Le Japon en fêtes
Emiko a Paris chapitre @10
OUHATH ARE YOU FUCKING DO IT MmmM
EMIKO
Roman
CHAPITRE X
Ce que les murs hurlent
4 mars. Café de la Mairie, place Saint-Sulpice
Eric L. était apparu trois semaines après Antoine.
Même annonce du Nihonjinkai — ou presque. Une fiche cartonnée au-dessus de celle d'Antoine, moins soignée, l'écriture plus serrée : Échange linguistique. Français cherche Japonais pour conversation hebdomadaire. Niveau intermédiaire. Intérêt pour la culture japonaise, la photographie, le cinéma. Flexible sur lieu et horaires. Eric.
Elle n'avait pas prévu de répondre à deux annonces. Mais Antoine était centré sur la littérature, la traduction — leurs séances d'échange ressemblaient à des ateliers, intenses, précis, avec quelque chose de professionnel dans la façon dont ils travaillaient la langue. Elle avait voulu quelque chose de plus léger. Une conversation ordinaire. Quelqu'un avec qui parler du Japon sans que ce soit un sujet d'étude.
Eric L. avait répondu rapidement au message. Trop rapidement peut-être — elle n'y avait pas pensé sur le moment. Ils s'étaient rencontrés au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice, un mardi de début mars. Il était arrivé en avance.
Quarante ans environ. Brun, court, un visage agréable et immédiatement oubliable — le genre de visage qui ne laisse pas de trace précise dans la mémoire, qu'on recompose inexactement chaque fois. Des lunettes fines. Un appareil photo en bandoulière — le Japon, la photographie, comme annoncé. Il s'était levé quand elle était entrée, avait souri. Le sourire était chaleureux. Elle ne trouva rien à redire au sourire.
Leur japonais à lui était correct — meilleur qu'elle ne l'avait anticipé, avec un accent français prononcé mais une grammaire solide, le japonais de quelqu'un qui avait vraiment travaillé. Il avait vécu à Osaka deux ans, expliqua-t-il, pour une mission photographique. Il aimait le Japon de façon précise — pas l'exotisme, pas le fantasme, des choses concrètes : la lumière de Kyoto en automne, la façon dont les Japonais organisent le silence dans l'espace public, le son particulier des festivals de nuit en été.
Il posait de bonnes questions. Il écoutait les réponses.
Ils s'étaient revus deux fois. Même café, mêmes conversations — la photographie, le Japon, quelques incursions dans sa propre vie parisienne. Il était graphiste, travaillait depuis chez lui dans le 5e. Il était séparé, une fille de six ans qu'il voyait les week-ends. Il ne cherchait pas à se rendre intéressant — il racontait les choses avec une platitude tranquille, sans mise en scène.
Elle n'avait pas parlé d'Antoine. Elle ne parlait d'Antoine à personne — pas à Claire, pas à Yuki, pas à Ducors entièrement. Antoine existait dans un compartiment séparé, étanche, qui n'avait pas encore de mots autour de lui.
Eric et elle avaient échangé des numéros. Il lui envoyait des photos parfois — des rues de Paris prises à des heures improbables, quatre heures du matin, six heures du soir en hiver quand la lumière tombait à pic. Bonnes photos. Vraiment bonnes. Elle lui répondait avec des mots japonais pour des choses qu'il photographiait sans le savoir — 木漏れ日, komorebi, pour une photo de lumière entre des branches. 物の哀れ, mono no aware, pour une image de feuilles mortes sur un banc mouillé. Il notait. Il remerciait.
Elle n'avait rien vu venir.
4 mars. 16h30
Ce jour-là ils s'étaient retrouvés à Saint-Sulpice comme d'habitude.
La conversation avait commencé normalement — il avait montré des photos de son week-end, elle avait corrigé une construction grammaticale japonaise qu'il répétait de façon incorrecte depuis leur première séance. Ils avaient commandé du café. Il faisait froid dehors, les Parisiens passaient vite devant les baies vitrées, la place avec sa fontaine et ses pigeons.
Puis à un moment — elle ne saurait pas dire lequel exactement, la transition avait été si douce qu'elle ne l'avait pas vue comme une transition — il dit :
— C'est intéressant, le japonais. La façon dont on dit des choses très intimes. Par exemple — j'ai peur. Comment on dit ça en japonais ?
— 怖い, dit-elle. Kowai. Littéralement ça fait peur, c'est effrayant. Mais pour exprimer son propre sentiment on dit 怖いです, kowai desu.
— Kowai desu, répéta-t-il avec soin. Et — comment on dit j'ai peur de moi-même ?
Une légère hésitation en elle. Infime. Pas encore de l'alarme — juste une variation dans le rythme, quelque chose qui notait la question sans encore l'interpréter.
— 自分が怖い. Jibun ga kowai.
— Jibun ga kowai, dit-il. Il prit une gorgée de café. Et — est-ce qu'on dit ça souvent ? Dans la vie quotidienne.
— Pas souvent. C'est une phrase qu'on dit dans des moments de vulnérabilité.
— Des moments intimes.
— Oui.
Il hocha la tête, pensif, comme quelqu'un qui réfléchit à une donnée linguistique. Il prit son carnet, nota quelque chose. Elle attendit.
— Et — c'est trop, comment on dit ça ?
— Dans quel contexte ?
— Intensité. Trop de quelque chose. Trop fort, trop lourd.
— 重すぎる. Omosugiru. Trop lourd. Ou 強すぎる, tsuyosugiru — trop fort, trop intense.
— Tsuyosugiru. Il dit le mot lentement, comme s'il le goûtait. Et — comment on dit tu es trop pour moi ?
Emiko posa sa tasse.
Quelque chose venait de changer dans l'air de la conversation — pas dans le ton d'Eric, qui était resté exactement le même, pédagogique, curieux, légèrement studieux. Mais dans la direction. Quelque chose dans la direction qui ne pointait plus vers la linguistique.
— Ça dépend du sens, dit-elle prudemment.
— Le sens — trop intense. Quelqu'un qui prend trop de place. Qui déborde.
Elle ne répondit pas immédiatement. Il continua, du même ton :
— Comme quand on dit — elle est trop grosse pour moi. Trop volumineuse. Comment on dit ça ?
Le sol bougea légèrement sous elle.
Pas métaphoriquement. Physiquement — une verticalité qui se déroba d'un millimètre, les repères spatiaux qui se décalèrent. Elle connaissait cette sensation. C'était le début d'une crise d'angoisse. Elle la reconnut et fit ce que Ducors lui avait appris — trois respirations, les pieds à plat sur le sol, nommer cinq choses visibles dans la pièce.
La tasse. Le carnet. La fontaine dehors. Ses mains. Son visage dans le miroir derrière le comptoir.
Elle le regarda.
— Où avez-vous entendu ça ? dit-elle.
Sa voix était calme. Elle en fut elle-même surprise.
Eric leva les yeux de son carnet. Son expression n'avait pas changé — toujours cette neutralité agréable, ce visage immédiatement oubliable. Mais quelque chose dans les yeux. Quelque chose de très petit et de très précis, une satisfaction contenue, le regard de quelqu'un qui a attendu ce moment depuis longtemps et qui constate maintenant qu'il est arrivé.
— Entendu quoi ? dit-il.
Elle paya et sortit.
Elle ne dit pas au revoir. Elle prit son sac, posa de l'argent sur la table — trop, elle s'en rendit compte dans la rue, elle avait laissé un billet de vingt pour deux cafés — et elle sortit dans le froid de la place Saint-Sulpice sans remettre son manteau, le manteau sous le bras, le froid immédiat et réel sur ses bras et son visage.
Elle marcha. Boulevard Saint-Germain, sans direction. Les gens, les voitures, les terrasses chauffées des cafés. Elle marchait vite — pas pour aller quelque part, pour mettre de la distance entre son corps et ce café, entre elle et ce moment où le sol avait bougé d'un millimètre.
Elle s'arrêta au bord de la Seine. Le Pont de la Tournelle. Elle s'appuya sur le parapet et regarda l'eau.
L'eau était noire et lente. Les reflets des quais dessus, déformés par le courant. Elle regarda longtemps.
Ce n'était pas la première fois qu'elle regardait la Seine depuis ce parapet. C'était la troisième. Elle avait commencé à compter.
* * *
Ce qu'Eric L. avait répété :
Elle est trop grosse. J'ai peur. Jibun ga kowai.
Trois fragments. Tirés de deux nuits différentes, rue Soufflot, dans le noir de la chambre de bonne. Des choses qu'elle avait dites à Antoine — pas à voix haute pour la plupart, des murmures, certains en japonais, certains en français, certains dans cet espace entre les langues qui n'appartenait à aucune grammaire.
Elle est trop grosse — dit en japonais la deuxième nuit, 大きすぎる, ookisugiru, une plainte adressée à elle-même, son propre corps qui lui semblait étranger, trop présent, débordant de ses propres contours. Elle l'avait dit dans un souffle, contre l'épaule d'Antoine, une de ces choses qu'on dit dans le noir parce que le noir donne l'impression que les mots ne voyagent pas.
J'ai peur — dit en français cette fois, lors de la troisième nuit, au moment où quelque chose avait atteint son maximum et où la peur et le désir étaient devenus la même chose, indiscernables, deux noms pour un seul état.
Jibun ga kowai — j'ai peur de moi-même. Dit en japonais, la nuit où elle n'avait plus pu écrire. Dit dans l'escalier peut-être, ou dans le demi-sommeil juste avant de partir. Elle n'était plus sûre.
Ce dont elle était sûre : elle n'avait pas dit ces choses à Eric L. Elle ne les avait dites qu'à Antoine, dans le noir, dans cette chambre de seize mètres carrés sous les toits de la rue Soufflot.
Les murs de la chambre de bonne. L'immeuble haussmannien avec ses cloisons de plâtre mince, ses planchers qui transmettent les vibrations, ses voisins séparés par quelques centimètres de matériaux anciens.
Elle calcula mentalement. Eric avait dit qu'il travaillait depuis chez lui dans le 5e. La rue Soufflot était dans le 5e. Elle n'avait jamais pensé à demander son adresse précise.
4 mars. 23h19. Journal
Je ne sais pas comment nommer ce que Eric L. a fait.
Il n'a rien dit de direct. Pas une menace, pas une accusation, pas une révélation explicite. Il a posé des questions de linguistique. Il a demandé comment on traduit des choses en japonais. Il a utilisé mes propres mots — des mots que je croyais disparus dans le noir d'une chambre — et il me les a rendus dans une lumière froide, sur une table de café, devant du café et la place Saint-Sulpice et les pigeons.
C'est une forme de violence que je n'ai pas de mot pour décrire. Et je suis traductrice. Mon métier est de trouver les mots pour les choses qui n'en ont pas encore. Mais là — rien. Un espace vide dans toutes les langues que je connais.
Ce qu'il a fait : il a pénétré le seul endroit qui me restait. Le corps était le dernier territoire. Dans le noir avec Antoine, sans langage, sans identité précise — juste la chaleur et la réponse et la preuve brute d'exister. Il a mis une oreille dans cet endroit-là. Il en a rapporté des fragments. Il me les a restitués proprement, didactiquement, comme des exercices de traduction.
Il a traduit ma vie privée en leçon de japonais.
J'ai appelé Antoine ce soir.
Je lui ai demandé si quelqu'un vivait à côté de lui dans l'immeuble. Il a dit oui — un voisin, côté gauche, un homme d'une quarantaine d'années, graphiste je crois, on se dit bonjour dans le couloir.
J'ai dit merci. J'ai raccroché.
J'ai regardé la photo d'Eric L. sur mon téléphone — la seule que j'avais, une photo prise lors de notre deuxième rencontre, lui qui montrait une image de son appareil. Ce visage agréable et immédiatement oubliable. Ces lunettes fines.
Je n'arrive pas à ressentir de la colère. J'aurais dû ressentir de la colère. À la place il y a quelque chose de froid et de lourd — 重すぎる, omosugiru — comme si quelque chose avait été pris qui ne reviendrait pas et que ce quelque chose était important mais que je ne savais pas encore précisément ce que c'était.
Le dernier territoire.
Même ça.
Ce soir je ne peux pas aller rue Soufflot. Je ne peux plus. Cette chambre appartient maintenant à quelque chose que je ne veux pas nommer.
Et je ne peux pas ne pas y aller parce que sans ça je ne sais plus comment vérifier que je suis là.
Je suis assise au bord du lit avec le carnet et le stylo et la page blanche et dehors Paris continue, comme toujours, sans se préoccuper de savoir si je suis dedans ou dehors, présente ou absente, là ou plus là.
Demain Ducors.
Cette fois je lui dirai tout.
— fin du chapitre X —