blanc en bout de rame. Direction Mairie d'Issy. Les portes étaient fermées. Le train ne bougeait pas.
Il n'y avait personne d'autre.
Non — pas personne. Au bout du wagon, à l'autre extrémité, quelqu'un debout, de dos, une main sur la barre chromée. Emiko ne voyait pas le visage. Elle voyait le manteau. Rouge, le tissu légèrement humide de pluie, les épaules immobiles de quelqu'un qui attend ou qui écoute.
Elle voulut appeler. Sa voix ne sortit pas — pas de ce silence de rêve où les sons n'ont plus de matière, mais d'une façon différente, plus physique : la gorge bloquée, les cordes vocales qui refusaient, comme si l'air dans ce wagon avait une densité qui empêchait le son de se former.
La femme ne bougeait pas.
Le train ne bougeait pas.
Les néons bourdonnaient — ce bruit de fond que Yuki lui avait appris à entendre, la fréquence basse sous toute chose, sauf qu'ici elle n'était plus basse, elle montait, régulièrement, un demi-ton toutes les trente secondes peut-être, imperceptiblement d'abord puis de façon insistante puis de façon insupportable, une fréquence qui se logeait quelque part derrière les yeux et y pressait.
Emiko fit un pas vers elle.
Le wagon s'allongea.
Elle fit un autre pas. Un autre. Le bout du wagon reculait à proportion exacte de son avance.
La femme au manteau rouge ne se retourna pas.
La fréquence montait.
Et puis les portes s'ouvrirent — pas sur un quai, sur la rue. Sur la rue des Martyrs en plein jour, marché, étals de légumes, marchands qui rangeaient leurs camionnettes avec des gestes usés. Sauf que les marchands avaient tous le même visage — un visage qu'Emiko ne reconnaissait pas mais qui lui semblait familier de la façon dont les visages de rêve sont familiers, construits d'amalgames de visages réels, nez d'une personne, yeux d'une autre, quelque chose qui ne devrait pas tenir ensemble et qui tient.
Elle sortit du wagon sur la rue. Le sol était le sol du métro — pas le bitume, le revêtement de caoutchouc gris, étrange sous ses pieds dans la lumière de jour. Autour d'elle les marchands rangeaient sans la regarder. Le ciel était le ciel de Paris, blanc de février, mais trop proche — pas à la bonne hauteur, comme si quelqu'un l'avait abaissé de deux mètres pendant la nuit.
Elle chercha la femme au manteau rouge.
Elle n'était plus dans le wagon. Elle était au bout de la rue — très loin, presque au point de fuite, petite comme une figurine, immobile, le visage toujours tourné dans l'autre sens.
Emiko courut.
La rue s'allongeait.
Les marchands rangeaient.
Le ciel descendait.
La fréquence.
La fréquence.
Elle entra dans un immeuble — le 34, la porte était ouverte, l'escalier en pierre avec la rampe en fer forgé qu'elle avait montée une fois chez Claire. Mais l'escalier ne montait pas — il descendait, en spirale, vers quelque chose de sombre et de chaud qui montait de là-dessous, une chaleur de sous-sol, de cave, de quelque chose de vivant enterré.
Elle descendit parce qu'elle n'y avait pas d'alternative. Les marches étaient humides. L'escalier sentait quelque chose — ce détergent, celui que sa mère utilisait depuis toujours dans l'appartement de Shibuya, cette odeur précise et dévastratrice qui n'aurait pas dû être là, qui n'avait aucune raison d'être dans cet immeuble parisien, et qui était là.
Elle pensa : maman.
Elle dit le mot à voix haute — elle put cette fois, la gorge débloquée, mais le mot qui sortit n'était pas en japonais, n'était pas en français, c'était un son qu'elle ne reconnut pas, une syllabe qui n'appartenait à aucune langue qu'elle avait traduite ou entendue, quelque chose d'antérieur au langage ou postérieur à lui, un son qu'on ferait si on avait oublié toutes les langues et qu'il restait seulement le besoin brut, la demande pure, sans les mots pour l'habiller.
Au bas de l'escalier.
Une pièce. Petite, éclairée par une lampe de bureau — la lampe de bureau de Claire, la même, posée sur le sol. Au centre de la pièce une chaise. Sur la chaise, quelqu'un de dos, manteau rouge, cheveux noirs coupés au carré.
— Claire, dit Emiko.
La femme se retourna.
Ce n'était pas Claire.
C'était elle. C'était Emiko. Assise sur la chaise, le manteau rouge sur les épaules, les mains posées à plat sur les genoux comme Yuki posait ses mains à plat sur la table. Elle se regardait. Elle se regardait avec ses propres yeux depuis l'extérieur et c'était la chose la plus insupportable qu'elle avait jamais vue — pas parce que c'était monstrueux. Parce que c'était exact. Le visage était le sien, l'expression était la sienne, cette façon de tenir la mâchoire légèrement serrée qu'elle faisait depuis des années sans le savoir, tout était parfaitement exact.
— Vous dormez bien ? dit l'autre Emiko.
La voix était la sienne.
La lampe de bureau s'éteignit.

3 février. 04h17.
Elle se réveilla debout.
Debout au milieu de la chambre, dans ses vêtements mouillés de la veille, orientée face à la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était debout. Elle ne savait pas si elle avait marché dans son sommeil ou si elle s'était levée sans s'en souvenir ou si la limite entre les deux était encore visible.
La cour en dessous était éclairée par la lumière de la fenêtre du troisième étage — celle qui ne s'était jamais éteinte depuis son arrivée. La lumière jaune, immobile, sur le vélo rouillé, sur les bacs de fleurs morts.
Elle compta ses respirations. Une, deux, trois. Elle sentait son cœur — pas de façon métaphorique, physiquement, les battements visibles dans la veine de son cou, trop rapides, trop forts, comme si quelque chose à l'intérieur frappait pour sortir.
Elle alla dans la salle de bain. Alluma la lumière. Se regarda dans le miroir.
Son visage. Le sien, seulement le sien — pas l'autre, pas celle de la cave. Elle resta là à se regarder jusqu'à ce que le cœur ralentisse, jusqu'à ce que la respiration redevienne quelque chose d'automatique et non d'intentionnel. Deux minutes. Peut-être dix.
Elle ouvrit l'armoire à pharmacie. Il y avait là ce qu'elle avait emporté de Tokyo — paracétamol, quelques comprimés de mélatonine, un antihistaminique qu'elle prenait parfois pour dormir dans les avions. Rien d'autre. Elle prit un comprimé de mélatonine avec de l'eau froide du robinet et retourna s'allonger.
Elle ne rouvrit pas le carnet.
Elle ne voulait pas mettre des mots sur ce qu'elle venait de voir. Elle avait peur que les mots, une fois écrits, rendent la chose permanente — lui donnent un statut de réel qu'elle n'avait pas encore tout à fait.
Elle pensa à Yuki. Je vais vous donner le numéro de Mathieu. Pas parce que vous en avez besoin maintenant. Mais parce que le moment venu, il vaut mieux l'avoir déjà.
Elle glissa la main dans la poche intérieure de sa veste, posée en boule sur le lit. Le papier était là. Plié en quatre, légèrement humide de la pluie de la veille, mais les chiffres encore lisibles.
Elle le garda dans sa main.
Elle ferma les yeux.
Dehors Paris continuait — une sirène au loin, un camion de nettoyage sur le boulevard, ce bruit sourd et régulier de la ville qui ne dormait jamais vraiment, qui maintenait toujours sous le silence apparent ce fond de présence, de mouvement, de vie indifférente et continue.
La fréquence basse.
Elle l'entendait maintenant.
Elle l'avait peut-être entendue depuis le début.
Au matin, elle appela Mathieu Cors.
— fin du chapitre V —

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