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  • Emiko a Paris chapitre @4

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE IV
    Les fantômes de la Cité
    2 février. Cité Universitaire Internationale, Paris 14e
    Claire avait arrangé le déjeuner par message, sobrement : Yuki Tanaka, mercredi midi, Cité Universitaire, restaurant de la Maison Internationale. Elle voulait venir avec vous mais elle a une réunion. Je vous laisse entre Japonaises.
    Cette dernière phrase avait quelque chose d'un peu trop calculé — je vous laisse entre Japonaises, comme si la nationalité commune suffisait à garantir une compréhension, comme si deux femmes venues de Tokyo se retrouvaient automatiquement sœurs parce qu'elles connaissaient les mêmes stations de métro à Shinjuku et le même bruit du train de banlieue à six heures du matin. Emiko connaissait ce raisonnement. Elle l'avait souvent subi à Tokyo de la part d'étrangers qui pensaient que tous les Asiatiques se comprenaient naturellement. Mais elle était venue quand même.
    Le RER B jusqu'à la Cité Universitaire. Vingt-deux minutes depuis Châtelet. Elle avait pris la fenêtre, regardé les sous-sols de Paris défiler — tunnels noirs, câbles, néons, puis la lumière revenue brusquement, le ciel bas de février, les immeubles qui s'espaçaient vers le sud. Elle avait son carnet mais ne l'avait pas ouvert.
    Elle pensait à la photographie retournée face contre le bois. Elle va mieux. Mieux que quoi.

    La Cité Universitaire en hiver était une chose à part.
    Emiko traversa le parc depuis la grille du boulevard Jourdan et s'arrêta un moment sur l'allée centrale sans avancer. Le lieu ressemblait à un campus de conte de fées légèrement désenchanté — des maisons de toutes les nations dispersées dans le parc comme si quelqu'un les avait posées là au hasard, chacune portant l'architecture de son pays d'origine avec une conviction parfois touchante, parfois dérisoire. La Maison du Japon avec ses lignes épurées et son toit incliné. La Maison du Maroc, ses arches. La Maison des États-Unis, ses colonnes. Un musée de la différence en plein air, ou une collection — des cultures rangées côte à côte comme des spécimens, voisines sans se mélanger vraiment, chacune préservant sa singularité dans sa petite parcelle de Paris.
    Des étudiants traversaient en groupes serrés, têtes baissées dans le froid. Des gens seuls avec des sacs trop lourds. Une femme qui parlait dans son téléphone dans une langue qu'Emiko ne reconnut pas — quelque chose de slave, peut-être, ou d'africain, des phonèmes qui ne lui donnaient aucun point d'appui. L'air sentait l'herbe humide et quelque chose de cafétéria — friture lointaine, café de cantine, ce mélange universel que toutes les institutions produisent de la même façon partout dans le monde.
    Emiko pensa : voilà un endroit pour les gens qui sont entre deux endroits. Ni d'ici ni de là-bas, et le parc comme zone tampon, espace de transit permanent habillé en permanence.
    Elle se reconnut dans cette définition et ça ne la réconforta pas du tout.

    Yuki Tanaka était déjà là.
    Elle occupait une table dans l'angle du restaurant de la Maison Internationale — une grande salle aux plafonds hauts, tables en bois clair, lumière blanche de février par les baies vitrées. Elle était seule avec deux verres d'eau et un livre fermé posé devant elle, dos vers la salle, comme si le livre était une présence et non une distraction. Elle leva les yeux quand Emiko entra et les maintint sur elle pendant qu'elle traversait la salle — sans sourire, sans signe de la main, juste ce regard qui attendait.
    Elle était plus jeune que sur la photographie. Trente ans peut-être, pas plus. Petite, coupe courte, un pull gris épais qui semblait deux tailles trop grand. Elle avait les mains posées à plat sur la table, de chaque côté du livre — geste de quelqu'un qui essaie de ne pas toucher aux choses ou qui essaie de rester là, de ne pas partir.
    — Emiko-san, dit-elle.
    Elles s'étaient abordées en japonais instinctivement — pas parce que c'était convenu, mais parce que la langue s'était imposée entre elles avant même la décision, cette façon qu'a la langue maternelle de reprendre le dessus dans les moments où on ne s'y attend pas, comme un réflexe du corps.
    — Yuki-san.
    Elles s'inclinèrent légèrement l'une vers l'autre — ce mouvement automatique, infinitésimal, vestige du Japon dans deux corps à Paris, tellement naturel qu'aucune des deux n'y pensa. Puis elles s'assirent et il y eut un silence.
    — Claire vous a dit quoi sur moi ? demanda Yuki directement.
    — Que vous faites des installations sonores. Que vous travaillez sur la disparition des langues.
    — Et ?
    — Que vous êtes au Japon depuis sept ans. Que vous étiez perdue en arrivant.
    Yuki eut un petit rire — pas le même que celui de Claire, pas du fond de la gorge. Un rire plus court, plus sec, avec quelque chose dedans qui ressemblait à de l'ironie retournée contre soi-même.
    — Perdue. C'est le mot qu'elle a utilisé ?
    — Autrement perdue, précisa Emiko.
    — Oui. C'est plus juste.

    Elles commandèrent. Un menu du jour, plat unique, dessert. La serveuse parlait trop vite et Emiko perdit le fil après le premier plat. Yuki commanda pour les deux avec une aisance tranquille — sept ans à Paris, le français était entré dans sa bouche de façon permanente, irrévocable.
    — Vous dormez comment ? demanda Yuki en attendant les assiettes.
    Emiko s'arrêta. La même question. La même question exactement que Claire lui avait posée dans la pièce du fond, avec la lampe de bureau, la photographie retournée.
    — Pas très bien, dit-elle. Pourquoi tout le monde me demande ça ?
    Yuki la regarda. Quelque chose changea dans son expression — pas de la surprise, plutôt de la confirmation, comme si une hypothèse venait d'être vérifiée.
    — Parce que c'est le premier signe, dit-elle simplement.
    — Le premier signe de quoi ?
    Yuki prit son verre d'eau. Le fit tourner entre ses paumes — geste nerveux, répété, le geste de quelqu'un qui a appris à occuper ses mains pour ne pas occuper sa bouche.
    — Quand je suis arrivée à Paris, dit-elle, j'avais vingt-trois ans. Je venais faire un master à la Sorbonne. J'avais un niveau de français correct, des économies pour un an, et une image de Paris qui venait entièrement de films et de livres et de photographies en noir et blanc. Vous connaissez cette image.
    — Je la connais.
    — Les deux premiers mois j'ai pensé que tout allait bien. J'écrivais des mails à ma mère, je lui disais Paris est magnifique, les gens sont intéressants, la nourriture est bonne. C'était vrai. C'était aussi complètement faux. Je décrivais des choses qui existaient en omettant de décrire ce qui se passait à l'intérieur.
    — Ce qui se passait à l'intérieur, répéta Emiko.
    — Je ne dormais plus. Enfin si, deux heures, trois heures. Je me réveillais à quatre heures du matin avec la certitude absolue que quelque chose n'allait pas, sans pouvoir dire quoi. Je mangeais peu. Les couleurs me semblaient différentes — pas plus belles, pas plus laides, juste décalées, comme si le réglage de la lumière avait changé sans que je l'aie décidé. Et puis j'ai commencé à voir des choses.
    Elle dit ça — j'ai commencé à voir des choses — avec la même voix neutre, factuelle, le même ton qu'elle aurait utilisé pour dire j'ai commencé à apprendre le violon ou j'ai commencé à courir le matin.
    — Quel genre de choses ? demanda Emiko.
    Les assiettes arrivèrent. Un poisson, des légumes, une sauce que ni l'une ni l'autre ne toucha. Yuki prit sa fourchette, la reposa.
    — Une femme, dit-elle. Je voyais une femme. Dans le métro, dans la rue, dans les musées. Toujours la même. Je ne savais pas qui elle était. Je savais juste qu'elle était toujours là, et qu'elle me regardait d'une façon particulière — pas menaçante. Patiente. Comme si elle attendait que je comprenne quelque chose.
    Emiko ne dit rien. Le restaurant autour d'elles continuait — des voix, des couverts, le bruit d'une chaise qu'on recule. Elle regarda ses mains sur la table.
    — Et vous avez compris ? demanda-t-elle.
    — Pas avant d'être hospitalisée.

    Elles mangèrent un moment en silence. Un silence différent de celui du début — plus habité, plus lourd, portant quelque chose qu'aucune des deux n'avait encore nommé clairement.
    — Claire était là ? demanda Emiko.
    — Claire m'a trouvée. J'étais dans le jardin du Luxembourg à deux heures du matin en janvier, assise sur un banc, sans manteau. Je ne sais pas comment j'étais arrivée là. Je ne me souviens pas de la sortie de mon appartement, ni du trajet. Juste le banc, le froid, et cette certitude étrange d'être exactement là où je devais être. Claire rentrait d'un vernissage. Elle m'a reconnue — elle venait d'acheter un de mes dessins deux semaines avant. Elle s'est assise à côté de moi sans rien dire pendant un moment. Puis elle a dit : je vais appeler quelqu'un. Et je n'ai pas protesté.
    — Elle vous a appelé qui ?
    — Un psychiatre. Il s'appelle Mathieu Cors. Il travaille avec les étrangers en décompensation — c'est un peu sa spécialité. Les chocs culturels qui partent de travers. Les gens qui viennent d'ailleurs et qui, à un moment, n'arrivent plus à faire tenir les deux versions d'eux-mêmes en même temps.
    Emiko pensa à quelque chose. Elle prit son temps avant de le dire.
    — Claire m'a arrangé ce déjeuner, dit-elle. Elle savait que vous alliez me raconter tout ça.
    Yuki leva les yeux. Quelque chose qui ressemblait à de la compassion traversa son visage — pas de la pitié, quelque chose de plus précis, le regard de quelqu'un qui a déjà été exactement là où vous êtes et qui sait que vous ne le savez pas encore.
    — Oui, dit-elle.
    — Pourquoi ?
    — Parce qu'elle vous a vue. Elle a le don pour ça — voir les gens avant qu'ils se voient eux-mêmes. Elle m'a vue dans le jardin du Luxembourg avant que je me voie. Et elle vous a vue, je crois, depuis le début. Depuis le métro.
    Emiko sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Pas de la peur — ou pas seulement. Quelque chose de plus complexe, ce sentiment d'être regardée de l'intérieur par quelqu'un d'extérieur, d'être transparente sans l'avoir décidé.
    — Qu'est-ce qu'elle a vu ? demanda-t-elle.
    Yuki secoua la tête légèrement — pas pour refuser de répondre, pour dire que la réponse n'était pas la sienne à donner.
    — Demandez-lui.

    Elles prirent un café après le dessert qu'elles n'avaient pas fini. Par les baies vitrées le parc était gris et immobile, les arbres sans feuilles dessinaient des nervures fines sur le ciel blanc. Quelques étudiants traversaient en courant sous la pluie qui avait recommencé.
    — Vous entendez ça ? dit Yuki soudainement.
    — Quoi ?
    Elle tendit l'oreille. Dans le restaurant le bruit des conversations, des couverts, d'une radio lointaine. Rien d'autre.
    — Ce fond sonore, dit Yuki. Le bruit de fond de cette salle. Fermez les yeux.
    Emiko ferma les yeux. Le bruit se stratifiait — des voix françaises au premier plan, quelque chose de plus grave en dessous, le ronronnement d'un appareil de cuisine peut-être, plus loin encore une fréquence presque inaudible, une vibration plutôt qu'un son.
    — Vous entendez la fréquence basse ? Le bourdonnement sous tout le reste ?
    — Oui.
    — C'est ce sur quoi je travaille. Chaque lieu a une fréquence de base — un son fondamental que l'architecture produit, que les corps dans l'espace produisent, que le temps produit. Les gens ne l'entendent pas parce qu'ils entendent par-dessus. Moi je l'entends depuis que je suis à Paris. Je l'entends partout. Certains jours c'est insupportable. D'autres jours c'est la chose la plus belle que j'ai jamais entendue.
    Elle rouvrit les yeux. Regarda Emiko.
    — Vous allez l'entendre aussi. Pas la fréquence — autre chose. Chaque personne entend sa propre chose. Mais vous allez commencer à percevoir ce que vous ne perceviez pas avant. C'est ça le problème avec Paris et les gens comme nous. La ville ouvre quelque chose. Elle ouvre des canaux qu'on avait fermés ou qu'on n'avait jamais ouverts. Et ce qui entre par ces canaux n'est pas toujours ce qu'on voulait.
    — Comme la femme que vous voyiez, dit Emiko.
    Yuki acquiesça. Elle mit ses deux mains autour de sa tasse de café froide.
    — Comment elle était habillée ? demanda-t-elle.
    Emiko ouvrit la bouche. Referma. Le restaurant continuait autour d'elles.
    — Qui ? dit-elle.
    — La vôtre, dit Yuki. Celle que vous voyez.
    Un long silence. Par les baies vitrées la pluie s'intensifiait sur le parc, des cercles sur les flaques, les arbres immobiles dans le vent.
    — Un manteau rouge, dit Emiko.
    Yuki ne dit rien. Elle hocha la tête lentement, comme si c'était exactement la réponse qu'elle attendait et qu'en même temps cette réponse lui faisait quelque chose — quelque chose qu'elle garda pour elle, caché derrière cette expression neutre que les deux femmes semblaient avoir en commun, cette façon d'absorber les choses difficiles sans les montrer.
    Elle posa de l'argent sur la table et se leva.
    — Je vais vous donner le numéro de Mathieu, dit-elle. Pas parce que vous en avez besoin maintenant. Mais parce que le moment venu, il vaut mieux l'avoir déjà.
    Elle écrivit un numéro sur la page de garde de son livre — ce geste précis, sans hésitation, comme si elle avait fait ça avant, comme si ce numéro était quelque chose qu'on transmet, qui circule entre certaines personnes dans cette ville, une sorte de code d'urgence pour ceux qui commencent à entendre la fréquence basse.
    Elle arracha la page, la tendit à Emiko.
    — Et dormez, dit-elle. Je sais que c'est inutile à dire. Dormez quand même.
    Elle enfila son manteau — gris, pas de couleur particulière, un manteau ordinaire — et traversa le restaurant sans se retourner. Emiko la regarda passer entre les tables, pousser la porte, disparaître dans le parc sous la pluie.
    Elle resta seule avec deux tasses vides et un numéro de téléphone sur un bout de page de garde.
    Elle le plia en quatre et le mit dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine.
    Elle n'appellerait pas. Pas maintenant. Il était trop tôt. Elle allait bien. Le décalage horaire, l'insomnie légère, les coïncidences de quartier. Les villes étrangères font ça aux gens, produisent des impressions fausses, des connexions imaginaires entre des événements sans rapport. Elle était traductrice — elle savait mieux que personne que le sens qu'on donne aux choses n'est pas toujours le sens qu'elles ont.
    Dehors, dans le parc de la Cité Universitaire, la pluie continuait.
    Et à travers la baie vitrée, loin, près de la grille du boulevard Jourdan, une silhouette traversait l'allée centrale sous un parapluie noir.
    Un manteau rouge.
    Emiko regarda longtemps.
    Elle ne bougea pas.
    — fin du chapitre IV —

  • Emiko a Paris chapitre @3

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE III
    Ce que les Parisiennes font avec le silence
    27 janvier. 19h03. Cave à vins, rue des Martyrs
    La conversation commença à cause d'une bouteille de vin qu'Emiko ne savait pas choisir.
    Elle était entrée dans la cave par hasard — par froid, exactement, parce que la pluie avait recommencé vers dix-huit heures et qu'elle n'avait pas de parapluie et que la cave à vins avait une porte ouverte et une lumière chaude qui ressemblait à une invitation. Elle n'aimait pas particulièrement le vin. À Tokyo elle buvait du saké les soirs de découragement, de la bière les soirs ordinaires. Mais elle était à Paris depuis treize jours et elle avait décidé cette semaine qu'il fallait faire des efforts, se laisser traverser par la ville, arrêter de comparer.
    Le problème avec le vin c'est qu'il y en avait trop. Des centaines de bouteilles dans des casiers du sol au plafond, des étiquettes manuscrites en latin viticole — termes de terroir, millésimes, régions qui ne lui disaient rien. Elle prit une bouteille au hasard, la reposa, en prit une autre, sentit qu'elle allait avoir l'air stupide, la reposa aussi.
    — Vous cherchez quelque chose  ?
    La voix était derrière elle. Grave, légèrement rauque — la voix de quelqu'un qui parle peu et choisit ses mots. Emiko se retourna.
    Manteau rouge, ouvert sur un pull noir à col roulé. Claire. Les yeux gris-vert dans la lumière de la cave avaient quelque chose de différent — plus chauds, moins défensifs, comme si la cave était un espace neutre qui autorisait autre chose.
    — Je ne sais pas, dit Emiko honnêtement.
    Un silence. Puis quelque chose qui ressemblait à un début de sourire dans le coin de la bouche de Claire — pas un sourire complet, juste la promesse de l'un d'eux.
    — C'est la meilleure position de départ, dit-elle. Les gens qui savent ce qu'ils veulent arrivent rarement à une bonne bouteille.

    Elle s'appelait Claire Desprez. Elle habitait au 34 depuis douze ans. Elle était galeriste — une petite galerie rue Doudeauville dans le 18e, art contemporain, essentiellement des artistes qu'on ne connaissait pas encore et qui parfois le restaient mais parfois non. Elle dit tout ça rapidement, sans coquetterie, avec la façon qu'ont certaines Parisiennes de se présenter comme on pose un dossier sur une table — voilà les faits, à vous de voir ce que vous en faites.
    Emiko dit son nom. Dit qu'elle était traductrice. Dit la résidence d'écriture, les six mois, Tokyo.
    — Tokyo, répéta Claire. Elle dit le mot en le goûtant, comme on goûte quelque chose qu'on a lu sans jamais mangé. Vous traduisez du japonais ?
    — Du français vers le japonais. Des romans, surtout.
    — Vous traduisez des Français aux Japonais.
    — Oui.
    — Et qu'est-ce qu'ils en font ?
    C'était une question étrange. Pas désagréable — sincèrement curieuse, avec ce léger angle d'attaque que Claire mettait dans ses phrases, cette façon de saisir un sujet par le côté inattendu. Emiko réfléchit sérieusement.
    — Ils lisent. Ils trouvent que les Français pensent trop. Ils adorent quand même.
    Claire rit. Le même rire que dans la boulangerie de la rue Lepic — du fond de la gorge, bref, réel. Pas un rire de politesse. Un rire qu'on ne contrôle pas tout à fait.
    — C'est juste, dit-elle. On pense trop.
    Le caviste leur recommanda un Côtes du Rhône. Claire acheta deux bouteilles sans regarder le prix. Elle en tendit une à Emiko.
    — Pour vous. La pluie va durer.
    Avant qu'Emiko ait pu répondre, elle avait payé et se dirigeait vers la porte. Puis elle s'arrêta, se retourna à demi — ce mouvement qui chez elle semblait toujours calculé, cette façon de ne jamais se livrer complètement de face.
    — Je reçois des amis demain soir. Si vous voulez voir à quoi ressemble un appartement parisien de l'intérieur. Vingt heures. Numéro 34.
    Elle sortit dans la pluie. Elle n'attendit pas la réponse.

    28 janvier. 23h51. Journal
    J'aurais pu ne pas y aller.
    J'y suis allée.
    L'appartement : exactement comme je l'imaginais depuis la rue et complètement différent. Les livres jusqu'au plafond, oui — mais pas rangés par ordre, pas rangés par auteur, pas rangés du tout selon un système visible. Rangés selon une logique qui lui appartient entièrement, qui a l'air du désordre et qui est probablement la chose la plus organisée que j'aie jamais vue. Sartre à côté d'un roman policier en poche à côté d'un catalogue d'exposition à côté d'un livre de cuisine défraîchi. Comme si les livres dans sa tête n'avaient pas de genre, pas de hiérarchie — juste des conversations possibles entre eux.
    Les murs : des œuvres. Pas de la décoration — des œuvres vraiment choisies, placées avec une intention. Une grande toile noire et rouge au-dessus du canapé que je regardais depuis le couloir sans comprendre ce que je regardais et puis j'ai compris que c'était un corps, ou plusieurs corps, impossibles à démêler les uns des autres. Un dessin au crayon très précis d'une main tenant une main, encadré simplement. Des photos en noir et blanc d'une ville que je n'ai pas reconnue.
    Les amis : quatre personnes. Un homme d'une soixantaine d'années, architecte, qui parlait peu et observait beaucoup. Une femme rousse, éditrice, qui elle parlait pour deux et avait bu le premier verre avant que j'arrive. Un couple — lui musicien, elle je n'ai pas compris, peut-être rien de définissable. Ils m'ont accueillie sans excès de curiosité. Pas de questions sur le Japon, pas de compliments sur mon français. Un verre tendu, une place sur le canapé désignée d'un geste. Comme si j'avais toujours été là.
    C'est peut-être ça, la chose la plus déstabilisante. Pas d'être étrangère. D'être traitée comme si on ne l'était pas.

    Claire était différente chez elle.
    Pas moins froide — froide n'était pas le bon mot, ce n'avait jamais été le bon mot. Moins armée. Elle se déplaçait dans cet appartement avec une aisance organique, comme si les meubles étaient des prolongements d'elle-même — elle touchait les choses en passant, le dos d'une chaise, le bord d'une étagère, gestes inconscients d'appropriation douce. Elle servait le vin sans demander, remplissait les verres avant qu'ils soient vides, circulait entre les conversations avec cette fluidité des femmes qui ont l'habitude de tenir un espace sans en faire le centre d'elles-mêmes.
    Vers vingt-deux heures, les autres parlaient fort — un débat sur quelque chose qu'Emiko ne suivait qu'à moitié, une histoire d'exposition refusée, de galeriste concurrent, des noms qui ne lui disaient rien. Claire vint s'asseoir près d'elle dans le coin du canapé, les jambes repliées sous elle, un verre à la main.
    — Vous suivez ? demanda-t-elle à voix basse.
    — Vaguement.
    — C'est bien. Ça ne mérite pas mieux.
    Elle but une gorgée de vin. Regarda le groupe avec cette expression familière — neutre, attentive, légèrement en retrait, le regard de quelqu'un qui aime les gens mais n'a pas besoin d'en faire partie entièrement.
    — Vous avez traduit quoi, comme romans ? demanda-t-elle sans se retourner vers Emiko.
    — Duras. Modiano. Quelques Houellebecq.
    — Houellebecq en japonais. Elle sembla goûter l'idée. Et ça passe ?
    — Moins bien que Modiano. Houellebecq a besoin de la laideur du français. Cette façon de mettre des mots cliniques à côté de mots très beaux — ça crée quelque chose d'intraduisible. En japonais ça devient soit trop poétique soit trop médical.
    Claire se tourna vers elle. Premier vrai regard frontal depuis le début de la soirée — les yeux gris-vert fixés sur Emiko avec une attention complète, sans filtre, le genre de regard qu'on ne reçoit pas souvent et qui donne l'impression d'être soudainement très visible.
    — Et Duras ?
    — Duras passe mieux. Il y a quelque chose dans le silence de Duras — les blancs entre les phrases — qui ressemble à quelque chose de japonais. Pas identique. Mais cousin.
    — Le silence comme langue, dit Claire.
    — Oui.
    Un silence. Court, mais plein — le genre de silence qui dit quelque chose de plus que les mots qui viennent de le précéder. Emiko comprit à ce moment que Claire connaissait très bien cette technique. Qu'elle l'utilisait.
    — Je voudrais vous montrer quelque chose, dit Claire. Elle se leva, traversa la pièce, disparut dans le couloir.
    Emiko attendit. Les autres ne remarquèrent pas.

    La pièce du fond était plus petite. Une sorte de bureau, ou plutôt de cabinet — des cartons empilés, une table de travail couverte de photographies et de documents, un fauteuil en cuir élimé tourné vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Claire alluma une lampe de bureau et tendit à Emiko une photographie encadrée posée sur la table.
    C'était un portrait. Une femme jeune — vingt-cinq ans peut-être, trente — photographiée de profil dans ce qui ressemblait à un couloir, en train de regarder quelque chose hors champ. La qualité de la photo était ancienne, argentique, légèrement granuleuse. La femme avait quelque chose d'indéfinissable dans la posture — pas de la tristesse, pas de l'attente, quelque chose entre les deux, un état de suspension.
    — Qui est-ce ? demanda Emiko.
    — Une artiste que je représente. Elle s'appelle Yuki Tanaka.
    Emiko releva les yeux. Claire la regardait avec cette expression qu'elle commençait à reconnaître — neutre en surface, calculée en dessous.
    — Elle est japonaise, dit Emiko.
    — Elle était. Elle vit à Paris depuis sept ans. Elle fait des installations — du son, surtout. Elle travaille sur la façon dont une langue disparaît dans une autre, les résidus sonores qui restent quand on oublie sa langue maternelle. C'est très beau et complètement invendable.
    — Vous la connaissez bien ?
    — Je la connais depuis qu'elle est arrivée. Elle était perdue — pas géographiquement. Autrement.
    Elle reprit la photographie des mains d'Emiko et la reposa sur la table avec soin, face contre le bois.
    — Je pensais que vous voudriez peut-être la rencontrer. Une Japonaise à Paris. Ça fait du bien parfois d'avoir quelqu'un qui comprend de l'intérieur.
    Emiko ne répondit pas immédiatement. Elle regardait la photographie retournée sur la table — cette façon de la poser face contre le bois qui ressemblait à un geste de protection, ou peut-être de clôture.
    — Elle va bien ? demanda-t-elle.
    Claire hésita. Une fraction de seconde seulement, mais Emiko la vit.
    — Elle va mieux, dit-elle.
    Elles restèrent un moment dans la pièce sans parler. La rue en bas était calme — quelques voitures, le bruit lointain d'un café qui fermait. Dans le salon, les autres riaient de quelque chose.
    — Vous dormez bien ? demanda Claire.
    La question arriva sans transition, avec une naturalité qui la rendait plus étrange encore. Comme si elle savait. Comme si la question n'en était pas une.
    — Pas très bien, admit Emiko. Le décalage.
    — Oui, dit Claire. Le décalage.
    Elle éteignit la lampe de bureau. La pièce redevint obscure, éclairée seulement par la lumière de la rue qui filtrait par la fenêtre.
    — Venez, dit-elle. Il reste du vin.

    29 janvier. 03h17. Journal
    Je n'arrive pas à dormir.
    Je repense à la photographie sur la table. Face contre le bois. Et à la façon dont Claire a hésité une demi-seconde avant de dire elle va mieux — pas elle va bien, elle va mieux. Le comparatif. Mieux que quoi.
    Et cette question. Vous dormez bien ? Pourquoi cette question-là, à ce moment-là, dans cette pièce sombre.
    Je ne sais pas ce que Claire Desprez sait de moi. Je ne sais pas ce qu'elle croit savoir. Je ne sais pas si je dois avoir peur de ça ou si c'est exactement le contraire — quelqu'un qui voit quelque chose que les autres ne voient pas, et qui le voit avec bienveillance.
    En japonais il y a un mot : 察する. Sassuru. Comprendre sans qu'on vous explique. Deviner les besoins de l'autre avant qu'il les formule. C'est une qualité hautement valorisée — peut-être la qualité sociale la plus estimée. On dit de quelqu'un qui sait faire ça qu'il a du 察し, de la perspicacité silencieuse.
    Claire a quelque chose qui ressemble à ça.
    Ça me rassure.
    Ça m'inquiète.
    Les deux en même temps, ce qui est peut-être la définition de Paris depuis le début.
    — fin du chapitre III —

  • Emiko a Paris chapitre @2

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE II
    La femme qui ne regarde jamais directement
    19 janvier. 08h22. Marché de la rue des Martyrs
    Elle s'appelait Claire.
    Emiko l'apprit par hasard, de la façon dont on apprend les choses importantes à Paris — sans les chercher, dans l'interstice d'un moment ordinaire. C'était un mardi matin, cinq jours après l'arrivée. Le marché avait envahi le bas de la rue — étals de légumes, fromagers, marchands de fleurs qui disposaient leurs bouquets avec une précision presque militaire dans le froid de janvier. Emiko achetait des clémentines. Elle n'aimait pas particulièrement les clémentines mais elle en achetait parce qu'elles étaient là, parce qu'elles sentaient quelque chose de vif et d'agreable, parce qu'il fallait bien acheter quelque chose pour avoir le droit d'exister dans cet espace.
    C'est alors qu'elle entendit la voix.
    — Claire ! Eh, Claire !
    Elle se retourna — réflexe, tout le monde se retourne — et la vit. Le manteau rouge. Là, à trois mètres, devant l'étal du fromager, un sac en toile beige au bras, un téléphone dans la main gauche. Une femme d'une cinquantaine d'années l'appelait depuis l'autre trottoir en agitant la main — une amie, une voisine, quelqu'un qui lui appartenait dans la géographie ordinaire de ce quartier. Claire leva les yeux de son téléphone. Sourit. Un sourire bref, reconnaissant, qui disparut presque aussitôt pour laisser place à quelque chose de plus habituel — une expression neutre, légèrement fatiguée, le visage de quelqu'un qui a déjà beaucoup souri dans sa vie et qui maintenant gère.
    Emiko ne bougea pas. Elle tenait son sachet de clémentines et elle regardait.
    Claire. La femme s'appelait Claire. Elle avait donc un nom. Elle avait donc une amie qui agitait la main depuis l'autre trottoir. Elle avait donc une vie en dehors du métro, en dehors du regard posé pendant deux secondes sur Emiko à la station Corentin Celton, en dehors de son manteau rouge qui revenait dans les pensées d'Emiko depuis cinq jours avec une insistance qu'Emiko ne s'expliquait pas encore clairement.
    Le marchand de clémentines toussa poliment. Emiko paya. Quand elle se retourna, Claire avait traversé la rue et les deux femmes s'embrassaient sur la joue, deux fois, avec cette familiarité mécanique des Parisiens qui s'embrassent depuis vingt ans sans y penser.

    Ce qu'Emiko nota dans son carnet ce soir-là :
    Elle s'appelle Claire. Je l'ai revue au marché. Manteau rouge, sac en toile beige, téléphone dans la main gauche — elle regardait son téléphone avec l'expression de quelqu'un qui attend une réponse à un message envoyé depuis trop longtemps. J'ai observé ses mains. Des mains soignées mais pas manucurées — le genre de femme qui prend soin d'elle sans en faire une performance. Des mains qui ont travaillé quelque chose, sculpté peut-être, ou cuisiné, ou tenu beaucoup de stylos. Je ne sais pas pourquoi je regarde les mains en premier. Au Japon on dit que les mains ne mentent jamais.
    Elle a acheté du fromage. Du camembert, je crois, et quelque chose de plus dur, jaune pâle, que je ne saurais pas nommer. Le fromager la connaissait — il avait préparé son sachet avant même qu'elle finisse de parler, geste de quelqu'un qui connaît les habitudes d'un client depuis longtemps. Elle est donc du quartier. Elle fait son marché ici depuis assez longtemps pour que le fromager sache ce qu'elle veut.
    Je me demande dans quel appartement elle rentre avec son fromage.

    Claire habitait au 34 rue des Martyrs.
    Emiko le découvrit trois jours plus tard, sans l'avoir cherché — ou du moins c'est ce qu'elle se dit. La vérité, qu'elle ne consigna pas dans son carnet, est qu'elle était restée debout près de la fenêtre à regarder la rue plus longtemps que d'habitude ce matin-là, son café refroidissant dans la tasse, dans cet état de flottement qui précède l'insomnie prolongée — six nuits maintenant, pas de vraie insomnie, juste ce refus du corps à lâcher prise complètement, à descendre en dessous d'une certaine surface. Elle avait vu Claire sortir du numéro 34. Manteau rouge. Sac en toile. Pas de téléphone cette fois — les deux mains libres, le col relevé contre le froid, quelque chose dans la façon dont elle marchait qui indiquait qu'elle était en retard ou qu'elle avait l'habitude de marcher comme si elle était en retard même quand elle ne l'était pas.
    C'est typiquement parisien, ça, pensa Emiko. Cette urgence simulée. Cette façon d'habiter l'espace public comme une scène où on est toujours légèrement pressé, légèrement ailleurs, légèrement plus intéressant que la situation présente. À Tokyo on marche vite aussi, mais différemment — avec précision, efficacité, sans cette théâtralité. Les Parisiens marchent comme s'ils racontaient quelque chose.
    Claire marchait comme si elle portait un secret agréable.
    Emiko posa sa tasse, prit son manteau, et descendit.

    Elle ne la suivit pas. Ce serait inexact. Elle prit simplement la même direction — vers le sud, vers Pigalle, vers le métro — parce que c'était sa direction à elle aussi, parce qu'elle avait prévu d'aller à la Bibliothèque nationale travailler sur sa traduction, parce que les rues parisiennes ne vous appartiennent pas, vous les partagez avec tout le monde et personne n'appartient à personne dans une ville de deux millions d'habitants.
    Elle la maintint dans son champ de vision pendant sept minutes.
    C'était suffisant pour observer ceci : Claire s'arrêtait rarement. Elle traversait les rues avec une confiance absolue, sans regarder les feux, avec ce sixième sens des Parisiens qui ont appris depuis l'enfance à anticiper les voitures. Elle ne regardait pas les vitrines. Elle ne regardait pas son téléphone. Elle regardait droit devant elle avec une concentration que rien ne semblait entamer — ni les vendeurs à la sauvette, ni les touristes arrêtés au milieu du trottoir, ni les klaxons. Elle existait dans la rue de façon pleine et souveraine, sans excuses, sans ce sentiment d'être en trop qu'Emiko traînait depuis son arrivée comme un bagage mal fermé.
    À l'entrée du métro Pigalle, Claire s'arrêta. Elle fouilla son sac. Sortit son passe Navigo. Se retourna — peut-être pour ajuster son sac, peut-être pour chercher quelque chose derrière elle.
    Son regard balaya le trottoir.
    Passa sur Emiko.
    Continua.
    Elle descendit dans le métro. Emiko attendit trente secondes et descendit à son tour. Quai direction Mairie d'Issy. Claire était au bout du quai, le dos appuyé contre le mur carrelé, les yeux fermés. Emiko se plaça à l'autre extrémité. Elles prirent le même train sans se regarder.
    À Montparnasse-Bienvenüe, Claire descendit et disparut dans les correspondances. Emiko continua jusqu'à la BnF.
    Elle passa la journée à traduire une phrase de Céline qui refusait de passer en japonais. Une question de rythme. De cette façon qu'a Céline de faire respirer la phrase d'une façon irrégulière, syncopée, comme un cœur qui rate un battement de temps en temps. Elle travailla six heures et produisit trois versions toutes insatisfaisantes et rentra rue des Martyrs à la nuit tombée.
    Elle ne pensa pas à Claire de la journée.
    C'est du moins ce qu'elle écrivit dans son carnet.

    23 janvier. 21h44.
    Ce soir j'ai regardé par la fenêtre plus longtemps que d'habitude. La cour intérieure est toujours aussi vide — un vélo rouillé enchaîné à un tuyau, deux bacs de fleurs morts depuis l'automne, une lumière jaune derrière une fenêtre au troisième étage qui ne s'est jamais éteinte depuis mon arrivée. Je me demande qui vit là. Je me demande beaucoup de choses sur les gens qui vivent autour de moi sans que je les connaisse.
    J'ai avancé sur la traduction. Trois pages aujourd'hui, ce qui est bien. Céline est intraduisible mais on le traduit quand même, ce qui est la définition de mon métier — rendre l'intraduisible en quelque chose d'approchant, de voisin, qui ne sera jamais l'original mais qui en conserve peut-être l'essentiel. Mon directeur dit que traduire c'est trahir avec élégance. Je commence à penser que vivre à l'étranger c'est la même chose.
    Je n'ai pas vu Claire aujourd'hui. 

    Elle la vit le lendemain matin dans une boulangerie différente, rue Lepic, loin de son quartier habituel.
    Emiko n'aurait su dire pourquoi elle se trouvait rue Lepic. Elle avait marché. C'était devenu une habitude depuis que le sommeil refusait de venir avant trois heures du matin — marcher à des heures indues dans des directions sans plan précis, laisser la ville décider, prendre les rues qui montaient parce que monter semblait toujours mieux que descendre, sans raison particulière.
    La boulangerie s'appelait simplement Boulangerie — pas de nom propre, juste le mot, en lettres dorées sur fond rouge, comme si le lieu était trop confiant en lui-même pour avoir besoin d'un nom. Emiko entra parce qu'elle avait froid et que les vitres étaient embuées de chaleur.
    Claire était au comptoir. Manteau rouge. Elle commandait quelque chose — un pain de seigle, peut-être, Emiko n'entendait pas depuis la porte. La boulangère lui répondait avec cette familiarité qu'ont les commerçants parisiens avec leurs habitués — un sourire qui n'est pas un sourire de service, quelque chose de plus ancien, de plus quotidien. Claire rit. Un rire bref, du fond de la gorge, la tête légèrement en arrière.
    C'est la première fois qu'Emiko l'entendait rire.
    Quelque chose se produisit dans sa poitrine — quelque chose de difficile à nommer, entre la reconnaissance et l'étrangeté, comme entendre dans une langue étrangère un mot qui ressemble à un mot de votre langue mais qui signifie quelque chose de complètement différent. Un faux ami. En traduction on appelle ça un faux ami — deux mots qui se ressemblent mais ne disent pas la même chose.
    Claire prit son pain, se retourna.
    Vit Emiko.
    S'arrêta.
    Une fraction de seconde — peut-être moins, peut-être exactement le temps qu'il faut pour reconnaître un visage qu'on a déjà croisé sans pouvoir dire où ni quand. Ses yeux étaient gris-vert, Emiko put le voir maintenant pour la première fois à cette distance. Pas froids. Pas chaleureux. Quelque chose de précis, d'attentif, le regard de quelqu'un qui est habituée à regarder et à ne rien laisser paraître de ce qu'elle voit.
    — Bonjour, dit Claire.
    Elle passa devant Emiko et sortit.
    La porte se referma. L'air froid entra une seconde. La boulangère regardait Emiko avec une patience professionnelle.
    — Vous désirez ?
    Emiko commanda un café. Ses mains tremblaient légèrement. Elle ne comprit pas immédiatement pourquoi.

    Elle passa la soirée à la fenêtre.
    Rue des Martyrs en bas, les derniers étals du marché se repliaient dans le gris de l'après-midi. Les marchands chargeaient leurs camionnettes avec des gestes sûrs, usés, répétés des milliers de fois. La vie ordinaire de cette rue à cette heure — les gens rentraient du travail, les enfants sortaient des écoles, les chiens tiraient sur leurs laisses. Emiko regardait tout ça avec la sensation de regarder à travers une vitre épaisse, quelque chose d'invisible mais de réel qui la séparait de la ville.
    Elle chercha le 34 dans la rue. Deuxième étage, une fenêtre éclairée. Un appartement haussmannien typique — moulures, plancher en point de Hongrie qu'on devinait dans la découpe de la lumière, des livres visibles depuis la rue sur une étagère surchargée. Des livres sur toute la hauteur du mur, pensa Emiko. C'était la chose la plus parisienne du monde.
    Une silhouette passa derrière la fenêtre. Rouge.
    Emiko recula d'un pas de la fenêtre. Son cœur battait fort pour aucune raison. Elle pensa : je suis fatiguée. Je n'ai pas dormi correctement depuis neuf jours. L'insomnie fait ça — elle déforme la perception, elle transforme les coïncidences en systèmes, elle donne aux choses ordinaires une signification qu'elles n'ont pas. Claire habite dans ma rue. Paris est une petite ville pour qui y vit vraiment. Il n'y a rien là. Il n'y a rien.
    Elle ferma les rideaux.
    Elle ouvrit son carnet et écrivit pendant une heure, des choses précises et anodines — la traduction de Céline, la texture du pain de seigle, la lumière particulière de Paris en janvier, ce blanc de ciel qui ne ressemble à aucun autre blanc. Elle ne mentionna pas la fenêtre éclairée. Elle ne mentionna pas le rouge de la silhouette.
    Mais à la fin de l'entrée, presque sans y penser, elle écrivit une phrase qu'elle ne ratura pas :
    Elle m'a dit bonjour. Elle me reconnaissait.
    Puis, en dessous, plus petit, comme si elle avait voulu que les mots soient à peine là :
    Pourquoi est-ce qu'elle me reconnaissait ?

    Ce qu'on sait de Claire, à ce stade :
    Elle s'appelle Claire. Elle a entre quarante-cinq et cinquante ans — cette tranche d'âge où les Parisiennes cessent d'essayer de paraître moins que leur âge et commencent à en assumer la gravité avec une élégance qui n'appartient qu'à elles. Elle habite rue des Martyrs depuis assez longtemps pour que deux commerçants différents dans deux rues différentes la connaissent par son prénom. Elle a des livres jusqu'au plafond. Elle rit du fond de la gorge. Elle marche comme si elle portait un secret agréable.
    Elle a des yeux gris-vert qui regardent sans rien laisser paraître.
    Et elle a dit bonjour à Emiko dans une boulangerie de la rue Lepic un matin de janvier, d'une voix neutre et précise, comme si elle n'était pas surprise du tout de la trouver là.
    Comme si elle l'attendait.
    — fin du chapitre II —