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Eva

Voici un incipit possible, inspiré de cette image :


Elle ne regardait pas la mer.

Pourtant tout en elle — les boucles cuivrées qui tombaient comme une marée, les yeux couleur de mousse et de pierre, les taches de rousseur semées au hasard sur le nez comme une constellation privée — tout disait que quelqu'un, un jour, avait rêvé d'elle depuis un rivage.

Elle était assise sur le canapé gris de l'appartement de la rue Monge, les genoux repliés contre sa poitrine, le pull trop grand, la lumière de novembre qui ne savait pas quoi faire d'elle.

Il y avait dans son immobilité quelque chose d'ancien. Pas la sagesse. Plutôt l'attente — cette forme particulière d'absence qu'on confond parfois avec la présence.

— Tu penses à quoi ? avait-il demandé depuis la cuisine.

Elle n'avait pas répondu. Pas par arrogance. Simplement parce qu'il n'y avait pas de mots pour ça — pour ce vide précis qui avait la forme exacte de ce qu'on n'ose pas nommer.


EVA — figure miroir


Elle s'appelait Eva.

Pas Éva avec l'accent — elle y tenait. Eva, comme une expiration. Comme quelque chose qu'on lâche sans le vouloir.

Elle était étudiante en japonais à l'INALCO, troisième année, spécialisation littérature classique. Elle portait ce jour-là un t-shirt avec un logo qu'elle n'avait jamais vraiment regardé, un jean vert délavé, les cheveux bouclés en désordre — ce désordre précis qui n'est pas de la négligence mais une façon d'occuper l'espace.

Emiko l'avait remarquée dans la file d'attente de l'ambassade.

Pas à cause de la beauté — quoique. Plutôt à cause de ses lèvres qui bougeaient légèrement, silencieuses, comme si elle répétait quelque chose en secret. Une phrase. Un texte. Peut-être une liste de kanji.

Elle apprend ma langue, avait pensé Emiko. Et moi j'oublie la sienne.

Elles avaient attendu deux heures côte à côte sans se parler. Puis Eva avait sorti de son sac un exemplaire corné du Makura no Sōshi — les Notes de Chevet de Sei Shōnagon — annoté au crayon dans les marges, et Emiko avait senti quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Un léger tremblement tectonique. Rien de visible.

— Tu lis ça pour les cours ? avait-elle demandé en français, alors qu'elle n'avait pas prévu de parler.

Eva avait levé les yeux. Ces yeux verts, presque minéraux.

— Non. Pour comprendre ce que les Japonaises pensaient vraiment. Avant qu'on leur apprenne à se taire.

Silence.

Emiko avait regardé ses propres mains. Ses mains qui traduisaient des contrats depuis sept ans. Ses mains qui n'avaient rien écrit à elle depuis longtemps.

— Et tu comprends ? avait-elle demandé.

Eva avait souri — ce demi-sourire qui retenait plus qu'il ne donnait.

— Pas encore. Mais je m'approche.


Je fais les deux en parallèle — la scène et le traitement photo !Eva est plus rousse, plus cuivrée — j'ai décalé les bruns vers l'auburn et réchauffé l'ensemble. Et voici la scène :


La première vraie conversation

La file avança d'un pas. Puis s'immobilisa.

Eva referma le Makura no Sōshi sur son pouce comme un signet vivant et regarda Emiko avec cette franchise légèrement indécente qu'ont certaines Françaises — pas de l'impudeur, plutôt une économie de la distance.

— Vous êtes traductrice ? demanda-t-elle. J'ai vu votre dossier, sur la pochette. Traductrice assermentée.

— Oui.

— Du japonais ?

— Du japonais. Et vers le japonais.

Eva hocha lentement la tête, comme si cette symétrie lui disait quelque chose d'important.

— Moi je bloque dans un sens. Je lis bien. Mais quand je dois produire — écrire en japonais — quelque chose se ferme. Mon professeur dit que j'ai peur de mal faire. Que je préfère le silence à l'erreur.

Emiko la regarda. Cette fille parle de moi, pensa-t-elle sans le dire.

— Sei Shōnagon n'avait pas cette peur, dit-elle à la place. Elle notait tout. Les choses qui déplaisent. Les choses qui gênent. Les hommes qui partent avant l'aube sans se retourner.

Eva sourit — ce sourire retenu, comme une porte entrouverte.

— C'est pour ça que personne ne l'a vraiment traduite. On traduit les mots mais pas l'effronterie.

Dehors, un bus passa. La lumière de novembre découpait leurs deux silhouettes dans la vitre — la Japonaise et la rousse — presque interchangeables dans le reflet, presque étrangères l'une à l'autre dans la réalité.

Presque, songea Emiko. Ce mot qui n'existait pas en japonais avec cette exacte nuance de regret.

eva_rousse.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Rue Soufflot — chambre de bonne, 6ème étage


Elles avaient marché sans vraiment décider où aller.

Par le Luxembourg, naturellement — ce détour que les Parisiens font semblant de ne pas calculer. Les grilles fermées à cette heure, les marronniers noirs contre le ciel blanc, les chaises de métal empilées pour l'hiver comme des corps qui attendent.

Eva parlait. Emiko écoutait et regardait ses pieds sur le trottoir.

Au carrefour de la rue Soufflot, Eva s'arrêta.

— C'est là que j'habite. Le 22. Vous voulez monter ? J'ai du thé vert, enfin — du thé vert français, je sais que c'est pas pareil —

— C'est rarement pareil, dit Emiko.

Elle dit oui quand même.


L'ascenseur s'arrêtait au cinquième. Pour le sixième il fallait les escaliers de service — une volée de marches étroites en bois qui craquaient différemment à chaque pas, comme un instrument désaccordé. Eva les montait sans y penser, les clés déjà dans la main.

La porte était basse. Emiko baissa la tête en entrant.

La chambre faisait peut-être seize mètres carrés. Peut-être moins. Une fenêtre de toit en velux incliné sur le ciel de Paris — ce ciel particulier des toits haussmanniens, zinc et ardoise, les cheminées comme une écriture ancienne.

Et Mishima.

Partout.

Pas les photos d'écrivain officiel — pas le Mishima en costume sombre de l'Académie. Celui d'avant. Celui du corps. La série Torture par les roses de Hosoe Eikoh — ce portrait en noir et blanc où il tient une rose entre ses dents, le torse nu, les yeux fermés dans quelque chose qui ressemble à la mort ou à la volupté, les deux peut-être. Une autre photo : Mishima en kendo, le men relevé, le regard fixe et vide de ceux qui ont décidé quelque chose. Et plus petite, encadrée au-dessus du bureau — une photo moins connue, Mishima assis à sa table de travail à Magome, stylo en main, les épaules légèrement voûtées, l'air simplement d'un homme qui cherche le mot juste.

C'était ce dernier qu'Emiko regarda le plus longtemps.

— Celui-là mes amis le trouvent moins impressionnant, dit Eva qui avait suivi son regard. Mais c'est lui que je préfère. Avant la pose. Avant la mort programmée.

Elle remplit la bouilloire. Ouvrit le velux d'un centimètre — l'air froid de novembre entra comme une lame propre.

— Le Panthéon, dit-elle en montrant la fenêtre. Le soir il est éclairé. Parfois je travaille sans lampe — juste cette lumière-là. C'est suffisant pour lire.

Emiko s'approcha du bureau. Les livres empilés sans ordre apparent mais avec cette logique secrète des vrais lecteurs. Le Kyoko no ie en japonais, édition Shinchōsha, couverture blanche usée. À côté — chose étrange — la traduction anglaise de John Nathan. Un carnet ouvert, couvert d'une écriture serrée, mélange de français et de japonais dans les marges.

— Vous avez commencé, dit Emiko.

— Les premiers chapitres. Juste pour voir ce que ça résiste. Ce qui refuse de passer.

Elle posa les tasses sur la table. S'assit en tailleur sur le lit, le dos contre le mur.

— Il y a une phrase au début du roman que je n'arrive pas à traduire. Pas techniquement — je comprends chaque mot. Mais en français elle devient soit trop lourde soit trop légère. Elle perd son centre de gravité.

— Laquelle ?

Eva tendit le livre ouvert. Son index posé sur une ligne.

Emiko lut. Et sentit quelque chose se rouvrir dans sa poitrine — une porte qu'elle croyait condamnée.

Elle connaissait cette phrase.

Elle avait passé trois semaines sur cette phrase. Il y avait de ça neuf ans. Dans une autre vie — une vie où elle était encore quelqu'un qui traduisait Mishima et non des clauses d'arbitrage.

Elle posa le livre sur le bureau sans rien dire.

— Vous avez une idée ? demanda Eva.

Le thé fumait entre elles. Le Panthéon derrière la vitre commençait à s'allumer dans le soir qui tombait — cette lumière dorée, presque romaine, presque fausse.

— Peut-être, dit Emiko.

Elle s'assit. Prit le carnet d'Eva.

Et pour la première fois depuis neuf ans, elle écrivit quelque chose qui n'était pas une traduction de contrat.


 

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