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errancejapon - Page 6

  • Ferry boat

    LE FERRY DE NUIT
    Retour à Tokushima

    11 août 2019. Tokyo Big Sight. Le ferry de nuit pour Tokushima.
    Une nuit à Tokyo entre Okinawa et Shikoku. Une nuit dans un hôtel quelconque, une nuit à ne pas dormir, une nuit avec Harue encore sous la peau, la lettre d’adieu encore dans la main, l’ex au bar d’Okinawa encore dans l’oreille. Puis le ferry. Le même ferry que la première fois, en 2011, quand je ne savais pas ce que j’allais trouver. Mais cette fois je savais. Je savais exactement. J’allais danser.

    La nuit s’ouvre comme une plaie.
    Sur le pont du ferry, le vent chaud de la baie de Tokyo, les lumières qui s’éloignent, la ville qui rétrécit et qui disparaît. On ne demande plus la permission. On brûle les panneaux, on efface les signes. Pas pour être libre. Pour respirer une seconde de plus.
    La douleur cogne comme un cœur malade. Harue. Son visage fermé au bar d’Okinawa. Les deux lits séparés. La méchanceté. Le baiser à Roissy qui ne voulait rien dire. Les vignobles en Bourgogne, en Champagne, à Pampelune. Toute cette géographie pour rien. Tous ces kilomètres pour arriver à une lettre posée sur une table entre deux lits.
    La mer est noire. Le ferry vibre. Je suis seul sur le pont et la chaleur colle aux poumons. Chaleur sale. Chaleur nerveuse. Chaleur d’août qui ne lâche pas, même la nuit, même en mer.
    Les riches dorment en hauteur, dans leurs cabines climatisées. Moi, je brûle en bas, sur le pont, avec le vent et le bruit du moteur et cette douleur qui ne veut pas se taire.
    Aller danser. Tomber dans la bulle. Disparaître sans laisser de forme.
    C’est ma dernière chance. Toujours la dernière. Toujours trop tard.

    Tokushima au matin.
    Le ferry accoste. La chaleur tombe sur les épaules comme un manteau mouillé. La ville est encore calme. L’Awaodori ne commence que le lendemain, ou le surlendemain, je ne sais plus. Il faut attendre. Et attendre à Tokushima en août, c’est errer.
    J’erre dans les rues en pensant à Harue.
    Les rues de Tokushima avant le festival sont des rues ordinaires. Des rues de province japonaise, avec leurs centres commerciaux, leurs konbini, leurs vieux à vélo. Rien ne dit que dans deux jours, ces mêmes rues seront envahies par des milliers de danseurs, que le son des taiko fera trembler les vitrines, que la ville entière basculera dans la transe. Pour l’instant, c’est le silence. Et le silence, quand on souffre, est un ennemi.
    Je marche. Je pense à Harue. À ses yeux en amande. À l’Ōoka-gawa où nous nous embrassions. Au Tempranillo de Pampelune. Au train de nuit en Bretagne où elle posait sa main sur mon front. Aux deux lits séparés. À la lettre. Les souvenirs tournent, se répètent, changent de couleur. Le même film repassé en boucle, de plus en plus vite, de plus en plus flou.

    Sophie Calle racontait trente-cinq fois la même histoire de trahison. L’encre pâlissait à chaque version. La douleur s’effaçait à mesure qu’on la répétait.
    Moi, je ne raconte pas. Je marche. C’est ma méthode à moi. Pas la répétition du récit, mais la répétition du pas. Marcher jusqu’à ce que les jambes fassent plus mal que le cœur. Marcher jusqu’à ce que la douleur descende de la tête vers les pieds et se perde dans le bitume.

    Le soir, je retrouve le sanctuaire de Mishima.
    Mon hamac. Mes arbres. Le même endroit qu’en 2011, qu’en 2015, qu’à chaque retour. Le sanctuaire ne change pas. Les camphriers ne changent pas. Le bois du torii est un peu plus gris, peut-être. C’est tout.
    Je m’allonge dans le hamac. Les cigales. La chaleur qui ne tombe pas, même la nuit. Et demain, ou après-demain, l’Awaodori.
    Demain, je danserai.
    On danse encore. Parce que s’arrêter, c’est tomber. Parce que tomber, c’est disparaître. Et ce soir, peut-être, on disparaîtra pour de vrai. Ou peut-être que la danse empêchera la disparition. C’est le pari de l’Awaodori depuis quatre cents ans : le danseur est un fou, le spectateur est un fou, mais le fou qui danse est encore vivant.

    Ayattasa, attasa. Yato, yato, yato.
    La douleur est exquise. Le festival commence.

  • NOVA corporation Yokohama honko

    NOVA
    L’école qui s’écroule

    Vingtième étage, face à la gare de Yokohama-Honkō.
    Nova occupait un plateau entier. On sortait de l’ascenseur et c’était là : les néons, la moquette grise, l’odeur de climatisation recyclée et de café lyophilisé. Les salles de cours étaient minuscules, des cloisons de plexiglass, trois places, une table en forme de haricot. On s’asseyait en face de l’élève et on parlait. Quarante minutes. Puis le Big Ben sonnait.
    Le Big Ben. Ce carillon que l’on entend dans toutes les écoles, tous les lycées, tous les collèges du Japon. Quatre notes qui marquent la fin d’un cours et le début du suivant. À Nova, c’était pareil. L’empire s’écroulait, mais le Big Ben sonnait, imperturbable, comme si rien ne pouvait arriver tant que les cours continuaient.

    La salle des profs était un open space.
    Au fond, les Français et les Allemands. Devant, la grande salle pour les anglophones : Américains, Australiens, Irlandais. C’était un microcosme. Une colègue internationale réunie par le hasard et le besoin d’argent dans un pays où parler sa langue maternelle suffisait à décrocher un emploi.
    Bill était le plus ancien. Américain, installé depuis des années, le genre de type qui connaît tous les rouages et qui ne partira jamais. Un soir de beuverie, je me suis retrouvé avec sa veste. Je ne sais plus comment. Les soirées à Yokohama finissaient souvent comme ça, dans un mélange de vêtements, de clés et de souvenirs flous. Dans la poche de la veste, sa fiche de paie. Chez moi, je l’ai ouverte à la vapeur. Six cent mille yens. Mon salaire à moi était de deux cent cinquante mille. Bill gagnait plus du double. L’ancienneté, peut-être. Ou le fait d’être anglophone dans un empire anglophone. J’ai refermé l’enveloppe et je n’en ai jamais parlé.

    Stéphane était le manager quand je suis arrivé.
    Il était là depuis trois ans. Il lui en restait deux mois, mais ça, ni lui ni moi ne le savions. C’est lui qui m’a fait passer l’entretien. Je l’ai réussi. Stéphane était bienveillant, ou du moins il en avait l’air. Il souriait, il écoutait, il ne haussait pas le ton. Le genre de manager que l’on oublie, ce qui, dans un milieu de prédateurs, est une faiblesse mortelle.
    Olivier Mangon l’a dévoré.
    Mangon était un requin. Un prédateur corporate, le regard froid, le costume ajusté, la mâchoire carrée des hommes qui veulent monter. Il a fait croire à Stéphane que des élèves — des clients, dans la novlangue de Nova — s’étaient plaints de mauvaises odeurs corporelles. Des plaintes. Contre Stéphane. Pour des odeurs.
    C’était faux, bien sûr. Ou c’était vrai de cette vérité que l’on fabrique quand on veut la peau de quelqu’un. Mais Stéphane a avalé. Il a avalé et il a commencé à se laver. À se laver trop. Il avait toujours l’air de sortir de la douche. Les cheveux humides, la peau rouge, l’odeur du savon qui flottait autour de lui comme une défense dérisoire. Un homme qui se lave pour prouver qu’il ne sent pas. La cruauté était là, dans ce geste répété, dans cette honte implantée.
    Il a été évincé. Rétrogradé en simple professeur. Stéphane est resté à Nova, mais de l’autre côté du plexiglass désormais, assis devant la table en haricot, face aux élèves, avec le Big Ben qui sonnait toutes les quarante minutes pour lui rappeler ce qu’il avait perdu.

    Un jour, je me suis trouvé à un mètre derrière lui.
    Il parlait avec un collègue allemand. Il ne m’avait pas vu. Le collègue, lui, me regardait. Il me regardait en face, par-dessus l’épaule de Stéphane, et Stéphane disait que j’étais un con. Très, très con. Ces mots-là.
    L’Allemand me fixait. Moi je fixais l’Allemand. Stéphane continuait. Il ne se retournait pas. Il ne sentait rien. L’homme qui avait avalé l’histoire des odeurs ne sentait pas qu’il y avait quelqu’un derrière lui.
    Je n’ai rien dit. L’homme humilié humilie à son tour. C’est la loi. Il faut quelqu’un en dessous de soi pour ne pas tomber tout à fait. Stéphane avait besoin de me mépriser pour supporter Mangon. Je l’ai compris. Je ne l’ai pas pardonné.

    Franck a remplacé Stéphane.
    Alsacien, trente ans, divorcé deux fois de deux Japonaises. Les cheveux peroxydés, le sourire corporate, cent pour cent aligné sur la hiérarchie. Un être froid. Détesté par tous. Le genre d’homme qui confond l’autorité avec le pouvoir et le pouvoir avec la méchanceté.
    Tous les trois mois, on était évalué. Un collègue irlandais m’a vu après une observation avec Franck. L’observation : quelqu’un s’assoit dans un coin de la salle en plexiglass et note tout. Votre voix, vos gestes, votre méthode. Puis le manager vous fait un retour. Le retour de Franck était toujours le même : technique, glacial, sans un mot d’encouragement. On sortait de là comme d’un interrogatoire.

    Les élèves étaient le contraire de tout cela.
    Des retraitées qui venaient pour parler, pour sortir de chez elles, pour rire quarante minutes dans une langue qu’elles ne maîtrisaient pas. Des salarymen timides qui murmuraient un anglais scolaire en regardant la table. Des jeunes filles, des femmes au foyer. Chacun avait ses raisons d’être là, et ces raisons n’avaient presque jamais à voir avec la langue. Ils venaient chercher autre chose. Un espace. Un moment où l’on n’est pas tout à fait japonais, où l’on peut dire des choses que l’on ne dirait pas en japonais.
    Ryoko Asuka était de ceux-là. Mais en pire. Ou en mieux, selon le point de vue.
    Son dossier était saturé de commentaires de professeurs outrés. Propos autour du sexe, questions déplacées, frontières inexistantes. Ryoko était sans tabous. Elle disait ce qu’elle pensait, elle pensait ce qu’elle voulait, et ce qu’elle voulait dégoûtait tout le monde. Sauf moi.
    Je m’entendais très bien avec elle. Nous nous sommes vus en dehors des cours. Nous avons envisagé d’écrire ensemble un livre sur le bouddhisme. Ryoko avait une intelligence vive, désordonnée, provocatrice. Elle avançait dans la vie comme elle parlait en cours : sans filtre. Le livre n’a jamais vu le jour, mais l’amitié était réelle.

    Et puis il y avait Yuko.
    Très, très riche. Je ne sais pas d’où venait l’argent. Au Japon, on ne pose pas la question. Yuko venait à Nova comme d’autres vont au café. Par désœuvrement, par solitude, par envie de parler à quelqu’un qui ne soit pas de son monde. Nous nous sommes vus en dehors des cours, nous aussi. Nous buvions beaucoup. Yuko buvait comme une Japonaise riche, c’est-à-dire sans compter, dans des endroits chers, avec cette élégance désinvolte des femmes qui n’ont jamais eu à regarder l’addition.

    Le soir, on se retrouvait au Pole.
    Un bar en face de la gare de Yokohama. Bill était là, les collègues anglophones, parfois les Français. On buvait. On buvait jusqu’à cinq heures du matin. Les conversations partaient dans tous les sens, dans toutes les langues, et à un certain moment de la nuit plus personne ne parlait la même langue et tout le monde se comprenait quand même.
    Un matin, je me suis retrouvé à cinq heures trente sur le toit d’un bâtiment technique face à la gare.
    Je ne sais pas comment j’étais monté. L’échelle d’incendie, probablement. Le toit était plat, le béton était tiède, et Yokohama s’éveillait en dessous de moi dans la lumière rosée de l’aube. Je me suis allongé et j’ai dormi. Jusqu’à neuf heures trente. Puis je suis descendu, j’ai traversé deux cents mètres, j’ai pris l’ascenseur jusqu’au vingtième étage, et j’ai donné mes cours.
    Parmi les meilleurs. En état d’ébriété.
    C’est peut-être le secret de Nova : l’alcool rendait les cours meilleurs parce qu’il supprimait ce qui restait de distance entre le professeur et l’élève. On ne faisait plus semblant. On était là, défait, vrai, et les salarymen timides se détendaient parce que l’homme en face d’eux était plus défait qu’eux. Le Big Ben sonnait. On recommançait.
    Quarante minutes. Trois places. Table en haricot. Big Ben. Suivant.

  • Corps en exil faute sans nom

    Le texte est dense mais il offre des passerelles extraordinaires avec Emiko à Paris. Voici ce que je vois.


    La faute sans nom comme jouissance de l'impossible

    Le titre même de mon roman trouve ici sa justification théorique la plus précise. Nasio écrit que l'objet a est « un réel opaque, une jouissance locale, impossible à symboliser ». La faute sans nom d'Emiko n'est pas une faute qu'elle aurait oubliée de nommer — c'est une faute qui, structurellement, résiste à la nomination. Elle ne peut pas être dite parce qu'elle appartient au réel, pas au symbolique. Ce n'est pas un secret : c'est un trou.


    Emiko comme sujet en exil

    L'exil chez Nasio n'est pas géographique — c'est la condition du sujet désirant, expulsé de lui-même par la jouissance. La phrase clé : « l'inexplicable jouissance de l'exil ». Emiko est littéralement en exil à Paris, mais son exil intérieur — la mélancolie, la culpabilité sans objet — est exactement cet exil constitutif dont parle Nasio. Elle ne souffre pas d'être à Paris. Elle souffre d'une impossibilité de retour à quelque chose qui, peut-être, n'a jamais existé comme elle l'imagine.

    Ce que Nasio formule ainsi : « le symptôme est un acte qui répète quelque chose qui n'était pas » — c'est une des phrases les plus utilisables pour Emiko. Sa culpabilité répète un crime originel qui est peut-être un mythe, une scène originaire refoulée.


    La traductrice et le corps en morceaux

    Le corps psychanalytique chez Nasio est un corps de signifiants, un corps parlant. Or Emiko est traductrice — elle est professionnellement le lieu où les signifiants passent d'une langue à l'autre, sans jamais coïncider tout à fait. La traduction comme métier est une forme vécue du corps désincarné de Nasio : on ne traduit jamais le sens, seulement des représentants du sens, des semblants.

    Emiko vit dans l'entre-deux des langues comme le sujet lacanien vit dans l'entre-deux des signifiants : toujours en décalage, jamais chez soi, jamais dans la coïncidence pleine.


    La mélancolie comme symptôme-événement de mémoire

    Nasio distingue soigneusement la mémoire d'un événement et l'événement de mémoire. La mélancolie d'Emiko fonctionne exactement comme ce dernier : ce n'est pas qu'elle se souvient de quelque chose de douloureux — c'est que son corps produit de la douleur comme événement, sans que l'origine soit accessible ou même réelle au sens chronologique.

    Cela te donne une possibilité narrative forte : Emiko ne retrouvera pas la source de sa culpabilité. Ce serait trahir la logique de Nasio. L'analyse (et ton roman) ne résout pas — il maintient l'écart de l'exil, comme Nasio dit de l'éthique analytique.


    Le semblant et Paris

    Nasio décrit l'analyste comme semblant — une incarnation fantastique de l'objet a qui déclenche le transfert. Dans ton roman, Paris pourrait jouer ce rôle. La ville n'est pas un décor : elle est le semblant auquel Emiko projette son désir, sa faute, son origine perdue. Paris comme trou aspirant. Ce qui expliquerait qu'elle ne peut ni partir ni s'y installer vraiment — elle est dans la boucle transférentielle avec la ville elle-même.


    Une phrase à garder

    Cette formulation de Nasio me semble directement utilisable en épigraphe ou comme matériau interne :

    « Nous désirons retourner dans le passé, nous devons retourner à un passé — mais nous ne pouvons pas retourner dans le passé. »

    C'est la structure temporelle d'Emiko. Et c'est précisément ce que la faute sans nom protège : un retour qu'elle croit devoir accomplir, mais qui est forclos par définition.