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Emiko a Paris chapitre @8

EMIKO
Roman
CHAPITRE VIII
Vérification
21 février. Rue Soufflot
La deuxième fois fut différente.
Pas plus douce, pas plus dure. Différente de la façon dont deux occurrences d'un même mot dans deux phrases différentes sont différentes — même forme, autre sens, selon ce qui précède et ce qui suit.
Ce qui précédait : quatre jours sans dormir correctement. Une séance chez Ducors où elle avait été incapable de parler pendant vingt minutes, assise dans le fauteuil à regarder le parc, la bouche fermée sur quelque chose qui ne voulait pas sortir sous forme de mots. Une crise d'angoisse dans le métro, station Châtelet, qui l'avait obligée à s'asseoir sur le quai contre un pilier pendant que les rames passaient, les genoux contre la poitrine, à compter sa respiration comme on compte des pièces de monnaie pour savoir s'il en reste assez.
Ce qui suivrait : elle ne savait pas encore. C'est précisément pourquoi elle était là.

Antoine ouvrit la porte sans poser de question.
Il vit son visage et ne dit rien. Il recula d'un pas pour la laisser entrer. Elle entra. La chambre sentait le café froid et quelque chose de boisé, résine ou crayon, elle ne chercha pas à identifier. Elle posa son sac. Elle n'ôta pas son manteau immédiatement — elle resta une seconde debout au milieu des seize mètres carrés avec son manteau boutonné, les mains dans les poches, comme quelqu'un qui vérifie que le sol est solide avant de poser le poids du corps.
— Ça ne va pas, dit-elle. Ce n'était pas une question.
— Non, dit-il.
Il ne demanda pas pourquoi. Elle apprécia ça — cette retenue, cette façon de ne pas transformer l'évidence en interrogatoire. Il alla à la fenêtre, l'ouvrit d'un centimètre, referma. Geste sans raison précise, le geste de quelqu'un qui a besoin de faire quelque chose de ses mains pour laisser le silence exister.
Elle ôta son manteau. Le posa sur la chaise.

Ce fut bref.
Pas précipité — bref. Il y a une différence. La précipitation est une fuite. La brièveté peut être une précision : aller directement à ce qu'on cherche sans l'habiller de ce qu'on ne cherche pas.
Ce qu'elle cherchait : une réponse à une question qu'elle ne formulait pas encore clairement mais qui avait quelque chose à voir avec l'existence, avec la continuité, avec le fait d'être encore là dans un sens qui dépasse la simple présence physique dans une ville étrangère sous un ciel de février.
La question, si elle avait dû la formuler, aurait été : est-ce que quelque chose répond encore ?
La réponse fut oui.
Brève, nette, sans ambiguïté.

Elle nota mentalement les sensations avec la précision d'une traductrice qui travaille — non pas parce qu'elle voulait mémoriser, mais parce que c'était sa façon naturelle d'être présente à quelque chose, de s'assurer qu'elle y était vraiment.
La chaleur d'abord. La chaleur des corps dans une chambre froide — le velux laissait passer le froid de février, elle l'avait senti en entrant, et maintenant cette chaleur localisée, précise, irréfutable. Quelque chose de réel a une température. Ce qui se dissout n'en a pas.
Le poids. Sa main sur son épaule — cette main avec l'encre bleue sur l'index, elle la reconnut au toucher avant de la voir. Un poids mesurable, réel, qui appuyait sur quelque chose d'également réel en dessous. Elle pensa : je pèse quelque chose. Donc j'existe dans un sens physique précis. C'est un début.
Le bruit. Sa respiration à lui, le tissu des draps, quelque part dans l'immeuble une porte, la rue en bas un camion. Paris continuait. Paris continuait sans se préoccuper d'elle et c'était exactement ce qu'il fallait — ne pas être le centre de quelque chose, juste un point parmi d'autres dans le bruit continu de la ville.
Et puis, au moment précis où quelque chose atteignit son maximum et céda — une seconde de clarté absolue, blanche, sans langage. Ni japonais ni français. Rien que la sensation pure, avant que le cerveau ne commence à la nommer.
Elle pensa : voilà. C'est ça que ça fait d'être là.
Puis la pensée disparut. Il n'en resta rien, aucune image, aucun mot. Juste le plafond bas, le velux, le ciel orange de Paris.

Après, il alla faire du café.
Elle l'entendit dans le coin cuisine — le réchaud, l'eau, les deux tasses dépareillées. Elle resta allongée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux sur le velux. Le froid revenait maintenant que la chaleur des corps s'était dissipée. Elle ne bougeait pas. Elle inventoriait.
Ses pieds. Présents. Ses jambes. Présentes. Le bas du dos, qui gardait la mémoire du matelas trop mince. La cage thoracique qui se soulevait et retombait de façon automatique, sans qu'elle s'en occupe, le corps qui continue même quand on ne l'aide pas. Son visage — elle passa les doigts dessus rapidement, les traits à leur place, rien de déplacé. Ses mains. Les siennes.
Tout était là.
Elle nota cette évidence avec quelque chose qui n'était pas du soulagement — trop simple pour ça, trop factuel. Plutôt la satisfaction froide d'une vérification menée à terme. On s'interrogeait sur un résultat. Le résultat était positif. On le consignait et on passait à la suite.
Antoine revint avec les tasses. Il s'assit au bord du lit, lui tendit la sienne. Elle se redressa, prit la tasse, but sans parler. Le café était trop fort, amer, exactement ce qu'il fallait.
— Tu restais ? dit-il. Première fois qu'il la tutoyait. Naturellement, sans en faire un événement.
— Non.
Il hocha la tête. Pas de déception visible, pas de soulagement non plus — juste l'enregistrement d'un fait. Elle aimait ça chez lui, cette économie, cette façon de ne pas surinterpréter ce qui n'avait pas besoin de l'être.
Elle but le reste du café. Elle se rhabilla. Elle ramassa son sac, son manteau. Elle boutionna le manteau — geste lent, précis, chaque bouton à sa place.
— La semaine prochaine pour le japonais ? dit-il.
— La semaine prochaine.
Elle sortit. Dans l'escalier elle compta les marches — sept étages, cent douze marches. Dans la rue le froid l'atteignit immédiatement, net, réel. Elle marcha vers le Luxembourg.

21 février. 22h03. Journal
Je ne sais pas comment nommer ce que je vais chez lui chercher.
Ce n'est pas lui. Je veux être précise là-dessus parce que l'imprécision serait injuste pour lui. Ce n'est pas Antoine Février que je cherche — pas sa personne, pas son histoire, pas ce qu'on pourrait construire ensemble. Il le sait, je crois. Il a la sagesse de ne pas me demander d'être davantage que ce que je suis capable d'être pour l'instant.
Ce que je cherche c'est plus simple et plus difficile à formuler. Une vérification. Le corps comme dernier territoire certain. Quand le reste se dissout — la langue, la mémoire, les contours de qui je suis dans cette ville — il reste la peau. Il reste ce qu'on touche et ce qui touche en retour. Il reste la réponse.
Ducors me demanderait si c'est sain. Je ne sais pas. Sain est un mot pour les gens qui ont le choix entre plusieurs façons de tenir debout. Moi je prends ce qui tient.
Ce soir dans le métro une femme en face de moi lisait un livre en japonais. J'ai vu le titre — Kawabata, Pays de neige. Je n'ai pas parlé. Je l'ai regardée tourner les pages pendant six stations et j'ai pensé que cette femme lisait ma langue dans ma langue dans un pays qui n'était pas le sien et que peut-être c'était ça le seul vrai voyage — pas changer d'endroit, changer de langue, changer l'endroit depuis lequel on lit le monde.
Je ne sais pas si j'avance ou si je creuse.
Les deux, probablement. C'est peut-être la même chose.

Demain Sainte-Anne. Je dirai à Ducors que ça va mieux.
Ce sera vrai et faux à proportion exactement égale.
— fin du chapitre VIII —

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