Le Japon en fêtes
Garde a vue a Tokyo 2
La fouille fut méthodique, presque chirurgicale. Chaque vêtement sorti, déplié, inspecté. Mes chaussures de randonnée retournées. Mon duvet déroulé. Les talismans des temples manipulés avec précaution, photographiés. Ils cherchaient quelque chose, mais quoi ? Je n'avais rien volé. Enfin, rien consciemment. Un jus de fruit bu dans un frigo, du saké périmé jeté... était-ce vraiment pour cela qu'on m'arrêtait ?
Quand ils eurent terminé, le commissaire fit un signe de tête. L'un des policiers s'approcha avec les menottes. Le cliquetis métallique résonna dans la petite pièce,dans ma tête fatiguée. Avant de les refermer sur mes poignets, il enroula soigneusement un morceau de tissu doux autour de chaque bracelet. Un geste étrange, presque délicat, qui contrastait avec la violence symbolique de l'acte.
Même dans l'arrestation, la politesse japonaise trouvait sa place.
Quatre policiers m'encadrèrent ensuite : un de chaque côté, un devant, un derrière. Une escorte digne d'un criminel dangereux. Nous traversâmes l'aéroport par des couloirs de service que les passagers ne voient jamais. Je devais offrir un spectacle étrange : un occidental en vêtements de randonneur froissés, menotté, entouré de quatre hommes en costume.
La voiture de police nous attendait à une sortie dérobée. Je m'installai à l'arrière, encadré par deux policiers. Les portières claquèrent avec un bruit sourd et définitif.
Le trajet s'engagea dans les méandres de Tokyo. Trois heures à traverser la mégalopole, coincé entre deux policiers silencieux, les mains entravées sur les genoux. Je regardais défiler les buildings, les enseignes lumineuses, la vie normale qui continuait dehors pendant que la mienne basculait dans l'absurde.
Au bout d'une heure et demie, le chauffeur se gara devant un petit restaurant de ramen. L'un des policiers descendit rapidement.
« Pause déjeuner, » m'expliqua son collègue.
Nous le regardâmes entrer dans l'échoppe, s'installer au comptoir. À travers la vitrine, je le vis avaler son bol de nouilles avec une rapidité impressionnante. Cinq minutes plus tard, il était de retour.
« C'était rapide ! » s'exclama le chauffeur en riant.
Je ne pus m'empêcher d'ajouter, en japonais : « Oui, mais très mauvais pour la digestion. Il faudrait mâcher plus lentement. »
Un silence. Puis des rires. Authentiques, spontanés.
« Vous parlez vraiment bien japonais, » dit celui à ma gauche.
« J'ai vécu ici il y a quelques années. J'adore votre pays. C'est pour ça que je suis revenu faire le Kumano Kodo. »
« Le chemin de pèlerinage ? » L'intérêt était palpable dans sa voix. « Vous l'avez terminé ? »
« Oui. C'était magnifique. Difficile, mais magnifique. »
L'atmosphère s'était détendue. Nous parlâmes du pèlerinage, des temples, de la beauté des montagnes de Kii. Ils semblaient presque oublier que j'étais leur prisonnier. Moi aussi, par moments. Je gardais ce calme étrange, cette sérénité qui ne me quittait pas depuis l'aéroport. Je n'avais rien à me reprocher. C'était un malentendu, forcément. Tout s'éclaircirait au commissariat.
Nous arrivâmes enfin au commissariat central de Tokyo, un bâtiment massif et gris. On me conduisit dans une salle d'interrogatoire, semblable à celle de Haneda mais plus grande. Un détective en civil m'attendait, accompagné d'un interprète.
« Asseyez-vous, » dit-il sans préambule.
Il ouvrit un dossier, consulta des documents.
« Nous avons reçu un signalement de la police d'Owase. Le 15 août 2024, vous êtes entré illégalement dans une propriété privée. Vous avez volé une bouteille de saké, entre autres choses. »
Une bouteille de saké.
Je fouillai ma mémoire. Le chalet. Le frigo. Le jus de fruit, oui. Mais du saké ? Je ne me souvenais pas d'avoir pris du saké. J'avais jeté une bouteille périmée, certes, mais...
« Je ne comprends pas, » dis-je lentement. « Je n'ai pas volé de saké. Je ne me souviens pas de ça. »
Le détective me regarda fixement, comme s'il cherchait à percer mes pensées.
« Vous niez les faits ? »
« Non. Enfin, je ne sais pas. Je suis entré dans ce qui ressemblait à une albergue, un refuge pour pèlerins. J'ai bu un jus de fruit en attendant le propriétaire. Mais je n'ai rien volé consciemment. Et du saké... je ne m'en souviens vraiment pas. »
L'incrédulité m'envahissait à nouveau. Comment cette histoire absurde pouvait-elle prendre de telles proportions ? Comment un geste innocent, né de l'épuisement et d'un malentendu culturel, pouvait-il me mener ici, menotté, interrogé comme un criminel ?
Le détective referma son dossier d'un geste sec.
Je ne sais rien de cette affaire, nous allons parler avec le commissaire d'Owase.Nous partons pour Owase .
La cellule du commissariat de Tokyo était propre, presque clinique. Un tatami au sol, une couverture pliée, une petite fenêtre grillagée trop haute pour voir quoi que ce soit.
Je m'allongeai, les yeux fixés au plafond.
Les jours passaient. Un, deux, cinq, huit. Je perdais la notion du temps. Les interrogatoires continuaient, toujours aussi minutieux. Le commissaire voulait comprendre, vraiment comprendre, ce qui s'était passé ce jour d'août.
Et moi, je continuais à raconter. Encore et encore. La même histoire, les mêmes détails, avec la même honnêteté.
Je n'avais rien à cacher. Rien à inventer. Juste un pèlerin épuisé qui avait fait une erreur de jugement culturel.
Le dixième jour approchait.
Chapitre 4 : Le procureur et le juge
Chaque interrogatoire commençait de la même manière.
Le commissaire s'asseyait en face de moi, l'interprète à ses côtés. Il posait ses mains à plat sur la table, me regardait droit dans les yeux.
« Pascal-san, je vous rappelle vos droits. Vous pouvez garder le silence. Vous pouvez dire seulement ce que vous souhaitez dire. Vous comprenez ? »
« Oui, je comprends. »
« Bien. Commençons. »
Et les questions défilaient. Toujours les mêmes, mais sous des angles différents. À quelle heure exactement étiez-vous arrivé au chalet ? Combien de temps êtes-vous resté ? Qu'avez-vous touché ? Qu'avez-vous bu ? Qu'avez-vous pris ?
Je répondais dans les moindres détails. Je revoyais la scène comme si j'y étais encore : l'épuisement dans mes jambes, la soif qui me brûlait la gorge, le soulagement de voir ce panneau « ALBERGUE », la porte ouverte, le silence du chalet vide.
Un jour, le commissaire sortit un ordinateur portable. Il tourna l'écran vers moi.
« Regardez. »
Des vidéos de surveillance. Moi, marchant dans les rues d'Owase, sac à dos sur les épaules, bâton de pèlerin à la main. Les caméras m'avaient filmé sans que je m'en rende compte. Il y avait même des images de l'hôtel où j'avais passé une nuit, avant de reprendre le Kumano Kodo.
« On vous a suivi à la trace, » expliqua-t-il calmement. « Caméras de la ville, hôtel, connexion WiFi au chalet. Et votre ADN, bien sûr. Vos empreintes digitales. »
Je regardais ces images de moi-même, ce pèlerin innocent qui ignorait qu'il était déjà fiché, déjà suivi, déjà condamné peut-être.
« Je ne savais pas, » dis-je simplement.
« On sait. »
Le sixième jour, on m'annonça que j'allais être convoqué devant le procureur. À deux heures de route d'Owase.
Tôt le matin, on me fit monter dans une voiture. Le commissaire conduisait lui-même. L'interprète nous accompagnait.
Elle s'appelait Yuki. Je ne connaissais que son prénom. Elle portait toujours un masque chirurgical, comme beaucoup de Japonais, mais ses yeux en amande et les mèches de cheveux teints en blond qui dépassaient de son chignon me permettaient de deviner qu'elle était belle. Son regard avait quelque chose de mélancolique, une tristesse discrète qui ne correspondait pas à la neutralité de sa voix quand elle traduisait.
Parfois, entre deux phrases, nos regards se croisaient. Elle semblait s'excuser silencieusement de la situation. Ou peut-être projetais-je mes propres sentiments sur elle.
Le bureau du procureur était austère. Un homme d'une cinquantaine d'années, le visage dur, les gestes secs. Il me fit asseoir, consulta le dossier, leva les yeux vers moi.
« Qu'avez-vous mangé à l'albergue ? »
La question me prit de court.
« Mangé ? »
« Oui. Vous avez pris de la nourriture ? »
« Non. Enfin... j'ai bu un jus de fruit. Mais ensuite je suis sorti acheter un bento dans un konbini. »
« Quel type de bento ? »
Je le regardai, incrédule.
« Je ne m'en souviens pas. Il y a tellement de variétés de bento dans les konbini. Comment voulez-vous que je me souvienne d'un bento acheté il y a un an ? »
Le procureur nota quelque chose. Son visage ne trahissait aucune émotion.
L'entretien dura deux heures. Froid, administratif, sans la moindre empathie. Quand il fut terminé, je me sentis vidé.
Quelques jours plus tard, convocation chez un deuxième procureur. Plus jeune celui-là, la quarantaine, le sourire plus facile.
« Pascal-san, » commença-t-il. « J'ai lu votre dossier. J'aimerais comprendre : pourquoi aimez-vous autant le Japon ? »
La question me surprit. Ce n'était pas une question d'interrogatoire. C'était une vraie question, humaine.
« Parce que c'est un pays magnifique. La culture, les gens, les paysages. J'y ai vécu il y a des années. J'y ai des amis. J'y ai laissé une partie de mon cœur. »
Il hocha la tête, satisfait.
« Vous connaissez ma région ? Saitama ? »
« Un peu. Pas autant que je le voudrais. »
« Il faut venir au matsuri de Saitama. C'est magnifique. Des chars décorés, de la musique traditionnelle. Vous aimeriez. »
Nous parlâmes du Japon pendant une heure. Des festivals, de la gastronomie, des temples. Comme deux amis autour d'un café, pas comme un procureur et un suspect.
Quand je quittai son bureau, je me sentis presque léger.
Le huitième jour : le juge.
Un homme âgé, les cheveux blancs, la voix posée. Il me reçut dans un tribunal presque vide, juste lui, moi, Yuki l'interprète, et le commissaire en retrait.
« Monsieur, » dit-il en lisant l'acte d'accusation. « Vous êtes entré par effraction dans un magasin vide. »
Je me redressai sur ma chaise.
« Non. »
Le juge leva les yeux, surpris.
« Non ? »
« Non, ce n'est pas par effraction. La porte était ouverte. Je n'ai rien forcé. Je n'ai rien cassé. »
« Mais vous êtes entré sans autorisation. »
« Sans autorisation, oui. Mais pas par effraction. Ce n'est pas la même chose. »
Yuki traduisit. Le juge fronça les sourcils. Il consulta le commissaire du regard. Une discussion rapide en japonais s'ensuivit.
Je compris le problème. En japonais, les nuances entre « sans autorisation » et « par effraction » étaient floues. Dans le système juridique japonais, entrer quelque part sans permission, même par une porte ouverte, était considéré presque au même niveau qu'une effraction.
« C'est un problème de traduction, » protestai-je. « En français, en droit français, l'effraction implique une violence, une force. Moi, je n'ai rien forcé. »
Le juge nota quelque chose. Son expression restait indéchiffrable.
Entre-temps, j'avais rencontré l'avocat commis d'office.
Un jeune homme d'une trentaine d'années, costume impeccable, mallette de cuir. Il s'assit en face de moi dans la salle d'interrogatoire, sortit des documents.
« Je suis votre avocat, » dit-il en anglais hésitant. « Je vous rappelle vos droits. Vous n'êtes pas obligé de parler. Vous pouvez demander ma présence à tout moment. »
« Merci. »
« J'irai voir M. Kawabata. Le plaignant. Je lui parlerai. »
« Je voudrais lui présenter mes excuses, » dis-je immédiatement. « Et lui proposer un dédommagement. Disons... 30 000 yens maximum. Pour compenser le jus de fruit, le saké, la poupée. »
L'avocat nota.
« Je transmettrai. »
Le lendemain, il revint.
« M. Kawabata retire sa plainte. »
Mon cœur bondit.
« C'est vrai ? »
« Oui. Mais il refuse votre argent. »
« Il refuse ? Pourquoi ? »
L'avocat haussa les épaules.
« Il dit que ce n'est pas nécessaire. »
Je restai silencieux un moment. M. Kawabata, cet homme que je n'avais jamais vu, qui avait déclenché toute cette machine judiciaire... il retirait sa plainte. Sans même accepter de compensation.
« Je promets de lui renvoyer la figurine, » dis-je. « La poupée japonaise que j'ai prise. Je croyais que le chalet était abandonné à cause du Covid. Mais je lui renverrai. Je vous le promets. »
L'avocat hocha la tête.
« Je le lui dirai. »
Le dernier interrogatoire avec le commissaire fut différent.
Il s'assit en face de moi, mais cette fois, il n'ouvrit pas son carnet de notes. Il me regarda simplement, longuement.
« Pascal-san, » dit-il finalement. « Je veux que vous sachiez quelque chose. »
Je me penchai en avant.
« Je sais que vous n'êtes pas une mauvaise personne. »
Les mots restèrent suspendus entre nous.
« Dans ma carrière, j'ai interrogé des centaines de suspects. Des voleurs, des criminels, des menteurs. Mais vous... vous êtes différent. C'est rare, très rare, d'interroger quelqu'un d'aussi honnête. »
Ma gorge se serra.
« Merci, » murmurai-je.
« Vous avez fait une erreur. Une erreur culturelle. Mais vous n'aviez pas de mauvaises intentions. Je le sais. Le procureur le sait. Le juge le saura. »
Un silence.
« Vous savez, » reprit-il avec un sourire timide. « J'aimerais bien vous inviter chez moi. Un homestay. Vous êtes quelqu'un d'intéressant. Ma femme adorerait vous rencontrer. Vous pourriez nous parler de vos voyages, du chemin de Compostelle, du Kumano Kodo. »
Je le regardai, ému. Cet homme qui m'avait arrêté, interrogé, enfermé pendant dix jours... voulait m'inviter chez lui.
« Ce serait un honneur, » dis-je sincèrement.
« Peut-être un jour. Quand tout cela sera terminé. »
Il se leva, me tendit la main. Je la serrai.
« Encore un jour ou deux ici, » dit-il. « Ensuite, vous serez libre. »
Je hochai la tête.
Le cauchemar touchait à sa fin.
Mais quelque chose d'autre commençait : une promesse. Une dette. Un livre à écrire.On me fit descendre de la voiture. Le commissaire ouvrit la porte du commissariat.
« Bienvenue à Owase, » dit-il avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
Je franchis le seuil.
Mon calvaire ne faisait que commencer.