Le Japon en fêtes
Emiko a Paris chapitre @9
EMIKO
Roman
CHAPITRE IX
Grammaire primitive
26 février. Nuit. Rue des Martyrs
Elle ne pouvait plus écrire.
Pas de blocage au sens romantique — pas la page blanche de l'écrivain qui cherche ses mots. Quelque chose de plus bas, de plus organique. Les mots arrivaient mais ils n'avaient plus de poids. Elle les posait sur la page et ils restaient là, corrects, bien formés, et vides — des coques. La coquille du mot sans ce qu'il y avait dedans. Elle pouvait écrire Paris et Paris ne disait rien. Elle pouvait écrire peur et peur ne disait rien. Elle pouvait écrire je et c'était le plus vide de tous, ce petit pronom qui normalement porte tout le poids d'une existence et qui maintenant flottait sur la page comme un bouchon sur de l'eau.
Elle avait essayé en japonais. 私. Watashi. Même chose. Le hiragana parfaitement tracé, parfaitement creux.
Elle avait essayé de traduire. Ouvert le manuscrit de Céline, cherché la phrase où elle était bloquée depuis une semaine — cette phrase sur la chair, sur ce que la chair sait que la tête refuse. Elle avait lu la phrase dix fois. Elle n'avait pas trouvé l'équivalent japonais. Elle n'avait pas trouvé l'équivalent dans aucune langue. Elle avait fermé le manuscrit.
La traduction suppose qu'une chose peut être dite autrement. Ce soir rien ne pouvait être dit autrement parce que rien ne pouvait être dit du tout.
Il était deux heures du matin. Elle avait pris son téléphone.
Antoine décrocha à la troisième sonnerie.
Elle n'avait pas dit bonjour. Elle avait dit : je peux venir ?
Un silence de deux secondes — pas d'hésitation, juste le temps de se réveiller complètement.
— Oui, dit-il.
Elle prit le RER. Vingt minutes, quai vide, un homme endormi en bout de rame, la tête contre la vitre. Elle ne regardait rien. Elle sentait son cœur battre — trop vite, pas de raison précise, juste ce fond d'urgence qui l'accompagnait maintenant en permanence comme un bruit de fond qu'elle ne pouvait plus éteindre.
La fréquence basse. Montée d'un cran.
Rue Soufflot à deux heures et demie du matin, le Panthéon dans le noir, les lampadaires et personne. Elle sonna. La porte s'ouvrit. Elle monta les sept étages sans compter.
Il avait laissé la lumière éteinte.
Elle entra dans le noir de la chambre et ce noir était différent du noir de son appartement — habité, chaud, le noir de quelqu'un qui dort dans une pièce depuis des années et qui lui a donné une texture. Elle ne voyait pas. Elle sentait — le bois, le café, le papier, quelque chose de personnel qu'elle ne savait pas nommer et qui était lui, simplement lui, la façon dont une présence humaine marque l'air d'une pièce close.
Elle ôta son manteau dans le noir. Sans parler.
Il ne parla pas non plus.
C'était ça — c'était précisément ça ce dont elle avait besoin. L'absence de langage. Pas le silence des gens qui n'ont rien à dire. Le silence des gens qui ont décidé que les mots n'étaient pas l'outil juste pour ce moment. Qui avaient choisi autre chose.
Une grammaire différente.
Ce qui se passa ensuite elle ne l'écrivit pas dans son carnet. Pas parce que c'était indicible — parce que le mettre en mots l'aurait trahi, l'aurait ramené dans le régime du langage dont elle cherchait précisément à sortir. Elle le laissa exister sans nom, sans structure narrative, sans début ni fin clairement délimités.
Ce qu'elle nota mentalement, malgré elle — la traductrice qui ne s'arrêtait jamais complètement :
La chaleur d'abord. Réelle. Mesurable.
Ses mains — les deux mains, pas seulement celle avec l'encre, les deux — qui trouvaient ses épaules dans le noir sans tâtonner.
Le contact comme information. Pas comme tendresse. Information brute : tu es là, je suis là, voilà les bords de nos corps respectifs.
Sa respiration dans son cou. Régulière, puis moins.
Quelque chose qui montait — pas de l'intérieur, ou pas seulement, quelque chose qui venait aussi de l'extérieur, de la pression des corps, de cette physique simple et sans métaphore.
La douleur, légère — le bord du lit, l'angle d'un coude. Elle la laissa. Elle était réelle.
Un son qu'elle fit — pas intentionnel, extrait d'elle par la sensation comme on extrait quelque chose d'enfoui. Pas un mot. Avant les mots.
Le plafond au-dessus, invisible dans le noir.
Paris en dessous, invisible, continu, indifférent.
Et à un moment — le moment — cette seconde de blanc absolu où le cerveau cesse de traduire et où il n'y a plus rien entre la sensation et elle.
Elle pensa : voilà ce que c'est d'être un corps.
Pas une pensée choisie. Une constatation arrivée comme arrivent les évidences — sans qu'on les cherche, dans les moments où les défenses ont lâché et où ce qui reste est ce qui était là avant tout le reste.
Elle était un corps. Ce soir, maintenant, dans cette chambre de bonne sous les toits de la rue Soufflot, elle était fondamentalement et sans recours un corps. Ni traductrice ni Japonaise ni résidente d'écriture ni patiente de Ducors ni femme qui ne dormait plus. Un corps avec une température, un poids, des bords, une façon d'occuper l'espace qui ne pouvait pas être occupé par autre chose en même temps.
C'était tout.
C'était suffisant pour ce moment précis.
Mais quelque chose changea dans l'après.
Allongée dans le noir, Antoine endormi à côté d'elle — sa respiration devenue lente, régulière, la respiration de quelqu'un qui a basculé dans le sommeil sans transition — elle sentit que quelque chose ne revenait pas à sa place.
D'habitude — les deux fois précédentes — il y avait eu un retour. La sensation atteignait son maximum, puis reflux, puis retour à un état basal où les contours de soi redevenaient nets. La vérification menée à terme, les résultats consignés, on passait à la suite.
Ce soir il n'y avait pas de retour.
La sensation avait reflué. Mais à la place il n'y avait pas elle — il y avait quelque chose de moins défini, de plus poreux, comme si le maximum de la sensation avait emporté quelque chose en se retirant. Comme si pour prouver qu'elle existait elle avait dû donner un morceau de ce qui existait.
Elle resta allongée sans bouger et pensa à ça avec une lucidité froide qui était peut-être la chose la plus inquiétante de la nuit.
Plus je sentais, plus je m'effaçais.
La formulation arriva entière, préfabriquée, comme si quelque chose en elle l'avait déjà pensée et attendait le bon moment pour la remonter à la surface.
Plus je sentais, plus je m'effaçais. Comme si l'existence ne pouvait se prouver qu'en se consumant. Comme si le feu qui prouvait qu'on brûlait était le même feu qui réduisait à rien.
Elle pensa à Yuki. À ce qu'elle avait dit dans le restaurant de la Cité Universitaire — certains jours la fréquence basse c'est insupportable, d'autres jours c'est la chose la plus belle que j'aie jamais entendue. Ce basculement entre le trop-plein de sens et le vide. Entre sentir trop et ne plus sentir du tout. La même frontière, traversée dans les deux sens.
Elle pensa à la Seine.
L'image arriva sans qu'elle l'appelle — la surface noire, les reflets, cette tranquillité qu'elle avait décrite à Ducors. Ce soir l'image n'était pas tranquille. Ce soir elle avait quelque chose de logique, presque d'élégant : si l'existence ne peut se prouver qu'en se consumant, alors la consommation totale était la preuve la plus complète. Le raisonnement était absurde. Elle le savait. Elle le laissa exister quand même, dans le noir, à côté de la respiration endormie d'Antoine, parce que le combattre aurait supposé des mots et qu'elle n'en avait plus.
Elle regarda le velux.
Le ciel de Paris, orange et bas. Toujours là. La ville qui continuait sans elle, comme d'habitude, comme depuis le début.
Elle se leva à quatre heures.
Antoine ne se réveilla pas. Elle ramassa ses vêtements dans le noir — méthodiquement, chaque pièce retrouvée au toucher. Elle s'habilla. Elle prit son sac. Elle resta une seconde debout au bord du lit à regarder sa silhouette endormie dans le peu de lumière qui filtrait du velux.
Elle pensa : il ne sait pas dans quoi il a mis les mains.
Ce n'était pas un reproche. C'était un constat. Elle ne le lui avait pas dit — pas le syndrome de Paris, pas Ducors, pas les idées noires, pas la Seine. Elle lui avait donné le corps et gardé le reste. C'était peut-être une forme d'honnêteté. C'était peut-être une forme de vol.
Elle sortit sans bruit.
Dans l'escalier elle s'arrêta au troisième étage. Elle s'assit sur une marche, le dos contre le mur de pierre froide, le sac sur les genoux. Elle resta là cinq minutes ou vingt — elle n'avait pas regardé l'heure. Elle respirait. Elle sentait le froid de la pierre à travers son manteau. Elle laissait le froid être réel, être une donnée simple, sans interprétation.
Froid. Pierre. Dos. Respiration.
Elle était là.
Encore.
27 février. 05h12. Rue des Martyrs
Je ne peux pas écrire ce soir.
Je veux dire : les mots sont là mais ils ne servent à rien. Je les regarde et ils me regardent et entre nous il n'y a plus le passage habituel, ce canal par lequel ce que je vis devient ce que je dis. Le canal est bouché ou n'existe plus ou n'a jamais existé et je me suis trompée depuis le début sur la nature de mon métier.
Je traduis des gens qui ont trouvé les mots pour des choses que les autres n'arrivent pas à dire. Je passe ma vie dans le couloir entre deux chambres où des gens souffrent ou jouissent ou espèrent et moi je transmets le message d'une chambre à l'autre sans jamais entrer dans aucune des deux.
Ce soir je suis dans la chambre. Je ne sais plus comment en sortir.
Il y a une chose que je n'ai pas dite à Ducors.
Plusieurs en fait mais une en particulier.
Que certains soirs je vais chez Antoine non pas pour sentir que j'existe mais pour sentir que je m'approche d'un bord. Que le bord me fascine. Que la fascination elle-même est une façon d'exister — peut-être la plus intense, la plus irréfutable. Qu'on ne peut pas être fasciné par un bord si on n'est pas là pour le regarder.
Je dis ça et ça ressemble à de la logique et ça ne l'est pas.
Je le dirai à Ducors vendredi.
Peut-être.
Dehors la rue des Martyrs commence à s'éveiller. Le rideau de fer de la boulangerie dans dix minutes. L'odeur du pain dans vingt.
Je ne descendrai pas acheter un croissant ce matin.
Je vais rester ici et attendre que les mots reviennent.
S'ils reviennent.
— fin du chapitre IX —