Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 5

  • Emiko a Paris chapitre @13

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE XIII
    Ce qui reste quand la langue part
    9 mars. Kyoto
    L'avion atterrit à Osaka à quinze heures locales.
    Emiko prit le Haruka jusqu'à Kyoto. Cinquante minutes. Elle regarda le Japon défiler par la vitre — les rizières plates, les banlieues denses, les toits de tuiles sombres, les câbles électriques qui zébraient le ciel avec cette précision géométrique qui lui avait toujours semblé étrangement belle. Elle avait oublié ce blanc du ciel japonais en hiver — différent du blanc de Paris, plus froid, plus haut, avec davantage de vide dedans.
    Elle avait oublié aussi l'odeur. L'aéroport, le train, le quai de Kyoto — quelque chose de propre et de légèrement minéral, avec en dessous une pointe de cuisine, de bois, quelque chose d'indéfinissable qui était simplement le Japon, sa façon particulière d'occuper l'air. Elle respira.
    Sa mère l'attendait au bas des escaliers de la gare.
    Elles s'embrassèrent — brièvement, à la japonaise, l'étreinte contenue mais réelle, la façon dont sa mère posait toujours une main à plat entre ses omoplates comme pour vérifier que quelque chose tenait.
    — Tu as maigri, dit sa mère.
    — Bonjour à toi aussi.
    Sa mère eut un demi-sourire. Elles prirent un taxi jusqu'à Fushimi.

    Sa mère lui expliqua dans le taxi.
    Pas tout d'un coup — progressivement, en commençant par les faits les moins difficiles, dans cet ordre qu'elle avait toujours, chronologique et précis. L'Alzheimer diagnostiqué deux ans plus tôt, stade modéré maintenant, les journées variables — certains matins il était presque lui-même, d'autres matins il ne reconnaissait pas l'appartement. Il reconnaissait les gens en général, les visages familiers, mais les noms partaient parfois. Il cherchait les mots. Pas les mots ordinaires — les mots précis, les mots rares, ceux du japonais classique qu'il avait passé sa vie à enseigner. Ces mots-là partaient en premier.
    Emiko écouta sans interrompre.
    — Il savait que tu venais, dit sa mère. Ce matin il a demandé si tu étais là. Deux fois.
    — Il a demandé comment ?
    — Il a dit : est-ce que la petite est là. C'est comme ça qu'il t'appelle parfois maintenant. La petite.
    La petite. Elle avait trente ans. Elle était traductrice. Elle avait traversé une crise psychiatrique à Paris, elle avait failli une nuit rester trop longtemps au bord d'un pont. Mais dans la mémoire qui lui restait, dans ce qui résistait à la dissolution — elle était la petite. La petite qu'il avait mise sur ses genoux pour lui lire le Genji Monogatari.
    Elle regarda par la vitre du taxi. Les rues de Fushimi, les maisons basses, un sanctuaire entre deux immeubles. Le Japon de toujours.
    — Je suis là, dit-elle.

    9 mars. Appartement de Fushimi, soir
    L'appartement était exactement comme dans sa mémoire.
    C'était la première chose qui la frappa en entrant — cette permanence, ce refus de changer. L'encens dans le couloir, le bois ciré, les livres qui remontaient le long des murs du sol au plafond dans le salon, les mêmes livres à la même place depuis ses huit ans. Quelques changements minimes — un déambulateur dans le couloir qu'elle ne connaissait pas, des médicaments alignés sur la table basse avec une précision de pharmacie, une chaise médicale dans la salle de bains. Les signes du temps passé sur un corps, précis et silencieux comme une traduction.
    Son grand-père était dans le salon.
    Assis dans son fauteuil habituel — le même depuis toujours, cuir marron usé aux accoudoirs — avec un livre ouvert sur les genoux. Il regardait le livre mais pas de la façon dont on lit. Il regardait la page avec une concentration appliquée, comme quelqu'un qui essaie de retrouver quelque chose qu'il sait être là et qui ne le trouve plus.
    Il leva les yeux quand elle entra.
    Un moment — une seconde, peut-être deux — où elle ne sut pas ce qu'il voyait. S'il la voyait elle, Emiko, trente ans, revenue de Paris. Ou autre chose.
    Puis quelque chose s'alluma dans son visage. Pas de façon progressive — d'un coup, comme une lumière qui revient après une coupure.
    — La petite, dit-il.
    Sa voix était plus lente qu'au téléphone. Mais sa voix.
    Elle traversa le salon et s'agenouilla à côté de son fauteuil — geste d'enfant, geste des visites du dimanche depuis toujours, ses genoux qui se souvenaient de cette position avant que sa tête n'ait eu le temps de la décider.
    Il posa une main sur ses cheveux. Sa main était plus légère qu'avant. Les doigts plus fins.
    — Paris, dit-il. Tu étais à Paris.
    — Oui. Je suis revenue.
    — C'est bien. Il dit ça avec une conviction sereine, sans chercher davantage. C'est bien que tu sois revenue.
    Elle prit sa main dans les siennes. Elle ne dit rien. Il n'y avait rien à dire qui ne risquait pas de briser quelque chose.

    10-12 mars
    Les jours à Kyoto eurent une texture qu'elle n'avait jamais connue avant.
    Lente. Granuleuse. Faite de petits moments complets en eux-mêmes, sans continuité narrative forcée entre eux. Elle apprit vite à ne pas chercher de fil — à prendre chaque heure pour ce qu'elle était, à ne pas construire autour de lui une histoire qui demandait de la cohérence.
    Le matin il était souvent presque lui-même. Il demandait du thé. Il regardait le jardin par la fenêtre — un jardinet minuscule, quatre arbres, des pierres, de la mousse — avec cette attention tranquille qu'il avait toujours eue pour les petites choses précises. Il faisait des commentaires sur la lumière. Sur la qualité de la mousse après la pluie. Des observations courtes, exactes, le japonais simple et juste, sans les mots rares qui lui manquaient maintenant.
    Elle s'asseyait à côté de lui. Elle buvait son thé. Elle regardait la mousse.
    C'était suffisant. C'était même, comprit-elle, quelque chose qu'elle n'avait jamais su faire avant Paris — être dans un moment sans le traduire immédiatement, sans en faire le matériau de quelque chose d'autre. Le ma. L'espace entre les choses. Son grand-père le lui avait peut-être toujours montré et elle n'avait pas su le voir avant d'en avoir besoin.

    L'après-midi était plus difficile.
    La fatigue le déréglait. Les mots partaient plus vite. Il cherchait — on le voyait chercher, ce mouvement des lèvres qui commençaient une phrase sans en avoir la fin, cette façon de tendre la main vers quelque chose d'invisible. Parfois il trouvait un équivalent, un mot plus simple à la place du mot perdu. Parfois il s'arrêtait et restait dans le silence avec une expression qui n'était pas de la frustration — plutôt de l'étonnement, comme si la disparition des mots était chaque fois une légère surprise.
    Un après-midi il l'appela par le prénom de sa mère.
    — Sachiko, dit-il. Sachiko, tu as vu mon Genji ?
    Elle chercha le livre. Le troisième volume du Genji Monogatari, l'édition commentée qu'il utilisait pour ses cours depuis quarante ans. Elle le trouva sur l'étagère à sa place habituelle et le lui apporta.
    — Merci, Sachiko, dit-il.
    Elle s'assit sans corriger. Sachiko était le prénom de sa mère. Sa mère avait quarante ans de moins que lui. Elle comprenait — dans la mémoire qui se défaisait, les générations glissaient les unes sur les autres, se superposaient, la petite devenait Sachiko devenait peut-être plus tard quelqu'un d'autre encore, quelqu'un d'une époque qu'elle ne connaissait pas.
    Il ouvrit le Genji. Il chercha une page. Ses doigts parcouraient les feuillets avec une mémoire du corps que la tête n'avait plus — ils s'arrêtèrent presque exactement à la bonne page. Il lut — lentement, les lèvres qui bougeaient légèrement, la façon dont il lisait depuis toujours quand il lisait pour lui seul.
    Puis il s'arrêta. Il ferma le livre. Il regarda le jardin.
    — Beau, dit-il simplement.
    Elle ne sut jamais s'il parlait du texte ou du jardin ou d'autre chose entièrement.

    11 mars. Matin
    Le troisième matin il la reconnut entièrement.
    Elle entra dans le salon avec son thé et il leva les yeux et dit : Emiko. Son prénom. Pas la petite, pas Sachiko — Emiko, avec la prosodie exacte, avec l'inflexion qu'il avait toujours mise sur son nom, cette façon d'appuyer légèrement sur la première syllabe qui lui avait semblé depuis l'enfance être la prononciation la plus juste de qui elle était.
    — Grand-père.
    — Assieds-toi.
    Elle s'assit. Il la regarda — vraiment la regarda, avec les yeux d'avant, cette attention complète et tranquille du professeur qui a passé sa vie à lire les textes difficiles et qui sait que la précipitation ne sert à rien.
    — Tu as maigri, dit-il.
    — Maman me l'a déjà dit.
    — Ta mère a raison. Il but son thé. Paris est difficile ?
    — Oui.
    — C'est normal. Les villes difficiles sont les seules qui valent quelque chose.
    Elle sourit malgré elle.
    — Tu travailles ? dit-il.
    — Céline. Je traduis Céline.
    Il hocha la tête lentement — pas d'approbation, de réflexion.
    — Céline est intraduisible, dit-il.
    — Je sais. Je le traduis quand même.
    — C'est la seule façon juste de faire. Il posa sa tasse. Emiko. Il dit son nom différemment cette fois — pas pour l'appeler, pour poser une question autour du nom, pour lui donner le poids de ce qui allait suivre. Est-ce que tu vas bien ?
    Elle pensa à Ducors. À la règle — répondre honnêtement. Pas rassurer. Pas minimiser.
    — Non, dit-elle. Pas encore. Mais je travaille là-dessus.
    Il hocha la tête. Pas de surprise, pas de consternation. Il reçut ça comme il recevait tout — avec cette égalité des gens qui ont lu assez de littérature pour savoir que les histoires difficiles sont les histoires normales.
    — Est-ce que tu as quelqu'un pour t'aider ?
    — Oui. Un médecin. Et des gens.
    — Bien.
    Un silence. Le jardin dehors, la lumière du matin sur la mousse.
    — Grand-père. Est-ce que tu te souviens — le soir où tu m'as donné Le Grand Meaulnes. J'avais douze ans. Tu m'as dit tu apprendras.
    Il ferma les yeux un instant. Chercha. Elle le vit chercher — ce mouvement intérieur, cette plongée dans une mémoire dont certaines chambres étaient encore ouvertes et d'autres fermées à clé.
    — Alain-Fournier, dit-il finalement. Le grand pré. L'adolescence perdue. Oui.
    — Tu te souviens ?
    — Je me souviens du livre. Il ouvrit les yeux. Toi à douze ans — moins clairement. Mais le livre, oui.
    Elle prit ça. Elle le prit sans chercher davantage.
    — J'ai appris, dit-elle.
    — Je sais. Il sourit — ce sourire rare, du coin de la bouche, qu'elle n'avait vu dans toute son enfance que cinq ou six fois et qui valait davantage que n'importe quel autre. J'ai lu tes traductions. Duras — très bien. Modiano — très bien. Houellebecq —
    — Moins bien.
    — Moins bien, convint-il. Mais courageux.

    Ils restèrent ensemble jusqu'à midi.
    Ils parlèrent peu. Il somnola une heure, le Genji sur les genoux. Elle resta dans le fauteuil en face de lui, son carnet ouvert, et pour la première fois depuis des semaines elle écrivit — pas le journal, pas les notes de traduction, quelque chose d'autre, quelque chose qui n'avait pas encore de nom, qui était peut-être le début d'autre chose.
    Elle écrivit la mousse dans le jardin. La façon dont la lumière changeait sur les pierres entre dix heures et midi. Le son de sa respiration endormie. Les livres sur les murs — des millions de mots rangés dans l'ordre qu'il avait décidé, une bibliothèque qui était aussi une autobiographie, soixante ans de lectures empilées jusqu'au plafond.
    Elle écrivit : il perd les mots dans l'ordre inverse de leur acquisition. Les plus récents d'abord, les plus anciens en dernier. La langue classique du onzième siècle résiste mieux que le japonais contemporain. Comme si la langue la plus profondément inscrite était la dernière à partir. Comme si l'Alzheimer désfaisait la langue dans le sens du temps — en remontant vers la source.
    Elle écrivit : je fais peut-être la même chose à Paris. Je perds le japonais de surface et le japonais du fond résiste — il remonte, il réapparaît dans les moments où les défenses lâchent, dans le noir d'une chambre de bonne, dans la gorge d'une crise d'angoisse. La langue qu'il m'a apprise.
    Elle s'arrêta.
    Elle regarda son grand-père endormi.
    Elle pensa : tant qu'il est là, même diminué, même absent par intermittence — cette langue a encore un locuteur original. Elle n'est pas seulement en moi. Elle vient encore de quelque part en dehors de moi.
    Quand il mourra elle sera entièrement à moi. Je serai la seule à la parler.
    C'est terrifiant. C'est aussi peut-être ce qu'il voulait.

    12 mars. Après-midi
    Le quatrième jour il ne la reconnut pas.
    Elle entra dans le salon à quatorze heures. Il était éveillé, assis dans son fauteuil, les mains à plat sur les genoux — geste de Yuki qu'elle reconnut avec un léger vertige, ces mains posées à plat sur une surface pour rester là, pour ne pas partir.
    Il leva les yeux. La regarda.
    Rien. Pas de lumière qui revenait. Pas de nom. Un regard poli, légèrement méfiant, le regard qu'on adresse à quelqu'un d'inconnu entré dans votre maison.
    — Bonjour, dit-il prudemment.
    — Bonjour, grand-père.
    — Vous êtes... Il chercha. Une amie de Sachiko ?
    Elle s'assit dans le fauteuil en face de lui. Elle prit le temps de respirer. Elle pensa à Ducors — nommer cinq choses visibles. Le Genji Monogatari sur la table basse. La tasse de thé à moitié vide. La mousse dehors. Les livres. Ses mains.
    — Quelque chose comme ça, dit-elle.
    Il hocha la tête avec la courtoisie formelle qu'il avait toujours eue avec les inconnus. Il regarda le jardin. Elle le regarda regarder.
    Ils restèrent ainsi vingt minutes.
    À un moment il se tourna vers elle et dit — pas pour elle, pour lui-même, comme quelqu'un qui pense à voix haute sans savoir qu'il est entendu :
    — 物の哀れを知る。
    Mono no aware wo shiru.
    Connaître la mélancolie des choses.
    La même phrase. La phrase du Genji qu'il lui avait dite au téléphone depuis Paris. Sauf que cette fois il ne savait pas qu'il la lui disait. Cette fois c'était la mémoire profonde, la langue du fond, qui remontait toute seule — un fragment du onzième siècle qui résistait quand les noms des petites-filles ne résistaient plus.
    Elle ne dit rien.
    Elle écouta la phrase dans le silence du salon de Fushimi, dans la lumière de mars qui entrait par la fenêtre sur la mousse et les pierres.
    La phrase existait. Elle était dite. Ça suffisait.
    * * *
    13 mars. Matin. Départ
    Le matin du départ il était à nouveau presque lui-même.
    Elle fit ses bagages tôt. Sa mère lui prépara du riz et de la soupe de miso — le petit-déjeuner de toujours, les goûts de l'enfance, ces saveurs qu'aucune langue n'avait besoin de traduire. Elles mangèrent ensemble dans la cuisine silencieuse.
    Avant de partir elle retourna dans le salon.
    Il tenait son thé des deux mains. Il leva les yeux.
    — Tu pars, dit-il.
    — Je retourne à Paris.
    — Paris. Il dit le mot avec quelque chose — pas de la nostalgie, quelque chose de plus neutre, la façon dont on dit le nom d'un endroit qu'on n'a jamais vu mais qu'on connaît par les livres. Paris.
    — Je reviendrai.
    — Bien sûr.
    Elle s'agenouilla à côté de son fauteuil — comme le premier soir, comme toujours. Il posa la main sur ses cheveux. Sa main était légère, les doigts fins, la chaleur d'un corps qui continuait.
    — Tu as quelque chose à me demander, dit-il.
    Elle le regarda. Il la regardait avec une attention complète — ces yeux qui revenaient, par intermittence, à ce qu'ils avaient été.
    — Est-ce que ça fait mal, dit-elle. Quand les mots partent.
    Il réfléchit sérieusement. Pas pour la ménager — pour répondre exactement.
    — Non, dit-il. C'est plus tranquille que je croyais. Comme lire un livre qu'on connaît déjà et laisser des pages. On n'a pas besoin de tout relire. L'essentiel reste.
    — Et qu'est-ce qui reste ?
    Il regarda le jardin un moment.
    — La lumière sur la mousse, dit-il. Le goût du thé. Toi à douze ans sur mes genoux. Il marqua une pause. Les choses sans mots durent plus longtemps que les mots.
    Elle prit sa main. La tint un moment.
    — 頑張れ、お祖父ちゃん, dit-elle.
    Tiens bon, grand-père.
    Il sourit — ce sourire rare, du coin de la bouche.
    — 行ってらっしゃい、Emiko, dit-il.
    Va et reviens, Emiko.
    C'est ce qu'on dit au Japon quand quelqu'un part. Pas au revoir — va et reviens. La formule qui présuppose le retour, qui l'inscrit dans le départ lui-même, qui ne laisse pas de place à l'autre possibilité.
    Elle sortit dans la rue de Fushimi, son sac sur l'épaule.
    Elle ne se retourna pas.

    13 mars. Vol Osaka-Paris
    Je ne sais pas si je le reverrai.
    Je ne sais pas non plus si, la prochaine fois, il saura que c'est moi. Il pourrait ne plus jamais revenir à son nom pour moi. La petite pourrait devenir définitive. Ou personne — juste une femme dans le salon, polie, étrangère.
    J'ai pensé dans l'avion à ce qu'il m'a dit. Les choses sans mots durent plus longtemps que les mots.
    C'est une phrase de quelqu'un dont les mots partent. C'est peut-être la phrase la plus juste qu'il ait jamais dite — plus juste que ses cours, que ses annotations du Genji, que les lettres à ses anciens étudiants. Prononcée depuis l'intérieur de la dissolution, depuis l'endroit où on ne peut plus mentir parce qu'on n'a plus les outils du mensonge.
    Moi je perds les mots différemment. Pas par la maladie — par la distance, par le choc de deux langues qui se vident l'une l'autre. Mais peut-être que le résultat est le même : on arrive à quelque chose de plus nu, de moins habillé, de moins protégé.
    Plus nu n'est pas plus dangereux. C'est juste plus exposé.
    Et les choses exposées voient davantage. Reçoivent davantage.

    行ってらっしゃい.
    Va et reviens.
    Je vais. Je reviens.
    Paris dans huit heures.
    Le manteau rouge, Ducors, Antoine, la traduction de Céline page quarante-deux.
    La vie non finie qui attend d'être finie.
    — fin du chapitre XIII —

  • Emiko a Paris12

    EMIKO
    Roman
    CHAPITRE XII
    Sursis
    7 mars. Nuit. Opéra
    Elle n'avait pas appelé avant de venir.
    Le message était une seule ligne : je passe. Pas de point d'interrogation. Il avait répondu : ok. Deux caractères. Le minimum pour ne pas mentir sur ce que c'était.
    Dans le métro elle n'avait pas regardé les stations. Elle avait regardé ses mains — ces mains qui lui appartenaient encore, en principe, ces mains qui avaient encore une température, un poids, une façon d'occuper l'espace. Elle les avait retournées, paumes vers le haut. Les lignes dedans. Les petites cicatrices dont elle ne se rappelait plus l'origine. Les ongles coupés court, habitude de traductrice qui tape beaucoup.
    Kyoto dans deux jours. Le grand-père. L'appartement qui sent l'encens et le bois ancien.
    La traduction de Céline sur la table, page quarante-deux depuis trois semaines.
    Eric L. quelque part dans le 5e avec ses photos et ses questions de linguistique et le souvenir de ce qu'il avait entendu à travers un mur de plâtre.
    Le manteau rouge dans la fenêtre du 34 la nuit précédente — elle avait regardé, malgré sa décision de ne plus regarder, elle avait regardé.
    Tout ça ensemble, simultané, superposé, sans hiérarchie possible. Une accumulation qui n'avait pas de nom dans aucune langue qu'elle connaissait.
    Elle était sortie du métro à Opéra.

    L'ascenseur descendait. Lent. Brutalement lent.
    Les chiffres rouges s'éteignaient un à un, comme si l'immeuble effaçait les étages derrière eux.
    Elle ne disait rien. Elle se glissa contre lui d'un mouvement presque animal, sans regard préalable, sans demande. Son front contre sa poitrine. Ses mains serrées dans son manteau.
    Ce n'était pas un geste d'amour. C'était une suspension.
    Il sentit son corps — léger, presque trop léger — et, dans cette pression minuscule, quelque chose résista au vide.
    Dans le miroir, ils n'étaient que deux formes imparfaites. Deux passagers provisoires. Deux preuves encore tièdes.
    Les portes s'ouvrirent.
    La nuit d'Opéra les reçut sans émotion. Un café éclairé. Tables métalliques. Silence de fin de ville.
    Ils burent sans parler. Les mots auraient été une trahison.
    Ce qu'ils cherchaient n'était pas une histoire. C'était un signal.

    Dans la chambre de bonne, l'espace était réduit à l'essentiel : un lit étroit, un plafond trop bas, une fenêtre sur des toits sans lumière.
    Elle ôta son manteau comme on abandonne une peau étrangère. Il la regarda sans lyrisme.
    Ce qui advint n'était ni passion, ni douceur. C'était une vérification.
    Sous la peau : chaleur. Pulsation. Respiration.
    Le corps répondait encore. Donc ils existaient.
    Pendant quelques minutes, la chute s'interrompit.
    Puis le mouvement reprit.

    Après.

    Elle était allongée sur le dos, les yeux ouverts. Déjà ailleurs.
    Il sentit immédiatement le vide revenir — plus large, plus net.
    L'érotisme n'avait rien construit. Il avait seulement retardé l'effacement.
    Il comprit alors : le désir n'était pas une promesse. C'était un sursis.
    Dans l'obscurité, leurs corps refroidissaient lentement. Deux silhouettes redevenues séparées. Deux consciences à nouveau exposées au néant.
    Au matin, il ne resterait rien. Ni preuve. Ni trace.
    Seulement la certitude brève d'avoir existé quelques battements de cœur.


    Elle s'habilla dans le noir.
    Geste pour geste, le même qu'avant, le même qu'après chaque fois — les vêtements retrouvés au toucher, le manteau boutonné lentement, le sac. Elle ne regardait pas Antoine. Il ne dormait pas — elle l'entendait à sa respiration, trop régulière, la respiration de quelqu'un qui fait semblant de dormir pour lui laisser partir sans avoir à parler. Elle lui en fut reconnaissante. Parler aurait été une trahison. Les mots auraient nommé quelque chose qui ne voulait pas de nom.
    Elle sortit.
    Rue Soufflot à l'heure la plus froide de la nuit — ce creux entre trois et quatre heures du matin où la ville était réduite à elle-même, sans théâtre, sans passants, sans la performance quotidienne que Paris se donnait à elle-même. Juste les pavés, le froid, le Panthéon au bout de la rue dans sa lumière immuable.
    Elle marcha.
    Elle ne savait pas vers où — pas de direction consciente, juste les pieds qui choisissaient, le corps qui continuait sans que la tête ait besoin d'intervenir. Elle traversa le boulevard Saint-Michel désert. Elle descendit vers la Seine par des rues qu'elle ne connaissait pas encore. Elle marchait et la marche elle-même était quelque chose — une preuve supplémentaire, primitive, le corps qui se déplace donc le corps qui existe.
    Mais le vide revenait.
    Plus large, plus net, comme il avait dit — comme elle avait pensé, là-haut dans la chambre, allongée sur le dos les yeux ouverts et déjà ailleurs. Chaque fois un peu plus large. Chaque fois un peu plus net. Comme si les vérifications successives, au lieu de consolider quelque chose, creusaient davantage — comme si prouver l'existence en la consommant diminuait à chaque fois la quantité disponible.
    Elle arriva au bord de la Seine.
    Le Pont de la Tournelle. La quatrième fois.
    Elle n'avait pas compté ce matin-là. Elle compta rétrospectivement — première fois après la Cité Universitaire, deuxième fois après Eric L., troisième fois après le message de sa mère, maintenant. Quatre. Elle se demanda à partir de combien de fois le comptage devenait lui-même un signe.
    L'eau en dessous. Noire, lente, indifférente. Les reflets déformés par le courant — la rive, les lampadaires, quelques fenêtres encore éclairées dans les immeubles. Paris dans l'eau, renversée, légèrement défaite.
    Elle pensa à Ducors. À ce qu'il avait dit — je vais vous poser une question directe. Est-ce que vous pensez à en finir. Elle avait dit : pas de façon précise, des images. La Seine, parfois.
    Ce soir les images étaient précises.
    Pas des plans. Pas des intentions. Quelque chose entre les deux — la précision d'une imagination qui commence à savoir ce qu'elle imagine, qui commence à connaître les contours de la chose par cœur, comme on connaît un passage d'un texte à force de le relire.
    Elle resta là cinq minutes. Peut-être dix.
    Puis elle sortit son téléphone et appela Ducors.

    Il décrocha à la deuxième sonnerie.
    Quatre heures du matin. Il décrocha à la deuxième sonnerie avec une voix qui n'était pas celle du sommeil — ou qui l'avait été une minute avant et qui maintenant était entièrement présente, entièrement là.
    — Emiko.
    — Je suis au Pont de la Tournelle, dit-elle.
    Un silence d'une seconde.
    — Depuis combien de temps ?
    — Je ne sais pas. Un moment.
    — Vous regardez l'eau.
    — Oui.
    — Est-ce que vous êtes en sécurité là maintenant ?
    Elle réfléchit honnêtement. C'était la chose qu'il lui avait apprise — répondre honnêtement à cette question-là, pas rassurer, pas minimiser, répondre honnêtement.
    — Je ne sais pas, dit-elle.
    — Bien. Restez en ligne avec moi. Vous pouvez faire ça ?
    — Oui.
    — Dites-moi ce que vous voyez. Pas l'eau. Autre chose. La rive, les bâtiments, n'importe quoi d'autre.
    Elle leva les yeux de l'eau. Elle regarda.
    — Notre-Dame, dit-elle. On voit le chantier depuis ici. Les échafaudages, les lumières de travail. Ils travaillent la nuit.
    — Oui. Ils reconstruisent depuis l'incendie. Qu'est-ce que vous voyez d'autre ?
    — Un bateau-mouche à quai. Il est éteint. Un homme qui promène un chien sur le quai en bas — le chien est petit, il tire sur la laisse. Le chien veut aller vers la Seine et l'homme résiste.
    — Continuez à regarder le chien.
    Elle regarda le chien. Le petit chien blanc qui tirait, qui insistait, qui ne comprenait pas pourquoi l'homme résistait.
    Quelque chose céda en elle — pas de façon dramatique, sans larmes, juste un relâchement d'une tension qu'elle n'avait plus la force de maintenir. Elle s'écarta du parapet d'un pas.
    — Je me suis reculée, dit-elle.
    — Bien. Marchez vers le quai. Descendez. Il y a des bancs sur le quai.
    Elle descendit. Elle s'assit sur un banc en pierre froide. Le chien et l'homme étaient plus loin maintenant, deux silhouettes qui s'éloignaient sous les lampadaires.
    — Je suis assise, dit-elle.
    — Je reste en ligne. Vous n'avez pas à parler. Restez juste là.
    Elle resta. La Seine devant elle, mais de bas, au niveau de l'eau — différente depuis ici, moins abstraite, plus réelle, avec son bruit de courant et son odeur de fleuve et les petites vagues contre les piliers du pont.
    Ils restèrent en ligne vingt minutes sans parler.
    — Ducors, dit-elle finalement.
    — Je suis là.
    — Je pars après-demain pour Kyoto. Pour mon grand-père.
    — Je sais. Bien.
    — Je ne voulais pas partir comme ça. Sans avoir passé cette nuit.
    — Vous l'avez passée. Vous êtes là.
    Encore. Ce mot encore qui revenait, qui portait tout.
    — Rentrez rue des Martyrs maintenant, dit-il. Pas seule en taxi — appelez quelqu'un ou prenez le premier métro dans une heure. Vous pouvez faire ça ?
    Elle pensa à Claire. Le 34 rue des Martyrs, la fenêtre qui ne s'éteignait jamais. Elle composa le message sans raccrocher — une seule ligne à Claire : tu peux venir sur le quai Montebello ? Elle renvoya son attention vers Ducors.
    — J'ai écrit à Claire, dit-elle.
    — Bien. Je vous rappelle demain matin. Neuf heures.
    — D'accord.
    — Emiko.
    — Oui.
    — Vous avez bien fait d'appeler.
    Elle raccrocha. Elle attendit sur le banc de pierre avec la Seine devant elle et le chantier de Notre-Dame dans le dos et le froid de mars qui descendait jusqu'aux os.
    Dix minutes plus tard, des pas sur le quai.
    Un manteau rouge.

    8 mars. 07h22. Journal
    Claire est restée jusqu'à l'aube.
    Elle n'a pas posé de questions. Elle s'est assise sur le banc à côté de moi et elle a regardé la Seine et nous avons attendu ensemble que le ciel change de couleur. À cinq heures quarante le noir est devenu gris. À six heures vingt le gris est devenu blanc. Elle a dit : on rentre. Nous sommes rentrées.
    Elle m'a fait du thé dans mon appartement. Elle a ouvert les rideaux. Elle a dit : dors. Elle est partie.
    Je n'ai pas dormi. J'écris.

    Je comprends quelque chose ce matin que je n'avais pas compris avant.
    Chaque fois que je vais dans cette chambre c'est la même chose — l'interruption, puis le retour du vide, plus large, plus net. Je le savais. Je le notais. Je continuais quand même parce que l'interruption elle-même, même brève, même suivie du vide agrandi — était la seule chose disponible.
    Mais disponible n'est pas suffisant. Ce qui retarde l'effacement ne guérit pas l'effacement.
    Le désir n'était pas une promesse. C'était un sursis.
    Et les sursis successifs ne construisent pas une vie. Ils épuisent celle qu'il reste.

    Je pars dans deux jours voir un homme de quatre-vingt-deux ans qui est en train de mourir et qui m'a dit un soir au téléphone : 物の哀れを知る. Connaître la mélancolie des choses.
    Je la connais. Je la connais trop bien peut-être. La question est si la connaître suffit — si la nommer, la traduire, en faire littérature suffit à survivre dedans.
    Je ne sais pas encore.
    Je pars après-demain.
    Je reviendrai.
    Ce n'est pas une certitude. C'est une décision.
    Pour l'instant c'est la seule différence que je sois capable de faire.
    — fin du chapitre XII —

  • Rue Soufflot@3

    Très bien.
    On va vers la compréhension tardive — simple, presque nue — et la phrase d’Emiko, dite sans violence, mais décisive.


    Je reviens plus tard.

    La chambre est froide.

    Emiko est assise près de la fenêtre.
    Habillée.
    Calme.

    Elle ne me regarde pas immédiatement.

    Je m’approche.

    MOI — Je suis désolé.

    Elle hoche la tête, comme si l’excuse était attendue, déjà classée.

    Silence.

    Puis, doucement —

    EMIKO — J’aurais aimé rester tranquille après.
    (pause)
    Un peu de temps. Juste… rester.

    Sa voix ne tremble pas.
    Elle ne réclame rien.
    Elle constate.

    Je comprends alors ce que j’ai interrompu.

    Ce n’était pas seulement l’étreinte.
    C’était l’après.

    La chaleur lente.
    Les corps immobiles.
    Le silence partagé.

    Ce moment où rien ne prouve plus l’existence —
    parce qu’elle est simplement là.

    Je réponds trop vite aux appels.

    Comme si exister dépendait toujours d’une voix extérieure.
    Comme si je ne pouvais pas rester.

    Emiko me regarde enfin.

    EMIKO — Avec toi, il y a toujours un ailleurs.

    Phrase douce.
    Irréversible.

    Je m’assois au bord du lit.

    Je comprends — sans défense possible —
    que quitter l’instant m’empêche d’y habiter.

    Que répondre toujours au monde
    m’empêche de rester avec quelqu’un.

    Kim m’appelle — je redeviens réel.
    Mais en partant, je retire quelque chose à celle qui était là.

    Je vis dans le rappel.
    Pas dans la présence.

    Emiko se lève.

    EMIKO — Ce n’est pas grave.
    Mais moi, j’aime rester.

    Elle éteint la lumière.

    Et dans l’obscurité, je comprends —
    non pas le néant —
    mais ma fuite.