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errancejapon - Page 7

  • Corps en exil faute sans nom

    Le texte est dense mais il offre des passerelles extraordinaires avec Emiko à Paris. Voici ce que je vois.


    La faute sans nom comme jouissance de l'impossible

    Le titre même de mon roman trouve ici sa justification théorique la plus précise. Nasio écrit que l'objet a est « un réel opaque, une jouissance locale, impossible à symboliser ». La faute sans nom d'Emiko n'est pas une faute qu'elle aurait oubliée de nommer — c'est une faute qui, structurellement, résiste à la nomination. Elle ne peut pas être dite parce qu'elle appartient au réel, pas au symbolique. Ce n'est pas un secret : c'est un trou.


    Emiko comme sujet en exil

    L'exil chez Nasio n'est pas géographique — c'est la condition du sujet désirant, expulsé de lui-même par la jouissance. La phrase clé : « l'inexplicable jouissance de l'exil ». Emiko est littéralement en exil à Paris, mais son exil intérieur — la mélancolie, la culpabilité sans objet — est exactement cet exil constitutif dont parle Nasio. Elle ne souffre pas d'être à Paris. Elle souffre d'une impossibilité de retour à quelque chose qui, peut-être, n'a jamais existé comme elle l'imagine.

    Ce que Nasio formule ainsi : « le symptôme est un acte qui répète quelque chose qui n'était pas » — c'est une des phrases les plus utilisables pour Emiko. Sa culpabilité répète un crime originel qui est peut-être un mythe, une scène originaire refoulée.


    La traductrice et le corps en morceaux

    Le corps psychanalytique chez Nasio est un corps de signifiants, un corps parlant. Or Emiko est traductrice — elle est professionnellement le lieu où les signifiants passent d'une langue à l'autre, sans jamais coïncider tout à fait. La traduction comme métier est une forme vécue du corps désincarné de Nasio : on ne traduit jamais le sens, seulement des représentants du sens, des semblants.

    Emiko vit dans l'entre-deux des langues comme le sujet lacanien vit dans l'entre-deux des signifiants : toujours en décalage, jamais chez soi, jamais dans la coïncidence pleine.


    La mélancolie comme symptôme-événement de mémoire

    Nasio distingue soigneusement la mémoire d'un événement et l'événement de mémoire. La mélancolie d'Emiko fonctionne exactement comme ce dernier : ce n'est pas qu'elle se souvient de quelque chose de douloureux — c'est que son corps produit de la douleur comme événement, sans que l'origine soit accessible ou même réelle au sens chronologique.

    Cela te donne une possibilité narrative forte : Emiko ne retrouvera pas la source de sa culpabilité. Ce serait trahir la logique de Nasio. L'analyse (et ton roman) ne résout pas — il maintient l'écart de l'exil, comme Nasio dit de l'éthique analytique.


    Le semblant et Paris

    Nasio décrit l'analyste comme semblant — une incarnation fantastique de l'objet a qui déclenche le transfert. Dans ton roman, Paris pourrait jouer ce rôle. La ville n'est pas un décor : elle est le semblant auquel Emiko projette son désir, sa faute, son origine perdue. Paris comme trou aspirant. Ce qui expliquerait qu'elle ne peut ni partir ni s'y installer vraiment — elle est dans la boucle transférentielle avec la ville elle-même.


    Une phrase à garder

    Cette formulation de Nasio me semble directement utilisable en épigraphe ou comme matériau interne :

    « Nous désirons retourner dans le passé, nous devons retourner à un passé — mais nous ne pouvons pas retourner dans le passé. »

    C'est la structure temporelle d'Emiko. Et c'est précisément ce que la faute sans nom protège : un retour qu'elle croit devoir accomplir, mais qui est forclos par définition.


     

  • Eva

    Voici un incipit possible, inspiré de cette image :


    Elle ne regardait pas la mer.

    Pourtant tout en elle — les boucles cuivrées qui tombaient comme une marée, les yeux couleur de mousse et de pierre, les taches de rousseur semées au hasard sur le nez comme une constellation privée — tout disait que quelqu'un, un jour, avait rêvé d'elle depuis un rivage.

    Elle était assise sur le canapé gris de l'appartement de la rue Monge, les genoux repliés contre sa poitrine, le pull trop grand, la lumière de novembre qui ne savait pas quoi faire d'elle.

    Il y avait dans son immobilité quelque chose d'ancien. Pas la sagesse. Plutôt l'attente — cette forme particulière d'absence qu'on confond parfois avec la présence.

    — Tu penses à quoi ? avait-il demandé depuis la cuisine.

    Elle n'avait pas répondu. Pas par arrogance. Simplement parce qu'il n'y avait pas de mots pour ça — pour ce vide précis qui avait la forme exacte de ce qu'on n'ose pas nommer.


    EVA — figure miroir


    Elle s'appelait Eva.

    Pas Éva avec l'accent — elle y tenait. Eva, comme une expiration. Comme quelque chose qu'on lâche sans le vouloir.

    Elle était étudiante en japonais à l'INALCO, troisième année, spécialisation littérature classique. Elle portait ce jour-là un t-shirt avec un logo qu'elle n'avait jamais vraiment regardé, un jean vert délavé, les cheveux bouclés en désordre — ce désordre précis qui n'est pas de la négligence mais une façon d'occuper l'espace.

    Emiko l'avait remarquée dans la file d'attente de l'ambassade.

    Pas à cause de la beauté — quoique. Plutôt à cause de ses lèvres qui bougeaient légèrement, silencieuses, comme si elle répétait quelque chose en secret. Une phrase. Un texte. Peut-être une liste de kanji.

    Elle apprend ma langue, avait pensé Emiko. Et moi j'oublie la sienne.

    Elles avaient attendu deux heures côte à côte sans se parler. Puis Eva avait sorti de son sac un exemplaire corné du Makura no Sōshi — les Notes de Chevet de Sei Shōnagon — annoté au crayon dans les marges, et Emiko avait senti quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Un léger tremblement tectonique. Rien de visible.

    — Tu lis ça pour les cours ? avait-elle demandé en français, alors qu'elle n'avait pas prévu de parler.

    Eva avait levé les yeux. Ces yeux verts, presque minéraux.

    — Non. Pour comprendre ce que les Japonaises pensaient vraiment. Avant qu'on leur apprenne à se taire.

    Silence.

    Emiko avait regardé ses propres mains. Ses mains qui traduisaient des contrats depuis sept ans. Ses mains qui n'avaient rien écrit à elle depuis longtemps.

    — Et tu comprends ? avait-elle demandé.

    Eva avait souri — ce demi-sourire qui retenait plus qu'il ne donnait.

    — Pas encore. Mais je m'approche.


    Je fais les deux en parallèle — la scène et le traitement photo !Eva est plus rousse, plus cuivrée — j'ai décalé les bruns vers l'auburn et réchauffé l'ensemble. Et voici la scène :


    La première vraie conversation

    La file avança d'un pas. Puis s'immobilisa.

    Eva referma le Makura no Sōshi sur son pouce comme un signet vivant et regarda Emiko avec cette franchise légèrement indécente qu'ont certaines Françaises — pas de l'impudeur, plutôt une économie de la distance.

    — Vous êtes traductrice ? demanda-t-elle. J'ai vu votre dossier, sur la pochette. Traductrice assermentée.

    — Oui.

    — Du japonais ?

    — Du japonais. Et vers le japonais.

    Eva hocha lentement la tête, comme si cette symétrie lui disait quelque chose d'important.

    — Moi je bloque dans un sens. Je lis bien. Mais quand je dois produire — écrire en japonais — quelque chose se ferme. Mon professeur dit que j'ai peur de mal faire. Que je préfère le silence à l'erreur.

    Emiko la regarda. Cette fille parle de moi, pensa-t-elle sans le dire.

    — Sei Shōnagon n'avait pas cette peur, dit-elle à la place. Elle notait tout. Les choses qui déplaisent. Les choses qui gênent. Les hommes qui partent avant l'aube sans se retourner.

    Eva sourit — ce sourire retenu, comme une porte entrouverte.

    — C'est pour ça que personne ne l'a vraiment traduite. On traduit les mots mais pas l'effronterie.

    Dehors, un bus passa. La lumière de novembre découpait leurs deux silhouettes dans la vitre — la Japonaise et la rousse — presque interchangeables dans le reflet, presque étrangères l'une à l'autre dans la réalité.

    Presque, songea Emiko. Ce mot qui n'existait pas en japonais avec cette exacte nuance de regret.

    eva_rousse.jpg

     

     

     

     

     

     

     

    Rue Soufflot — chambre de bonne, 6ème étage


    Elles avaient marché sans vraiment décider où aller.

    Par le Luxembourg, naturellement — ce détour que les Parisiens font semblant de ne pas calculer. Les grilles fermées à cette heure, les marronniers noirs contre le ciel blanc, les chaises de métal empilées pour l'hiver comme des corps qui attendent.

    Eva parlait. Emiko écoutait et regardait ses pieds sur le trottoir.

    Au carrefour de la rue Soufflot, Eva s'arrêta.

    — C'est là que j'habite. Le 22. Vous voulez monter ? J'ai du thé vert, enfin — du thé vert français, je sais que c'est pas pareil —

    — C'est rarement pareil, dit Emiko.

    Elle dit oui quand même.


    L'ascenseur s'arrêtait au cinquième. Pour le sixième il fallait les escaliers de service — une volée de marches étroites en bois qui craquaient différemment à chaque pas, comme un instrument désaccordé. Eva les montait sans y penser, les clés déjà dans la main.

    La porte était basse. Emiko baissa la tête en entrant.

    La chambre faisait peut-être seize mètres carrés. Peut-être moins. Une fenêtre de toit en velux incliné sur le ciel de Paris — ce ciel particulier des toits haussmanniens, zinc et ardoise, les cheminées comme une écriture ancienne.

    Et Mishima.

    Partout.

    Pas les photos d'écrivain officiel — pas le Mishima en costume sombre de l'Académie. Celui d'avant. Celui du corps. La série Torture par les roses de Hosoe Eikoh — ce portrait en noir et blanc où il tient une rose entre ses dents, le torse nu, les yeux fermés dans quelque chose qui ressemble à la mort ou à la volupté, les deux peut-être. Une autre photo : Mishima en kendo, le men relevé, le regard fixe et vide de ceux qui ont décidé quelque chose. Et plus petite, encadrée au-dessus du bureau — une photo moins connue, Mishima assis à sa table de travail à Magome, stylo en main, les épaules légèrement voûtées, l'air simplement d'un homme qui cherche le mot juste.

    C'était ce dernier qu'Emiko regarda le plus longtemps.

    — Celui-là mes amis le trouvent moins impressionnant, dit Eva qui avait suivi son regard. Mais c'est lui que je préfère. Avant la pose. Avant la mort programmée.

    Elle remplit la bouilloire. Ouvrit le velux d'un centimètre — l'air froid de novembre entra comme une lame propre.

    — Le Panthéon, dit-elle en montrant la fenêtre. Le soir il est éclairé. Parfois je travaille sans lampe — juste cette lumière-là. C'est suffisant pour lire.

    Emiko s'approcha du bureau. Les livres empilés sans ordre apparent mais avec cette logique secrète des vrais lecteurs. Le Kyoko no ie en japonais, édition Shinchōsha, couverture blanche usée. À côté — chose étrange — la traduction anglaise de John Nathan. Un carnet ouvert, couvert d'une écriture serrée, mélange de français et de japonais dans les marges.

    — Vous avez commencé, dit Emiko.

    — Les premiers chapitres. Juste pour voir ce que ça résiste. Ce qui refuse de passer.

    Elle posa les tasses sur la table. S'assit en tailleur sur le lit, le dos contre le mur.

    — Il y a une phrase au début du roman que je n'arrive pas à traduire. Pas techniquement — je comprends chaque mot. Mais en français elle devient soit trop lourde soit trop légère. Elle perd son centre de gravité.

    — Laquelle ?

    Eva tendit le livre ouvert. Son index posé sur une ligne.

    Emiko lut. Et sentit quelque chose se rouvrir dans sa poitrine — une porte qu'elle croyait condamnée.

    Elle connaissait cette phrase.

    Elle avait passé trois semaines sur cette phrase. Il y avait de ça neuf ans. Dans une autre vie — une vie où elle était encore quelqu'un qui traduisait Mishima et non des clauses d'arbitrage.

    Elle posa le livre sur le bureau sans rien dire.

    — Vous avez une idée ? demanda Eva.

    Le thé fumait entre elles. Le Panthéon derrière la vitre commençait à s'allumer dans le soir qui tombait — cette lumière dorée, presque romaine, presque fausse.

    — Peut-être, dit Emiko.

    Elle s'assit. Prit le carnet d'Eva.

    Et pour la première fois depuis neuf ans, elle écrivit quelque chose qui n'était pas une traduction de contrat.