Le Japon en fêtes
3 Garde a vue
Les jours qui suivirent prirent une routine .
Chaque matin, à 6h30, un policier ouvrait la cellule.
« Numero 7 !... Brossage des dents. »
Je sortais dans le corridor. Un lavabo, un miroir, une brosse à dents fournie par le commissariat. Mais avant même d'atteindre le lavabo : fouille complète. Corps entier, bras levés, jambes écartées. Puis le détecteur de métaux, passé méthodiquement sur tout mon corps, même la plante des pieds.
« Pourquoi les pieds ? » demandai-je le deuxième jour.
« Certains cachent des objets entre les orteils, » répondit le policier sans sourire.
Après le brossage des dents, retour en cellule. Même rituel : fouille, détecteur de métaux.
À 8h, le petit déjeuner. Un bento apporté par un jeune policier. Riz, poisson grillé, légumes marinés, soupe miso. Simple, mais bon.
Puis l'attente.
Les interrogatoires commençaient généralement vers 10h. Une à trois fois par jour, selon les questions du commissaire. On venait me chercher, nouvelle fouille, nouveau passage au détecteur de métaux, puis direction une salle d'interrogatoire au premier étage.
Le commissaire m'attendait toujours, accompagné d'une interprète. Une femme d'une quarantaine d'années, aux manières douces, qui traduisait avec une neutralité parfaite.
« Bonjour Pascal-san, » disait invariablement le commissaire.
Pascal-san. Pas « le détenu », pas « le suspect ». Pascal-san. Cette politesse japonaise, même dans l'accusation.
« Bonjour commissaire. »
Les interrogatoires étaient longs, méticuleux, mais jamais hostiles. Le commissaire posait ses questions calmement, écoutait mes réponses, prenait des notes. Je lui racontais tout, dans les moindres détails. Le Kumano Kodo, ma fatigue, le panneau « ALBERGUE », mon entrée dans le chalet, le jus de fruit bu dans le frigo, la bouteille de saké périmée que j'avais vidée et jetée.
Au fur et à mesure que je parlais, les souvenirs revenaient avec une netteté surprenante. Des détails que je croyais oubliés ressurgissaient : la couleur du chalet, l'odeur du bois, la disposition des pièces, le bruit du vent dans les arbres.
« Vous avez une excellente mémoire, » remarqua le commissaire lors du troisième interrogatoire.
« Je ne sais pas. C'est peut-être parce que je dis la vérité. »
Il hocha la tête lentement, comme s'il pesait mes mots.
Un jour, on me conduisit dans une autre pièce pour prendre mes empreintes digitales. Un technicien installa l'encre, le papier. Je posai mes doigts sur le tampon encreur, puis sur la feuille.
Le technicien s'arrêta net.
« Kirei... » murmura-t-il. Beau. Propre.
Le commissaire, présent dans la pièce, s'approcha pour regarder. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement.
« C'est incroyable, » dit-il. « Vos empreintes sont si nettes, si claires. Je n'ai jamais vu ça. D'habitude, il faut appuyer fort, les gens ont mal, les empreintes sont floues. Mais vous... c'est parfait du premier coup. »
Il me regarda avec une expression étrange, presque respectueuse.
« Vous savez ce qu'on dit au Japon ? Quand on aime vraiment ce pays, quand on a le cœur pur, les empreintes sortent claires. »
Je ne sus pas quoi répondre. L'idée était belle, poétique, typiquement japonaise. Cette capacité à trouver du sens spirituel dans les détails les plus prosaïques.
Les repas arrivaient avec une régularité d'horloge. Midi, 18h. Toujours des bento, toujours soigneusement préparés. Parfois, je reconnaissais des plats régionaux d'Owase : du thon local, des algues de la côte.
Les après-midi étaient longs. Je n'avais rien pour occuper mon esprit. Le troisième jour, je demandai à récupérer mon livre.
« Le roman français ? » Le jeune policier qui m'avait apporté le repas secoua la tête. « Désolé. Pas possible. »
« Pourquoi ? »
« Le commissaire dit que vous pourriez avoir de mauvaises idées en lisant. Et nous, on ne comprend pas le français, donc on ne peut pas vérifier le contenu. »
« De mauvaises idées ? C'est un roman littéraire ! »
Il haussa les épaules, un peu gêné.
« C'est le règlement. Mais on peut vous apporter des mangas si vous voulez. »
Des mangas. Je faillis rire. Moi qui avais toujours été plutôt littérature classique, romans exigeants, essais philosophiques... Et on me proposait des mangas.
« D'accord, » finis-je par dire. « Pourquoi pas. »
Le lendemain, une pile de mangas apparut dans ma cellule. One Piece, Dragon Ball, Detective Conan. Je les feuilletai, amusé malgré moi. C'était mieux que rien.
Le cinquième jour, une surprise : on m'annonça que j'avais droit à un bain chaud.
Un luxe inespéré. On me conduisit à une salle de bains au sous-sol du commissariat. Un ofuro traditionnel, une grande baignoire en bois où l'on pouvait s'immerger complètement. L'eau était brûlante, parfaite.
Je restai une heure dans ce bain, sentant mes muscles se détendre, mon esprit s'apaiser. Pour la première fois depuis mon arrestation, je me sentis presque humain à nouveau.
Le septième jour, on m'autorisa une promenade. Une grande pièce vide au rez-de-chaussée, peut-être dix mètres sur dix. Je marchais en rond, comme un animal en cage, mais au moins je bougeais.
Deux jeunes policiers, de garde ce jour-là, vinrent me parler à travers les barreaux.
« Pascal-san, c'est vrai que vous avez fait le chemin de Compostelle ? »
« Oui. Trois mois de marche. De la France jusqu'en Espagne. »
« Trois mois ! » Leurs yeux brillaient d'admiration. « C'était comment ? »
Je leur racontai. Les Pyrénées, la Meseta infinie, les villages espagnols, les rencontres avec d'autres pèlerins, l'arrivée à Saint-Jacques. Ils m'écoutaient, fascinés, posant mille questions.
« Et le Kumano Kodo ? »
« Plus difficile physiquement. Les montagnes sont très raides. Mais encore plus beau, je crois. Plus spirituel aussi. »
Ils hochèrent la tête avec fierté. Leur pays, leur patrimoine.
Avec le commissaire, dès le premier entretien, quelque chose s'était installé. Un respect mutuel, étrange mais réel. Il me traitait avec une courtoisie qu'on n'associe généralement pas aux interrogatoires de police.
« Pascal-san, » disait-il toujours en commençant.
Jamais « le Français », jamais « le suspect ». Pascal-san.
Et moi, au commissariat, j'étais devenu le numéro 7.
« Hé, 7 ! » m'appelaient les policiers de garde. « Ton repas ! »
« 7, tu veux du thé ? »
Au début, cela m'avait choqué. Être réduit à un numéro. Mais très vite, je compris que ce n'était pas déshumanisant. C'était juste pratique, administratif. Une manière neutre de me désigner.
Et étrangement, cela créait aussi une forme de camaraderie. J'étais « 7 », comme on aurait été « Dupont » ou « Tanaka ». Un membre temporaire de cette petite communauté du commissariat d'Owase.
Les jours passaient. Un, deux, cinq, huit. Je perdais la notion du temps. Les interrogatoires continuaient, toujours aussi minutieux. Le commissaire voulait comprendre, vraiment comprendre, ce qui s'était passé ce jour d'août.
Et moi, je continuais à raconter. Encore et encore. La même histoire, les mêmes détails, avec la même honnêteté.
Je n'avais rien à cacher. Rien à inventer. Juste un pèlerin épuisé qui avait fait une erreur de jugement culturel.
Le dixième jour approchait.# Chapitre 1 : Haneda
L'aéroport de Haneda bourdonnait de cette agitation feutrée propre aux aéroports japonais. Après trois semaines sur les sentiers du Kumano Kodo, je flottais encore dans cette étrange euphorie du marcheur qui retrouve la civilisation. Mes jambes gardaient la mémoire des montées abruptes, des descentes dans la brume, des sanctuaires rouges surgissant au détour d'un virage. Mon sac à dos pesait lourd sur mes épaules, chargé de souvenirs, de talismans achetés dans les temples, de quelques vêtements imprégnés de cette odeur de forêt et de sueur qui ne me quittait plus.
La file d'attente au contrôle des passeports avançait lentement. Je regardais distraitement les panneaux en kanji que je ne savais toujours pas déchiffrer malgré mes semaines au Japon. Mon vol pour Paris décollait dans trois heures. J'avais le temps. Tout était calme, prévisible, normal.
Le douanier examina mon passeport avec cette attention méticuleuse qui caractérise chaque geste administratif japonais. Il leva les yeux vers moi, puis de nouveau vers l'écran de son ordinateur. Un silence. Puis un autre regard, plus insistant cette fois.
« Monsieur, » dit-il dans un anglais hésitant, « vous pouvez venir avec moi, s'il vous plaît ? »
Ce n'était pas vraiment une question.
« Un problème ? » demandai-je, surpris mais pas inquiet. Peut-être un tampon manquant, un formulaire mal rempli.
« Juste contrôle de routine. Vos bagages aussi, s'il vous plaît. »
Je le suivis dans un couloir adjacent, loin du flux des passagers. La pièce où il m'introduisit était petite, impersonnelle, éclairée par des néons blancs. Deux tables métalliques, quelques chaises. Rien d'autre. Une salle d'interrogatoire classique, comme on en voit dans les films.
Trois hommes en costume sombre attendaient déjà. L'un d'eux, plus âgé, les cheveux grisonnants, se tenait très droit. Il avait l'autorité tranquille de ceux qui ont l'habitude d'être obéis. Le commissaire, supposai-je.
« Bonjour Monsieur, » dit-il en japonais, avant de répéter en anglais approximatif. « Nous devons fouiller vos bagages. Très minutieusement. »
Je posai mon sac sur la table métallique. Tout cela commençait à ressembler à une scène de cinéma, irréelle, détachée de moi. J'étais spectateur de ma propre vie.
« Le Japon est devenu bien sévère, » plaisantai-je, tentant de détendre l'atmosphère. « C'est à cause des Jeux Olympiques ? »
Personne ne sourit.
Le commissaire sortit son téléphone portable, tapota l'écran, puis me le tendit sans un mot. Je baissai les yeux vers l'écran. Un texte en français, manifestement passé par un traducteur automatique, s'affichait :
« Vous êtes en état d'arrestation pour intrusion illégale dans propriété privée, vol de boissons alcoolisées, vol d'objets, et vol de boissons artisanales. Faits commis le 15 août 2024 à Owase, préfecture de Mie. Vous avez le droit de garder le silence. »
Je relus les mots une fois, deux fois, trois fois. Ils refusaient de prendre sens. Owase. Le 15 août. Le chalet.
L'albergue.
Mon sang se glaça dans mes veines. Le souvenir me revint d'un coup : ce magnifique chalet en bois au bord du chemin, le panneau « ALBERGUE », ma soif terrible après des heures de marche sous le soleil d'été, la porte ouverte, personne à l'intérieur. Le jus de fruit bu directement au frigo. La bouteille de saké périmée que j'avais jetée. Ces gestes anodins, faits dans l'épuisement et l'attente du propriétaire qui ne venait pas.
C'était il y a plus de trois mois.
Je levai les yeux vers le commissaire. Il me regardait avec une expression indéchiffrable, à mi-chemin entre la sévérité professionnelle et quelque chose qui ressemblait presque à de la curiosité.
« Je ne comprends pas, » murmurai-je. « C'était une albergue. Comme sur les chemins de Compostelle. J'attendais le propriétaire... »
Mais déjà, l'un des policiers s'approchait avec des menottes.
Le film continuait. Sauf que j'étais dedans.
La fouille fut méthodique, presque chirurgicale. Chaque vêtement sorti, déplié, inspecté. Mes chaussures de randonnée retournées. Mon duvet déroulé. Les talismans des temples manipulés avec précaution, photographiés. Ils cherchaient quelque chose, mais quoi ? Je n'avais rien volé. Enfin, rien consciemment. Un jus de fruit bu dans un frigo, du saké périmé jeté... était-ce vraiment pour cela qu'on m'arrêtait ?
Quand ils eurent terminé, le commissaire fit un signe de tête. L'un des policiers s'approcha avec les menottes. Le cliquetis métallique résonna dans la petite pièce. Avant de les refermer sur mes poignets, il enroula soigneusement un morceau de tissu doux autour de chaque bracelet. Un geste étrange, presque délicat, qui contrastait avec la violence symbolique de l'acte.
« Pour ne pas blesser la peau, » expliqua-t-il en japonais.
Même dans l'arrestation, la politesse japonaise trouvait sa place.
Quatre policiers m'encadrèrent ensuite : un de chaque côté, un devant, un derrière. Une escorte digne d'un criminel dangereux. Nous traversâmes l'aéroport par des couloirs de service que les passagers ne voient jamais. Des employés s'arrêtaient pour nous regarder passer. Je devais offrir un spectacle étrange : un occidental en vêtements de randonneur froissés, menotté, entouré de quatre hommes en costume.
La voiture de police nous attendait à une sortie dérobée. Je m'installai à l'arrière, encadré par deux policiers. Les portières claquèrent avec un bruit sourd et définitif.
« Où allons-nous ? » demandai-je en japonais.
Surprise dans leurs regards. Ils ne s'attendaient pas à ce que je parle leur langue.
« Commissariat central de Tokyo, » répondit celui à ma droite. « Ensuite, Owase. »
Le trajet s'engagea dans les méandres de Tokyo. Trois heures à traverser la mégalopole, coincé entre deux policiers silencieux, les mains entravées sur les genoux. Je regardais défiler les buildings, les enseignes lumineuses, la vie normale qui continuait dehors pendant que la mienne basculait dans l'absurde.
Au bout d'une heure et demie, le chauffeur se gara devant un petit restaurant de ramen. L'un des policiers descendit rapidement.
« Pause déjeuner, » m'expliqua son collègue.
Nous le regardâmes entrer dans l'échoppe, s'installer au comptoir. À travers la vitrine, je le vis avaler son bol de nouilles avec une rapidité impressionnante. Cinq minutes plus tard, il était de retour.
« C'était rapide ! » s'exclama le chauffeur en riant.
Je ne pus m'empêcher d'ajouter, en japonais : « Oui, mais très mauvais pour la digestion. Il faudrait mâcher plus lentement. »
Un silence. Puis des rires. Authentiques, spontanés.
« Vous parlez vraiment bien japonais, » dit celui à ma gauche.
« J'ai vécu ici il y a quelques années. J'adore votre pays. C'est pour ça que je suis revenu faire le Kumano Kodo. »
« Le chemin de pèlerinage ? » L'intérêt était palpable dans sa voix. « Vous l'avez terminé ? »
« Oui. C'était magnifique. Difficile, mais magnifique. »
L'atmosphère s'était détendue. Nous parlâmes du pèlerinage, des temples, de la beauté des montagnes de Kii. Ils semblaient presque oublier que j'étais leur prisonnier. Moi aussi, par moments. Je gardais ce calme étrange, cette sérénité qui ne me quittait pas depuis l'aéroport. Je n'avais rien à me reprocher. C'était un malentendu, forcément. Tout s'éclaircirait au commissariat.
Nous arrivâmes enfin au commissariat central de Tokyo, un bâtiment massif et gris. On me conduisit dans une salle d'interrogatoire, semblable à celle de Haneda mais plus grande. Un détective en civil m'attendait, accompagné d'un interprète.
« Asseyez-vous, » dit-il sans préambule.
Il ouvrit un dossier, consulta des documents.
« Nous avons reçu un signalement de la police d'Owase. Le 15 août 2024, vous êtes entré illégalement dans une propriété privée. Vous avez volé une bouteille de saké, entre autres choses. »
Une bouteille de saké.
Je fouillai ma mémoire. Le chalet. Le frigo. Le jus de fruit, oui. Mais du saké ? Je ne me souvenais pas d'avoir pris du saké. J'avais jeté une bouteille périmée, certes, mais...
« Je ne comprends pas, » dis-je lentement. « Je n'ai pas volé de saké. Je ne me souviens pas de ça. »
Le détective me regarda fixement, comme s'il cherchait à percer mes pensées.
« Vous niez les faits ? »
« Non. Enfin, je ne sais pas. Je suis entré dans ce qui ressemblait à une albergue, un refuge pour pèlerins. J'ai bu un jus de fruit en attendant le propriétaire. Mais je n'ai rien volé consciemment. Et du saké... je ne m'en souviens vraiment pas. »
L'incrédulité m'envahissait à nouveau. Comment cette histoire absurde pouvait-elle prendre de telles proportions ? Comment un geste innocent, né de l'épuisement et d'un malentendu culturel, pouvait-il me mener ici, menotté, interrogé comme un criminel ?
Le détective referma son dossier d'un geste sec.
« Nous partons pour Owase demain matin. En Shinkansen. Vous passerez la nuit ici. »
La cellule du commissariat de Tokyo était propre, presque clinique. Un tatami au sol, une couverture pliée, une petite fenêtre grillagée trop haute pour voir quoi que ce soit.
Je m'allongeai, les yeux fixés au plafond.
Demain, Owase. Demain, la confrontation avec cette histoire que je ne comprenais toujours pas.