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En garde a vue 10 jours au Japon

 

Chapitre 1 : Haneda

L'aéroport de Haneda bourdonnait de cette agitation feutrée propre aux aéroports japonais. Après trois semaines sur les sentiers du Kumano Kodo une annee plus tard, je flottais encore dans cette étrange euphorie du marcheur qui retrouve la civilisation. Mes jambes gardaient la mémoire des montées abruptes, des descentes dans la brume, des sanctuaires rouges surgissant au détour d'un virage. Mon sac à dos pesait lourd sur mes épaules, chargé de souvenirs, de talismans achetés dans les temples, de quelques vêtements imprégnés de cette odeur de forêt et de sueur qui ne me quittait plus.

La file d'attente au contrôle des passeports avançait lentemen... J'avais le temps. Tout était calme, prévisible, normal.

Le douanier examina mon passeport avec cette attention méticuleuse qui caractérise chaque geste administratif japonais. Il leva les yeux vers moi, puis de nouveau vers l'écran de son ordinateur. Un silence. Puis un autre regard, plus insistant cette fois.

« Monsieur, » dit-il dans un anglais hésitant, « vous pouvez venir avec moi, s'il vous plaît ? »

Ce n'était pas vraiment une question.

 Peut-être un tampon manquant, un formulaire mal rempli.

« Juste contrôle de routine. Vos bagages aussi, s'il vous plaît. »

Je le suivis dans un couloir adjacent, loin du flux des passagers. La pièce où il m'introduisit était petite, impersonnelle, éclairée par des néons blancs. Deux tables métalliques, quelques chaises. Rien d'autre. Une salle d'interrogatoire classique, comme on en voit dans les films.

Trois hommes en costume sombre attendaient déjà. L'un d'eux, plus âgé, les cheveux grisonnants, se tenait très droit. Il avait l'autorité tranquille de ceux qui ont l'habitude d'être obéis. Le commissaire, supposai-je.

« Bonjour Monsieur, » dit-il en japonais, avant de répéter en anglais approximatif. « Nous devons fouiller vos bagages. Très minutieusement. »

Je posai mon sac sur la table métallique. Tout cela commençait à ressembler à une scène de cinéma, irréelle, détachée de moi. J'étais spectateur de ma propre vie.

« Le Japon est devenu bien sévère, » plaisantai-je, tentant de détendre l'atmosphère. « C'est à cause des Jeux Olympiques ? »

 

Le commissaire sortit son téléphone portable, puis me le tendit sans un mot. Je baissai les yeux vers l'écran. Un texte en français, manifestement passé par un traducteur automatique, s'affichait :

« Vous êtes en état d'arrestation pour intrusion illégale dans propriété privée, vol de boissons alcoolisées, vol d'objets, et vol de boissons artisanales. Faits commis le 15 août 2024 à Owase, préfecture de Mie. Vous avez le droit de garder le silence. »

Je relus les mots une fois, deux fois, trois fois. Ils refusaient de prendre sens. Owase. Le 15 août. Le chalet.

L'albergue.

Mon sang se glaça dans mes veines. Le souvenir me revint d'un coup : ce magnifique chalet en bois au bord du chemin, le panneau « ALBERGUE », ma soif terrible après des heures de marche sous le soleil d'été, la porte ouverte, personne à l'intérieur. Le jus de fruit bu directement au frigo. La bouteille de saké périmée que j'avais jetée. Ces gestes anodins, faits dans l'épuisement et l'attente du propriétaire qui ne venait pas.

C'était il y a un an.

Je levai les yeux vers le commissaire. Il me regardait avec une expression indéchiffrable, à mi-chemin entre la sévérité professionnelle et quelque chose qui ressemblait presque à de la curiosité.

« Je ne comprends pas, » murmurai-je. « C'était une albergue. Comme sur les chemins de Compostelle. J'attendais le propriétaire... »

Mais déjà, l'un des policiers s'approchait avec des menottes.

Le film continuait. Sauf que j'étais dedans.

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