EMIKO
Roman
CHAPITRE VII
La pesanteur et la grâce
11 février. 14h30. Sainte-Anne
— Parlez-moi du manteau rouge, dit Ducors.
Troisième séance. Elle commençait à connaître la lumière de cette pièce — ce gris de parc filtré par la fenêtre, qui changeait selon les heures avec une subtilité que les néons de son appartement n'avaient pas. Onze heures du matin c'était une lumière blanche presque froide. Quatorze heures trente c'était plus doux, légèrement jaune, presque habitable.
— Je vous ai déjà décrit le cauchemar, dit-elle.
— Pas le cauchemar. La vraie femme. Celle que vous voyez dans la rue.
Emiko croisa les mains sur ses genoux. Elle pensa à Claire — à sa façon de traverser les rues sans regarder les feux, souveraine, indifférente au danger. À ses yeux gris-vert dans la cave à vins. Au bonjour de la boulangerie de la rue Lepic, dit avec cette précision qui n'était pas de la surprise.
— Je ne suis plus certaine de ce que j'ai vu et de ce que j'ai construit, dit-elle honnêtement.
— C'est une réponse très précise.
— C'est mon métier. Je sais distinguer l'original de la traduction.
— Et là, vous ne savez plus.
— Là je ne sais plus.
Il prit une note. Court, quelques mots. Puis il posa le stylo.
— Vous avez dormi comment cette semaine ?
— Mieux. Le médicament fait quelque chose. Un plancher, comme vous aviez dit — je ne descends plus dans ce rien qui précédait les crises. Mais les rêves continuent.
— La même femme ?
— Différemment. Elle ne me tourne plus le dos. Dans les nouveaux rêves elle est de face — mais je n'arrive pas à voir son visage. Pas de brouillard, pas d'obscurité, juste cette impossibilité de focaliser, comme quand on cherche un mot qu'on connaît et qui refuse de venir.
— Le mot sur le bout de la langue.
— Oui. Sauf que là c'est un visage.
Ducors laissa le silence durer un moment — cette technique qu'elle apprenait à reconnaître, l'espace qu'il ménageait après chaque échange important, ce ma délibéré où quelque chose pouvait encore se déposer.
— Emiko. Les pensées que vous m'avez décrites la semaine dernière — la Seine, l'avenir qui disparaît. Est-ce qu'elles sont revenues ?
Elle le regarda. Il avait les yeux posés sur elle avec cette attention complète qui ne jugeait pas — qui observait, seulement, avec une patience de chercheur ou de traducteur, quelqu'un qui sait qu'il faut du temps pour qu'une langue livre ce qu'elle cache.
— Moins. Pas disparues. Moins.
— Bien. Il réfléchit. Je veux vous proposer quelque chose. Pas thérapeutique au sens strict — pratique. Il faut que vous sortiez davantage. Pas pour voir des monuments. Pour être dans la ville avec d'autres gens, de façon non planifiée. Flâner. Vous y autoriser.
— Je sors, dit Emiko. Je vais à la bibliothèque, au musée —
— Ces sorties ont un but. Elles sont des tâches. Je parle d'autre chose — d'être dans Paris sans raison, sans livres, sans carnet. Juste présente. Consentante à ce qui arrive.
— Consentante, répéta-t-elle. Le mot lui sembla très grand.
— Vous traduisez depuis dix ans. Vous passez votre vie à trouver des équivalences entre des mondes. Peut-être qu'il y a quelque chose, là, qui ne veut pas d'équivalence. Qui veut juste exister dans sa propre langue.
Elle pensa à ça longtemps après être sortie. Dans le métro, dans l'escalier de son immeuble, en faisant chauffer de l'eau pour le thé. Exister dans sa propre langue. Comme si elle en avait une, une seule, qui lui appartenait entièrement.
Elle ne savait plus laquelle c'était.
Peut-être c'était là, précisément, le problème.
15 février. Nihonjinkai, avenue des Champs-Élysées
Le Centre Culturel Japonais des Champs-Élysées — le Nihonjinkai — était un endroit qu'elle avait évité depuis son arrivée.
Pas par mépris. Par crainte de ce qu'elle y trouverait — cette communauté d'expatriés japonais qui reconstituaient un Japon de substitution dans les interstices de Paris, le Japon des izakaya clandestines dans le 9e, des épiceries de la rue Sainte-Anne, des réseaux WhatsApp où circulaient les bons plans pour trouver du miso correct et une couette de la bonne épaisseur. Ce Japon-là l'avait toujours mise mal à l'aise à Tokyo aussi — les expatriés de retour avec leur nostalgie performative, leur façon de transformer l'absence en identité.
Mais Ducors avait dit : soyez consentante à ce qui arrive.
Elle entra.
La salle d'accueil sentait le papier et le tatami synthétique. Des annonces en japonais et en français sur un panneau liège — cours de langue, concerts de koto, vente de kimono d'occasion, une association de poésie haïku, un groupe de randonnée en Île-de-France pour Japonais. Ce Japon-là, donc. Ce Japon en exil qui se cherchait des contours.
Elle parcourut le panneau sans intention particulière. Puis une annonce, au bas, manuscrite sur une fiche cartonnée beige, l'arrêta.
Échange linguistique. Français natif cherche locuteur japonais natif pour échanges hebdomadaires. Niveau japonais : débutant avancé. Intérêts : littérature, traduction, musique contemporaine. Café ou bibliothèque selon préférence. Sérieux s.v.p. Contact : Antoine. Et un numéro de téléphone.
Elle lut deux fois. Littérature, traduction. Elle pensa que c'était peut-être ce que Ducors appelait ce qui arrive — pas quelque chose de planifié, pas une tâche, juste une coïncidence sur un panneau liège dans un centre culturel japonais au-dessus des Champs-Élysées.
Elle prit une photo de l'annonce avec son téléphone.
Elle attendit deux jours avant d'envoyer le message.
17 février. Café Zéphyr, boulevard des Italiens
Il était déjà là quand elle arriva.
Elle le reconnut à la façon dont il tenait son livre — pas posé sur la table, tenu dans les deux mains, légèrement incliné vers la lumière, la façon de quelqu'un pour qui lire n'est pas une activité mais un état. Elle vit ça avant de voir son visage. Puis le visage.
Trente ans environ. Brun, mince, ce genre de visage parisien qui porte ses insomnies avec élégance — des cernes qui ne défiguraient pas mais densifiaient, ajoutaient quelque chose. Une veste en velours côtelé bleu marine, usée aux coudes. Il leva les yeux de son livre au moment exact où elle entrait — pas par hasard, par une sorte de sens périphérique, cette façon qu'ont certaines personnes de percevoir l'arrivée de quelqu'un avant de le voir.
— Emiko ? dit-il.
Il dit le nom correctement. Pas comme Ducors le disait — avec la prosodie japonaise acquise, apprise. Il le disait différemment, avec l'accent français intact mais quelque chose dans l'intention, dans le soin mis sur chaque syllabe, qui montrait qu'il avait dû le répéter avant, qu'il avait voulu le dire bien.
Elle s'assit. Il referma son livre — Tanizaki, l'édition Gallimard, la traduction de René Sieffert. Elle le nota. Elle nota aussi ses mains — longues, nerveuses, une légère encre bleue sur l'index de la main droite.
— Antoine Février, dit-il. Il rit légèrement. Je sais, le nom est une plaisanterie du calendrier.
— Vous lisez Tanizaki, dit-elle.
— L'Éloge de l'ombre. Pour la quatrième fois. Je comprends de moins en moins et c'est pour ça que je continue.
Quelque chose se produisit — pas un coup de foudre au sens romantique, rien de si narratif. Quelque chose de plus physique et de plus simple : une reconnaissance. Pas de lui — elle ne le connaissait pas. Une reconnaissance de quelque chose dans la façon dont il habitait cet espace, cette table, ce livre. Comme entendre dans une pièce bruyante une fréquence qui n'appartient qu'à vous.
La fréquence basse. Celle que Yuki lui avait appris à entendre.
— Vous traduisez vraiment ? dit-il.
— Duras, Modiano. Quelques Houellebecq.
— Houellebecq en japonais. Il sembla sincèrement troublé par cette idée. Comment vous faites avec l'ironie ?
— Je la perds. Je perds l'ironie et je garde la mélancolie. Ce qui reste est différent mais pas forcément moins juste.
Il la regarda. Un regard long, direct, sans l'embarras habituel du premier regard — celui qui se détourne trop vite pour ne pas sembler regarder. Il regardait comme on regarde quelque chose qu'on est en train de lire, avec cette pleine attention calme.
— C'est peut-être ça la meilleure définition de la traduction que j'aie entendue, dit-il.
Ils commandèrent du café. Ils parlèrent japonais — son japonais était maladroit, grammaticalement fragile, mais il avait une musique, une oreille pour les sons, quelque chose d'instinctif dans la prosodie qui compensait les fautes. Elle le corrigeait sans s'en rendre compte, naturellement, la traductrice en elle qui ne pouvait pas s'en empêcher. Il prenait les corrections avec une absence totale d'amour-propre blessé, les notait sur un carnet, revenait en arrière pour refaire la phrase correctement.
Le café devint un deuxième café. Dehors les Grands Boulevards, la grisaille de février, les gens qui passaient vite dans le froid. Ici la lumière chaude du Zéphyr, les miroirs anciens, le bruit des verres et des conversations.
À un moment — elle ne sut pas très bien comment ils en étaient arrivés là — il parla de sa mère, morte deux ans auparavant d'une façon soudaine et sans préambule. Il en parla sans chercher de compassion, de façon presque clinique, mais avec cette précision des gens qui ont beaucoup pensé à une chose et qui la disent maintenant telle qu'elle est, sans fioriture. Elle parla de Tokyo, de son appartement là-bas, des nuits d'été où l'air ne bougeait pas et où elle traduisait jusqu'à l'aube avec toutes les fenêtres ouvertes.
— Vous êtes heureuse ici ? demanda-t-il.
La question arriva sans transition, posée simplement, sans l'arrière-pensée qu'elle aurait eue dans une autre bouche.
— Non, dit-elle. Pas encore. Peut-être bientôt.
Il hocha la tête — pas pour approuver, pour enregistrer. Il but une gorgée de café froid.
— Moi non plus, dit-il. Pour des raisons différentes.
Et c'est là — dans ce moi non plus dit sans pathos, dans ce partage d'un état sans chercher à le résoudre ou à le consoler — que quelque chose bascula. Pas spectaculairement. Comme quand on tourne une page et que le chapitre suivant commence avant qu'on l'ait décidé.
Il faisait presque nuit quand ils sortirent.
Ils marchèrent sans direction précise — vers l'Opéra d'abord, la façade illuminée dans le froid, les colonnes, les ors discrets sous la lumière des lampadaires. Ils ne parlaient plus beaucoup. Il y avait entre eux ce silence particulier des gens qui n'ont pas besoin de remplir l'espace, qui ont trouvé une vitesse commune et la maintiennent sans y penser.
Place de l'Opéra il s'arrêta.
— Je vis rue Soufflot. C'est loin. Mais si vous voulez voir à quoi ressemble une vraie chambre de bonne parisienne.
Il dit ça simplement, sans ambiguïté feinte, sans la rhétorique habituellement déployée autour de ce genre d'invitation. Juste les mots, directs, avec une légère incertitude dans les yeux qui ne demandait pas la permission mais reconnaissait qu'elle était à elle de donner.
Emiko pensa à Ducors. Consentante à ce qui arrive.
— Oui, dit-elle.
17 février. 20h44. Rue Soufflot, Paris 5e
La chambre de bonne était au septième, sous les toits.
Seize mètres carrés, un velux, des livres partout — vraiment partout, pas rangés comme chez Claire avec une logique secrète mais empilés selon la seule loi de la gravité et de l'espace disponible. Un lit étroit, une table de travail couverte de feuillets manuscrits et d'un ordinateur ouvert sur ce qui ressemblait à une partition. Une guitare contre le mur. Pas de cuisine à proprement parler — un réchaud électrique, une cafetière, deux tasses dépareillées.
— C'est petit, dit-il.
— C'est plein, dit-elle.
Il fit du café qu'ils ne burent pas.
Ce qui se passa ensuite n'avait pas la pesanteur qu'Emiko avait redouté — pas de maladresse, pas de négociation silencieuse, pas de ce moment suspendu et faux où deux corps apprennent à s'approcher. Ça se passa simplement, avec une évidence qui ressemblait moins à un début qu'à une continuation — comme si quelque chose avait commencé bien avant dans le café, avant même, peut-être depuis la première syllabe de son nom dit correctement dans la lumière du Zéphyr.
Ses mains — ces mains avec l'encre bleue sur l'index — avaient une façon de se poser sur elle qui n'était ni douce ni brusque, quelque chose entre les deux, précis, présent, le toucher de quelqu'un qui lisait les choses au contact plutôt qu'en les voyant. Elle pensa à Tanizaki — l'éloge de l'ombre, cette idée que les choses les plus belles se révèlent dans la pénombre, que la lumière trop forte détruit ce qu'elle prétend montrer.
Sous le velux le ciel de Paris, noir et orange, cette couleur de nuit urbaine qui n'existe nulle part ailleurs, les nuages bas éclairés par en dessous par les millions de lumières de la ville. Elle regardait ce ciel pendant qu'il posait ses lèvres dans son cou, dans le creux de son épaule, et ce ciel avait quelque chose d'improbable, d'excessif, trop orange et trop près, comme si Paris voulait entrer dans la pièce.
Elle dit quelque chose en japonais. Elle ne sut pas quoi — les mots sortirent avant qu'elle les choisisse, depuis un endroit qui précédait le choix. Il ne les comprit pas et ce n'était pas grave, l'important n'était pas la signification mais le fait que la langue soit là, sa langue, la première, revenue au moment où les défenses lâchent et où ce qui reste est ce qu'on est avant d'être quoi que ce soit d'autre.
Il dit son nom. Le dit bien.
Elle ferma les yeux.
Ce qu'elle sentit — et elle y pensa longtemps après, dans les jours qui suivirent, essayant de trouver les mots exacts — n'était pas du désir seulement, ou pas d'abord. C'était quelque chose de plus primitif et de plus nécessaire : la preuve que ses bords existaient encore. Que son corps avait des limites, donc une forme, donc un dedans et un dehors. Qu'elle occupait un espace précis dans le monde et que cet espace ne pouvait pas être occupé en même temps par quelqu'un d'autre. Qu'elle était réelle d'une façon que ni le carnet ni les traductions ni les séances chez Ducors n'avaient réussi à lui rendre.
Elle était là. Dans cette chambre sous les toits, à Paris, dans le corps d'Emiko Hayashi, traductrice, trente ans, née à Tokyo, en résidence d'écriture rue des Martyrs, qui ne dormait plus très bien et voyait des choses dans le métro et avait un psychiatre à Sainte-Anne et venait de faire l'amour pour la première fois depuis huit mois avec un Français qui lisait Tanizaki pour la quatrième fois et ne comprenait pas l'ironie de Houellebecq.
Elle était là. Entièrement.
C'était suffisant. C'était même, pour la première fois depuis longtemps, plus que suffisant.
Ils restèrent allongés sans parler. Le velux au-dessus d'eux, le ciel orange. Il avait posé une main à plat sur son ventre — pas un geste possessif, un geste de contact simple, la main qui dit je suis là et tu es là et c'est tout ce qu'il y a à dire.
— Vous revenez quand à Tokyo ? demanda-t-il.
— En juillet. Si tout va bien.
— Si tout va bien, répéta-t-il. Comme si la formule l'intriguait.
— Il y a des choses à régler ici avant. Des choses que je ne savais pas que j'avais à régler.
Il tourna la tête vers elle. Dans la lumière basse de la chambre — une seule lampe, sur la table, dirigée vers les feuillets — son visage avait perdu la précision du café, était devenu quelque chose de plus flou, de plus ouvert.
— Je peux faire quelque chose ? dit-il.
Elle réfléchit sérieusement à la question.
— Vous le faites déjà, dit-elle.
Il acquiesça. Il ne demanda pas ce qu'elle voulait dire. Elle apprécia ça — cette façon de recevoir une réponse sans la creuser, de lui laisser son opacité, de ne pas traduire ce qui ne voulait pas l'être.
Vers minuit elle remit ses vêtements. Il lui proposa de rester — simplement, sans insistance, avec la même directness désarmante de toute la soirée. Elle dit non, pas ce soir, et ce non ne fermait rien, ils le savaient tous les deux.
Il descendit avec elle jusqu'à la rue. Il faisait froid, la rue Soufflot déserte, le Panthéon au bout comme une promesse ou une menace selon l'humeur. Il l'embrassa une fois, brièvement, sur le coin de la bouche.
— Mardi, dit-il. Pour le japonais.
— Mardi, dit-elle.
Elle marcha jusqu'au RER Luxembourg. Dans le train elle s'assit et regarda ses mains — ses mains à elle, nettes, précisément à leur place au bout de ses bras, appartenant à quelqu'un de défini.
Elle pensa à Ducors. Elle lui dirait — pas tout, mais l'essentiel. Qu'elle avait été consentante. Que quelque chose était arrivé. Que ce quelque chose l'avait rendue, provisoirement, à elle-même.
Elle pensa aussi à Claire. Au 34 rue des Martyrs, à la fenêtre éclairée. Elle se demanda si Claire savait déjà — cette femme qui semblait toujours savoir les choses avant qu'elles arrivent, qui voyait les gens avant qu'ils se voient.
Elle décida que ça n'avait pas d'importance.
Cette nuit, pour la première fois depuis le 14 janvier, elle rentra rue des Martyrs sans regarder si le manteau rouge était dans la rue.
Elle monta les six étages. Elle ne compta pas les marches.
Elle s'allongea et dormit jusqu'à sept heures.
Sans rêves.
— fin du chapitre VII —