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Brueghel la fete au village

Le Festival du Village à Pieter Brueghel le Jeune

C'est Brueghel le Jeune, non le père — ce qui est déjà une information. Une copie de maître, un fils qui reproduit et diffuse l'œuvre paternelle avec une précision quasi maniaque, ajoutant parfois un peu plus de couleur, de rouge, de lisibilité. Le monde de Pieter II est celui de l'après : il peint ce que son père a inventé, il en est l'héritier et le serviteur. Il y a quelque chose d'emblématique dans ce destin pour une œuvre qui représente justement la répétition — la fête qui revient chaque année, le même village, les mêmes corps qui tournent.

La composition est un tourbillon organisé. Au centre, la danse : des couples qui s'agrippent plus qu'ils ne s'enlacent, une énergie centrifuge qui projette les figures vers les bords du tableau. Brueghel ne peint pas la grâce — il peint l'élan, presque l'emballement. Les corps paysans obéissent à quelque chose qui les dépasse : le rythme, la bière, la fête collective comme dissolution provisoire du moi.

L'espace est saturé. Pas un centimètre qui respire. Tables à droite où l'on mange avec cette application animale que Brueghel réserve aux repas. Enfants qui courent. Un chien. Des paniers. Partout la vie matérielle dans sa densité la plus brute. La perspective est délibérément écrasée — tout remonte, s'entasse, refuse la fuite. Le fond de ciel bleu-blanc est presque une ironie : la lumière existe, mais personne ne la regarde.

Le clocher au lointain rappelle que tout cela se passe sous le regard de Dieu, ou en son absence. Les commentateurs débattent. Érasme, que Brueghel le père fréquentait par l'entremise des humanistes anversois, voyait dans ces fêtes populaires autant de folies que de vitalité. La kermesse est à l'origine religieuse — kerk (église) mis (messe) — mais ce qu'on voit ici n'a plus grand-chose de sacré. La transcendance s'est évaporée, il reste le corps, le bruit, la sueur.

Emiko devant le tableau

Elle attend. Le docteur Nasio n'est pas encore revenu de son coup de téléphone, et elle est seule dans le bureau avec ce tableau.

Elle ne comprend pas tout de suite pourquoi il la dérange. C'est grand, c'est coloré, c'est certainement très beau — elle a lu quelque chose sur les Brueghel dans un guide à la bibliothèque Sainte-Geneviève, il y a des années. Mais ce n'est pas la beauté qui la dérange.

C'est le bruit.

Le tableau est silencieux et pourtant elle l'entend. Elle entend la masse de ces gens qui dansent, qui mangent, qui existent ensemble avec une évidence totale, une évidence qui l'exclut aussi sûrement qu'un mur de verre. Ils ne savent pas qu'ils sont heureux. C'est ça. Ils ne savent pas. Le bonheur des paysans de Brueghel est aveugle à lui-même, et c'est peut-être pour cette raison qu'il est si plein, si indécent de plénitude.

Elle, elle sait toujours. Elle sait quand elle est triste, elle sait quand elle devrait être heureuse et ne l'est pas, elle sait exactement la distance entre elle et les choses. Cette conscience est son métier — traduire, c'est mesurer sans cesse l'écart — mais c'est aussi sa condamnation.

Dans la fête de Brueghel, personne ne traduit. Personne n'est à côté. Ils sont dedans, tous, jusqu'aux genoux dans la musique et le vin et le mouvement des autres corps. Elle cherche quelqu'un à l'écart, quelqu'un qui regarderait la danse depuis le bord — et elle en trouve un, au premier plan à gauche, un homme assis qui semble s'être mis en dehors du tourbillon. Mais même lui a l'air simplement fatigué, pas séparé. La fatigue est encore une forme de participation.

Elle pense à la faute sans nom. À ce qu'elle porte depuis Tokyo, depuis bien avant Tokyo peut-être. Dans ce tableau, pense-t-elle, la faute n'existe pas. Ou elle existe mais elle est collective, dissoute dans la masse, répartie entre tous ces corps qui dansent — personne n'en est le porteur unique, personne ne reste seul avec elle dans le silence d'un bureau parisien en attendant qu'un médecin revienne lui expliquer pourquoi elle souffre.

Le docteur Nasio rentre. Elle détourne les yeux du tableau.

Vous regardiez Brueghel, dit-il, comme s'il avait tout compris de ce regard.

— Je cherchais quelqu'un qui ne dansait pas, dit-elle.

Il s'assoit. Il ne répond pas tout de suite. C'est ce qu'elle apprécie chez lui : il laisse les phrases exister avant de les recouvrir.

 
 
 
 
 

 

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