Le Japon en fêtes
Emiko a Paris12
EMIKO
Roman
CHAPITRE XII
Sursis
7 mars. Nuit. Opéra
Elle n'avait pas appelé avant de venir.
Le message était une seule ligne : je passe. Pas de point d'interrogation. Il avait répondu : ok. Deux caractères. Le minimum pour ne pas mentir sur ce que c'était.
Dans le métro elle n'avait pas regardé les stations. Elle avait regardé ses mains — ces mains qui lui appartenaient encore, en principe, ces mains qui avaient encore une température, un poids, une façon d'occuper l'espace. Elle les avait retournées, paumes vers le haut. Les lignes dedans. Les petites cicatrices dont elle ne se rappelait plus l'origine. Les ongles coupés court, habitude de traductrice qui tape beaucoup.
Kyoto dans deux jours. Le grand-père. L'appartement qui sent l'encens et le bois ancien.
La traduction de Céline sur la table, page quarante-deux depuis trois semaines.
Eric L. quelque part dans le 5e avec ses photos et ses questions de linguistique et le souvenir de ce qu'il avait entendu à travers un mur de plâtre.
Le manteau rouge dans la fenêtre du 34 la nuit précédente — elle avait regardé, malgré sa décision de ne plus regarder, elle avait regardé.
Tout ça ensemble, simultané, superposé, sans hiérarchie possible. Une accumulation qui n'avait pas de nom dans aucune langue qu'elle connaissait.
Elle était sortie du métro à Opéra.
L'ascenseur descendait. Lent. Brutalement lent.
Les chiffres rouges s'éteignaient un à un, comme si l'immeuble effaçait les étages derrière eux.
Elle ne disait rien. Elle se glissa contre lui d'un mouvement presque animal, sans regard préalable, sans demande. Son front contre sa poitrine. Ses mains serrées dans son manteau.
Ce n'était pas un geste d'amour. C'était une suspension.
Il sentit son corps — léger, presque trop léger — et, dans cette pression minuscule, quelque chose résista au vide.
Dans le miroir, ils n'étaient que deux formes imparfaites. Deux passagers provisoires. Deux preuves encore tièdes.
Les portes s'ouvrirent.
La nuit d'Opéra les reçut sans émotion. Un café éclairé. Tables métalliques. Silence de fin de ville.
Ils burent sans parler. Les mots auraient été une trahison.
Ce qu'ils cherchaient n'était pas une histoire. C'était un signal.
Dans la chambre de bonne, l'espace était réduit à l'essentiel : un lit étroit, un plafond trop bas, une fenêtre sur des toits sans lumière.
Elle ôta son manteau comme on abandonne une peau étrangère. Il la regarda sans lyrisme.
Ce qui advint n'était ni passion, ni douceur. C'était une vérification.
Sous la peau : chaleur. Pulsation. Respiration.
Le corps répondait encore. Donc ils existaient.
Pendant quelques minutes, la chute s'interrompit.
Puis le mouvement reprit.
Après.
Elle était allongée sur le dos, les yeux ouverts. Déjà ailleurs.
Il sentit immédiatement le vide revenir — plus large, plus net.
L'érotisme n'avait rien construit. Il avait seulement retardé l'effacement.
Il comprit alors : le désir n'était pas une promesse. C'était un sursis.
Dans l'obscurité, leurs corps refroidissaient lentement. Deux silhouettes redevenues séparées. Deux consciences à nouveau exposées au néant.
Au matin, il ne resterait rien. Ni preuve. Ni trace.
Seulement la certitude brève d'avoir existé quelques battements de cœur.
Elle s'habilla dans le noir.
Geste pour geste, le même qu'avant, le même qu'après chaque fois — les vêtements retrouvés au toucher, le manteau boutonné lentement, le sac. Elle ne regardait pas Antoine. Il ne dormait pas — elle l'entendait à sa respiration, trop régulière, la respiration de quelqu'un qui fait semblant de dormir pour lui laisser partir sans avoir à parler. Elle lui en fut reconnaissante. Parler aurait été une trahison. Les mots auraient nommé quelque chose qui ne voulait pas de nom.
Elle sortit.
Rue Soufflot à l'heure la plus froide de la nuit — ce creux entre trois et quatre heures du matin où la ville était réduite à elle-même, sans théâtre, sans passants, sans la performance quotidienne que Paris se donnait à elle-même. Juste les pavés, le froid, le Panthéon au bout de la rue dans sa lumière immuable.
Elle marcha.
Elle ne savait pas vers où — pas de direction consciente, juste les pieds qui choisissaient, le corps qui continuait sans que la tête ait besoin d'intervenir. Elle traversa le boulevard Saint-Michel désert. Elle descendit vers la Seine par des rues qu'elle ne connaissait pas encore. Elle marchait et la marche elle-même était quelque chose — une preuve supplémentaire, primitive, le corps qui se déplace donc le corps qui existe.
Mais le vide revenait.
Plus large, plus net, comme il avait dit — comme elle avait pensé, là-haut dans la chambre, allongée sur le dos les yeux ouverts et déjà ailleurs. Chaque fois un peu plus large. Chaque fois un peu plus net. Comme si les vérifications successives, au lieu de consolider quelque chose, creusaient davantage — comme si prouver l'existence en la consommant diminuait à chaque fois la quantité disponible.
Elle arriva au bord de la Seine.
Le Pont de la Tournelle. La quatrième fois.
Elle n'avait pas compté ce matin-là. Elle compta rétrospectivement — première fois après la Cité Universitaire, deuxième fois après Eric L., troisième fois après le message de sa mère, maintenant. Quatre. Elle se demanda à partir de combien de fois le comptage devenait lui-même un signe.
L'eau en dessous. Noire, lente, indifférente. Les reflets déformés par le courant — la rive, les lampadaires, quelques fenêtres encore éclairées dans les immeubles. Paris dans l'eau, renversée, légèrement défaite.
Elle pensa à Ducors. À ce qu'il avait dit — je vais vous poser une question directe. Est-ce que vous pensez à en finir. Elle avait dit : pas de façon précise, des images. La Seine, parfois.
Ce soir les images étaient précises.
Pas des plans. Pas des intentions. Quelque chose entre les deux — la précision d'une imagination qui commence à savoir ce qu'elle imagine, qui commence à connaître les contours de la chose par cœur, comme on connaît un passage d'un texte à force de le relire.
Elle resta là cinq minutes. Peut-être dix.
Puis elle sortit son téléphone et appela Ducors.
Il décrocha à la deuxième sonnerie.
Quatre heures du matin. Il décrocha à la deuxième sonnerie avec une voix qui n'était pas celle du sommeil — ou qui l'avait été une minute avant et qui maintenant était entièrement présente, entièrement là.
— Emiko.
— Je suis au Pont de la Tournelle, dit-elle.
Un silence d'une seconde.
— Depuis combien de temps ?
— Je ne sais pas. Un moment.
— Vous regardez l'eau.
— Oui.
— Est-ce que vous êtes en sécurité là maintenant ?
Elle réfléchit honnêtement. C'était la chose qu'il lui avait apprise — répondre honnêtement à cette question-là, pas rassurer, pas minimiser, répondre honnêtement.
— Je ne sais pas, dit-elle.
— Bien. Restez en ligne avec moi. Vous pouvez faire ça ?
— Oui.
— Dites-moi ce que vous voyez. Pas l'eau. Autre chose. La rive, les bâtiments, n'importe quoi d'autre.
Elle leva les yeux de l'eau. Elle regarda.
— Notre-Dame, dit-elle. On voit le chantier depuis ici. Les échafaudages, les lumières de travail. Ils travaillent la nuit.
— Oui. Ils reconstruisent depuis l'incendie. Qu'est-ce que vous voyez d'autre ?
— Un bateau-mouche à quai. Il est éteint. Un homme qui promène un chien sur le quai en bas — le chien est petit, il tire sur la laisse. Le chien veut aller vers la Seine et l'homme résiste.
— Continuez à regarder le chien.
Elle regarda le chien. Le petit chien blanc qui tirait, qui insistait, qui ne comprenait pas pourquoi l'homme résistait.
Quelque chose céda en elle — pas de façon dramatique, sans larmes, juste un relâchement d'une tension qu'elle n'avait plus la force de maintenir. Elle s'écarta du parapet d'un pas.
— Je me suis reculée, dit-elle.
— Bien. Marchez vers le quai. Descendez. Il y a des bancs sur le quai.
Elle descendit. Elle s'assit sur un banc en pierre froide. Le chien et l'homme étaient plus loin maintenant, deux silhouettes qui s'éloignaient sous les lampadaires.
— Je suis assise, dit-elle.
— Je reste en ligne. Vous n'avez pas à parler. Restez juste là.
Elle resta. La Seine devant elle, mais de bas, au niveau de l'eau — différente depuis ici, moins abstraite, plus réelle, avec son bruit de courant et son odeur de fleuve et les petites vagues contre les piliers du pont.
Ils restèrent en ligne vingt minutes sans parler.
— Ducors, dit-elle finalement.
— Je suis là.
— Je pars après-demain pour Kyoto. Pour mon grand-père.
— Je sais. Bien.
— Je ne voulais pas partir comme ça. Sans avoir passé cette nuit.
— Vous l'avez passée. Vous êtes là.
Encore. Ce mot encore qui revenait, qui portait tout.
— Rentrez rue des Martyrs maintenant, dit-il. Pas seule en taxi — appelez quelqu'un ou prenez le premier métro dans une heure. Vous pouvez faire ça ?
Elle pensa à Claire. Le 34 rue des Martyrs, la fenêtre qui ne s'éteignait jamais. Elle composa le message sans raccrocher — une seule ligne à Claire : tu peux venir sur le quai Montebello ? Elle renvoya son attention vers Ducors.
— J'ai écrit à Claire, dit-elle.
— Bien. Je vous rappelle demain matin. Neuf heures.
— D'accord.
— Emiko.
— Oui.
— Vous avez bien fait d'appeler.
Elle raccrocha. Elle attendit sur le banc de pierre avec la Seine devant elle et le chantier de Notre-Dame dans le dos et le froid de mars qui descendait jusqu'aux os.
Dix minutes plus tard, des pas sur le quai.
Un manteau rouge.
8 mars. 07h22. Journal
Claire est restée jusqu'à l'aube.
Elle n'a pas posé de questions. Elle s'est assise sur le banc à côté de moi et elle a regardé la Seine et nous avons attendu ensemble que le ciel change de couleur. À cinq heures quarante le noir est devenu gris. À six heures vingt le gris est devenu blanc. Elle a dit : on rentre. Nous sommes rentrées.
Elle m'a fait du thé dans mon appartement. Elle a ouvert les rideaux. Elle a dit : dors. Elle est partie.
Je n'ai pas dormi. J'écris.
Je comprends quelque chose ce matin que je n'avais pas compris avant.
Chaque fois que je vais dans cette chambre c'est la même chose — l'interruption, puis le retour du vide, plus large, plus net. Je le savais. Je le notais. Je continuais quand même parce que l'interruption elle-même, même brève, même suivie du vide agrandi — était la seule chose disponible.
Mais disponible n'est pas suffisant. Ce qui retarde l'effacement ne guérit pas l'effacement.
Le désir n'était pas une promesse. C'était un sursis.
Et les sursis successifs ne construisent pas une vie. Ils épuisent celle qu'il reste.
Je pars dans deux jours voir un homme de quatre-vingt-deux ans qui est en train de mourir et qui m'a dit un soir au téléphone : 物の哀れを知る. Connaître la mélancolie des choses.
Je la connais. Je la connais trop bien peut-être. La question est si la connaître suffit — si la nommer, la traduire, en faire littérature suffit à survivre dedans.
Je ne sais pas encore.
Je pars après-demain.
Je reviendrai.
Ce n'est pas une certitude. C'est une décision.
Pour l'instant c'est la seule différence que je sois capable de faire.
— fin du chapitre XII —