Le Japon en fêtes
Garde a vue a Owase epilogue
Errances et atermoiements nippon
Le cauchemar touchait à sa fin.
Mais quelque chose d'autre commençait : une promesse. Une dette. Un livre à écrire.
Chapitre 5 : Ogi
Le temps avait passé étrangement vite. Dix jours qui auraient pu sembler une éternité s'étaient écoulés dans une routine presque apaisante. Deux typhons avaient frappé la région pendant ma détention. Je les avais entendus hurler dehors, la pluie marteler les vitres du commissariat, le vent secouer les structures. Mais dans ma cellule, j'étais protégé, à l'abri, presque serein.
C'est lors d'un des derniers entretiens que le commissaire aborda le sujet du livre.
Nous étions seuls cette fois, sans l'interprète. Il avait compris que je parlais suffisamment bien japonais pour une conversation informelle.
« Pascal-san, » dit-il en posant son stylo. « Vous m'avez dit que vous écriviez. »
« Oui. J'écris. Et je traduis aussi. Mishima Yukio, entre autres. »
Ses yeux s'illuminèrent.
« Mishima ! Un grand écrivain. Vous le traduisez en français ? »
« J'essaie. C'est difficile. Mais passionnant. »
Il hocha la tête pensivement, puis me regarda avec une intensité nouvelle.
« Vous devriez écrire sur cette expérience. Sur ce qui vous est arrivé ici. »
« Vous pensez ? »
« Oui. Vraiment. Cette histoire... le malentendu culturel, les deux chemins de pèlerinage, Compostelle et Kumano, l'arrestation, les interrogatoires... c'est une histoire importante. Les gens devraient la connaître. »
Je restai silencieux un moment.
« Ce serait un roman, » dis-je finalement. « Basé sur les faits, mais un roman. »
« Parfait. Quel titre donneriez-vous ? »
Je réfléchis.
« Peut-être... Pèlerinage sur les chemins de Kumano : hors-la-loi malgré moi. »
Il sourit.
« J'aime bien. C'est long, à la japonaise. Nous aimons les longs titres. »
Un silence confortable s'installa.
« Pascal-san, » reprit-il. « Quel est votre kanji préféré ? »
La question me surprit, mais je sus immédiatement la réponse.
« 峰. Mine. »
« Montagne, sommet, crête, » traduisit-il. « Pourquoi celui-là ? »
« Pour la signification, bien sûr. Le sommet, l'ascension. Mais aussi pour les traits. C'est un kanji magnifique à écrire. Équilibré, puissant. »
Il prit un pinceau et un papier, traça le caractère avec une élégance que je ne pourrais jamais égaler.
« Voilà. 峰. Pour votre livre. Pour votre ascension. »
Il me tendit la feuille.
« Promettez-moi d'écrire ce livre. »
« Je vous le promets. »
« Et envoyez-le-moi quand il sera publié. Au commissariat d'Owase. »
« Comptez sur moi. »
Le lendemain matin, on m'annonça la nouvelle officielle : M. Kawabata avait retiré sa plainte. Je n'étais plus poursuivi. J'étais libre.
Libre.
Le mot résonna étrangement. Dix jours plus tôt, j'étais menotté à l'aéroport de Haneda, prisonnier d'un système judiciaire dont je ne comprenais pas les rouages. Et maintenant, comme ça, sans cérémonie, j'étais libre.
« Vous pouvez partir cet après-midi, » m'annonça le jeune policier. « On vous rend vos affaires. »
On me ramena mes vêtements de pèlerin, mon sac à dos, tous mes objets soigneusement répertoriés dix jours plus tôt. Le livre de Marie Richeux, Officier radio, que je n'avais jamais pu lire. Mon appareil photo. Mes carnets de notes.
Et la poupée japonaise.
« Pour celle-ci, » dit le commissaire en la tenant délicatement, « vous avez promis de la renvoyer à M. Kawabata. »
« Oui. Dès que possible. Le 6 janvier, quand je toucherai mon RSA. Je vous le promets. »
Il hocha la tête.
« Je lui dirai. »
L'après-midi, le commissaire m'accompagna personnellement à la gare d'Owase. C'était lui qui conduisait, juste nous deux dans la voiture. Plus de menottes, plus d'escorte. Juste deux hommes qui avaient partagé une expérience étrange.
Nous roulions en silence à travers la petite ville. Les rues que j'avais traversées un an plus tôt, ignorant que des caméras m'enregistraient, que mon destin basculait déjà.
« Pascal-san, » dit-il soudain.
« Oui ? »
« Je m'appelle Ogi. Mon prénom est Ogi. »
Il me regarda brièvement avant de reporter son attention sur la route.
« Ogi, » répétai-je. « Merci pour tout, Ogi-san. »
« Vous savez, dans ma carrière, je n'oublierai jamais cette affaire. Vous n'oublierez jamais non plus. Mais peut-être que c'était nécessaire. Pour votre livre. Pour votre mine, votre sommet. »
« Peut-être. »
Nous arrivâmes à la gare. Il gara la voiture, descendit avec moi. Sur le quai, quelques voyageurs attendaient. Une vieille dame avec un panier, un salaryman en costume, une lycéenne avec son uniforme.
Le train arriva.
« Où allez-vous ? » demanda Ogi.
« Osaka. Kamagasaki. Mon auberge habituelle. J'y ai mes habitudes depuis des années. Je vais y rester dix jours. Me reposer. Réfléchir. »
« Kamagasaki... » Il sourit. « Le quartier des marginaux, des poètes, des voyageurs perdus. Ça vous va bien. »
Le train siffla. Les portes s'ouvrirent.
Je me tournai vers lui, m'inclinai profondément.
« Merci, Ogi-san. Pour tout. Pour votre humanité. »
Il s'inclina à son tour.
« Écrivez ce livre, Pascal-san. Et n'oubliez pas de m'envoyer un exemplaire. »
« Je n'oublierai pas. »
Je montai dans le train. Par la fenêtre, je le vis sur le quai, immobile, me regardant partir. Il leva la main en signe d'adieu. Je levai la mienne en réponse.
Le train s'ébranla, prit de la vitesse. Owase disparut derrière moi.
Kamagasaki m'accueillit comme toujours : bruyant, sale, vivant. Le quartier populaire d'Osaka, celui des journaliers, des sans-abris, des auberges bon marché. Mon auberge, celle où je descendais à chaque fois, était tenue par une vieille dame qui me reconnut immédiatement.
« Pascal-san ! Ça fait longtemps ! »
« Oui. Très longtemps. »
« Vous restez combien de temps ? »
« Dix jours. »
« Parfait. La chambre 7 est libre. »
La chambre 7. Comme mon numéro au commissariat. Je souris.
Ces dix jours à Kamagasaki furent un sas de décompression. Je marchais dans les rues, buvais des bières dans les izakaya minables, parlais avec les habitués du quartier. Je ne racontais pas ce qui venait de m'arriver. Pas encore. C'était trop frais, trop brut.
Le soir, allongé sur mon futon, je repensais aux interrogatoires, aux conversations avec Ogi, à Yuki et son regard mélancolique, aux jeunes policiers fascinés par Compostelle, aux deux procureurs si différents, au juge et notre débat sur l'effraction.
Et je pensais à M. Kawabata, cet homme que je n'avais jamais vu, qui avait porté plainte puis l'avait retirée, qui avait refusé mon argent. Qui était-il ? Pourquoi avait-il changé d'avis ?
La poupée était toujours chez moi, en France, dans un carton. Le 6 janvier, quand je toucherais mon RSA, je la renverrais. Promesse tenue.
Tout cela s'était passé en octobre dernier. Octobre 2024. Deux mois à peine. Et maintenant, je tenais ma promesse à Ogi. J'écrivais ce livre.
Pèlerinage sur les chemins de Kumano : hors-la-loi malgré moi.
L'histoire d'un malentendu. L'histoire de deux chemins de pèlerinage. L'histoire d'un homme qui avait cru que l'hospitalité était universelle et qui avait découvert qu'elle avait des frontières, des règles, des malentendus.
Mais aussi l'histoire d'Ogi, ce commissaire qui aurait pu être dur, impitoyable, et qui avait choisi l'humanité. L'histoire de Yuki et son regard triste. L'histoire des jeunes policiers qui rêvaient de Compostelle. L'histoire du numéro 7 dans sa cellule, qui avait trouvé une étrange paix dans un commissariat japonais.
峰.
Mine.
Le sommet.
J'étais arrivé au bout du chemin. Pas celui que j'avais imaginé. Mais un chemin quand même.
Et comme tout bon pèlerin, il me restait à raconter l'histoire.
Pour Ogi.
Pour tous ceux qui m'avaient écouté, interrogé, jugé, libéré.
Pour M. Kawabata, que je n'avais jamais rencontré mais à qui je devais tant.
Et pour tous les pèlerins qui, un jour, feraient l'erreur de croire que les chemins se ressemblent tous.
FIN
Épilogue
Le 6 janvier 2025, je renvoyai la poupée japonaise à M. Kawabata, avec une lettre d'excuses en japonais et en français. Je n'eus jamais de réponse.
Le livre fut envoyé au commissariat d'Owase dès sa publication. Ogi me répondit par une courte lettre manuscrite :
« Pascal-san, merci pour ce livre. Vous avez tenu votre promesse. J'espère que vous reviendrez au Japon un jour. La porte de ma maison vous est ouverte. 峰. Ogi. »
Je n'ai pas encore accepté son invitation.
Mais je sais qu'un jour, je retournerai à Owase.
Pas en prisonnier cette fois.
En ami.Les jours passaient. Un, deux, cinq, huit. Je perdais la notion du temps. Les interrogatoires continuaient, toujours aussi minutieux. Le commissaire voulait comprendre, vraiment comprendre, ce qui s'était passé ce jour d'août.
Et moi, je continuais à raconter. Encore et encore. La même histoire, les mêmes détails, avec la même honnêteté.
Je n'avais rien à cacher. Rien à inventer. Juste un pèlerin épuisé qui avait fait une erreur de jugement culturel.
Le dixième jour approchait.
Chapitre 4 : Le procureur et le juge
Chaque interrogatoire commençait de la même manière.
Le commissaire s'asseyait en face de moi, l'interprète à ses côtés. Il posait ses mains à plat sur la table, me regardait droit dans les yeux.
« Pascal-san, je vous rappelle vos droits. Vous pouvez garder le silence. Vous pouvez dire seulement ce que vous souhaitez dire. Vous comprenez ? »
« Oui, je comprends. »
« Bien. Commençons. »
Et les questions défilaient. Toujours les mêmes, mais sous des angles différents. À quelle heure exactement étiez-vous arrivé au chalet ? Combien de temps êtes-vous resté ? Qu'avez-vous touché ? Qu'avez-vous bu ? Qu'avez-vous pris ?
Je répondais dans les moindres détails. Je revoyais la scène comme si j'y étais encore : l'épuisement dans mes jambes, la soif qui me brûlait la gorge, le soulagement de voir ce panneau « ALBERGUE », la porte ouverte, le silence du chalet vide.
Un jour, le commissaire sortit un ordinateur portable. Il tourna l'écran vers moi.
« Regardez. »
Des vidéos de surveillance. Moi, marchant dans les rues d'Owase, sac à dos sur les épaules, bâton de pèlerin à la main. Les caméras m'avaient filmé sans que je m'en rende compte. Il y avait même des images de l'hôtel où j'avais passé une nuit, avant de reprendre le Kumano Kodo.
« On vous a suivi à la trace, » expliqua-t-il calmement. « Caméras de la ville, hôtel, connexion WiFi au chalet. Et votre ADN, bien sûr. Vos empreintes digitales. »
Je regardais ces images de moi-même, ce pèlerin innocent qui ignorait qu'il était déjà fiché, déjà suivi, déjà condamné peut-être.
« Je ne savais pas, » dis-je simplement.
« On sait. »
Le sixième jour, on m'annonça que j'allais être convoqué devant le procureur. À deux heures de route d'Owase.
Tôt le matin, on me fit monter dans une voiture. Le commissaire conduisait lui-même. L'interprète nous accompagnait.
Elle s'appelait Yuki. Je ne connaissais que son prénom. Elle portait toujours un masque chirurgical, comme beaucoup de Japonais, mais ses yeux en amande et les mèches de cheveux teints en blond qui dépassaient de son chignon me permettaient de deviner qu'elle était belle. Son regard avait quelque chose de mélancolique, une tristesse discrète qui ne correspondait pas à la neutralité de sa voix quand elle traduisait.
Parfois, entre deux phrases, nos regards se croisaient. Elle semblait s'excuser silencieusement de la situation. Ou peut-être projetais-je mes propres sentiments sur elle.
Le bureau du procureur était austère. Un homme d'une cinquantaine d'années, le visage dur, les gestes secs. Il me fit asseoir, consulta le dossier, leva les yeux vers moi.
« Qu'avez-vous mangé à l'albergue ? »
La question me prit de court.
« Mangé ? »
« Oui. Vous avez pris de la nourriture ? »
« Non. Enfin... j'ai bu un jus de fruit. Mais ensuite je suis sorti acheter un bento dans un konbini. »
« Quel type de bento ? »
Je le regardai, incrédule.
« Je ne m'en souviens pas. Il y a tellement de variétés de bento dans les konbini. Comment voulez-vous que je me souvienne d'un bento acheté il y a un an ? »
Le procureur nota quelque chose. Son visage ne trahissait aucune émotion.
L'entretien dura deux heures. Froid, administratif, sans la moindre empathie. Quand il fut terminé, je me sentis vidé.
Quelques jours plus tard, convocation chez un deuxième procureur. Plus jeune celui-là, la quarantaine, le sourire plus facile.
« Pascal-san, » commença-t-il. « J'ai lu votre dossier. J'aimerais comprendre : pourquoi aimez-vous autant le Japon ? »
La question me surprit. Ce n'était pas une question d'interrogatoire. C'était une vraie question, humaine.
« Parce que c'est un pays magnifique. La culture, les gens, les paysages. J'y ai vécu il y a des années. J'y ai des amis. J'y ai laissé une partie de mon cœur. »
Il hocha la tête, satisfait.
« Vous connaissez ma région ? Saitama ? »
« Un peu. Pas autant que je le voudrais. »
« Il faut venir au matsuri de Saitama. C'est magnifique. Des chars décorés, de la musique traditionnelle. Vous aimeriez. »
Nous parlâmes du Japon pendant une heure. Des festivals, de la gastronomie, des temples. Comme deux amis autour d'un café, pas comme un procureur et un suspect.
Quand je quittai son bureau, je me sentis presque léger.
Le huitième jour : le juge.
Un homme âgé, les cheveux blancs, la voix posée. Il me reçut dans un tribunal presque vide, juste lui, moi, Yuki l'interprète, et le commissaire en retrait.
« Monsieur, » dit-il en lisant l'acte d'accusation. « Vous êtes entré par effraction dans un magasin vide. »
Je me redressai sur ma chaise.
« Non. »
Le juge leva les yeux, surpris.
« Non ? »
« Non, ce n'est pas par effraction. La porte était ouverte. Je n'ai rien forcé. Je n'ai rien cassé. »
« Mais vous êtes entré sans autorisation. »
« Sans autorisation, oui. Mais pas par effraction. Ce n'est pas la même chose. »
Yuki traduisit. Le juge fronça les sourcils. Il consulta le commissaire du regard. Une discussion rapide en japonais s'ensuivit.
Je compris le problème. En japonais, les nuances entre « sans autorisation » et « par effraction » étaient floues. Dans le système juridique japonais, entrer quelque part sans permission, même par une porte ouverte, était considéré presque au même niveau qu'une effraction.
« C'est un problème de traduction, » protestai-je. « En français, en droit français, l'effraction implique une violence, une force. Moi, je n'ai rien forcé. »
Le juge nota quelque chose. Son expression restait indéchiffrable.
Entre-temps, j'avais rencontré l'avocat commis d'office.
Un jeune homme d'une trentaine d'années, costume impeccable, mallette de cuir. Il s'assit en face de moi dans la salle d'interrogatoire, sortit des documents.
« Je suis votre avocat, » dit-il en anglais hésitant. « Je vous rappelle vos droits. Vous n'êtes pas obligé de parler. Vous pouvez demander ma présence à tout moment. »
« Merci. »
« J'irai voir M. Kawabata. Le plaignant. Je lui parlerai. »
« Je voudrais lui présenter mes excuses, » dis-je immédiatement. « Et lui proposer un dédommagement. Disons... 30 000 yens maximum. Pour compenser le jus de fruit, le saké, la poupée. »
L'avocat nota.
« Je transmettrai. »
Le lendemain, il revint.
« M. Kawabata retire sa plainte. »
Mon cœur bondit.
« C'est vrai ? »
« Oui. Mais il refuse votre argent. »
« Il refuse ? Pourquoi ? »
L'avocat haussa les épaules.
« Il dit que ce n'est pas nécessaire. »
Je restai silencieux un moment. M. Kawabata, cet homme que je n'avais jamais vu, qui avait déclenché toute cette machine judiciaire... il retirait sa plainte. Sans même accepter de compensation.
« Je promets de lui renvoyer la figurine, » dis-je. « La poupée japonaise que j'ai prise. Je croyais que le chalet était abandonné à cause du Covid. Mais je lui renverrai. Je vous le promets. »
L'avocat hocha la tête.
« Je le lui dirai. »
Le dernier interrogatoire avec le commissaire fut différent.
Il s'assit en face de moi, mais cette fois, il n'ouvrit pas son carnet de notes. Il me regarda simplement, longuement.
« Pascal-san, » dit-il finalement. « Je veux que vous sachiez quelque chose. »
Je me penchai en avant.
« Je sais que vous n'êtes pas une mauvaise personne. »
Les mots restèrent suspendus entre nous.
« Dans ma carrière, j'ai interrogé des centaines de suspects. Des voleurs, des criminels, des menteurs. Mais vous... vous êtes différent. C'est rare, très rare, d'interroger quelqu'un d'aussi honnête. »
Ma gorge se serra.
« Merci, » murmurai-je.
« Vous avez fait une erreur. Une erreur culturelle. Mais vous n'aviez pas de mauvaises intentions. Je le sais. Le procureur le sait. Le juge le saura. »
Un silence.
« Vous savez, » reprit-il avec un sourire timide. « J'aimerais bien vous inviter chez moi. Un homestay. Vous êtes quelqu'un d'intéressant. Ma femme adorerait vous rencontrer. Vous pourriez nous parler de vos voyages, du chemin de Compostelle, du Kumano Kodo. »
Je le regardai, ému. Cet homme qui m'avait arrêté, interrogé, enfermé pendant dix jours... voulait m'inviter chez lui.
« Ce serait un honneur, » dis-je sincèrement.
« Peut-être un jour. Quand tout cela sera terminé. »
Il se leva, me tendit la main. Je la serrai.
« Encore un jour ou deux ici, » dit-il. « Ensuite, vous serez libre. »
Je hochai la tête.
Le cauchemar touchait à sa fin.
Mais quelque chose d'autre commençait : une promesse. Une dette. Un livre à écrire.On me fit descendre de la voiture. Le commissaire ouvrit la porte du commissariat.
« Bienvenue à Owase, » dit-il avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
Je franchis le seuil.
Mon calvaire ne faisait que commencer.
Chapitre 3 : Numéro 7
La première pièce où l'on me conduisit était petite, fonctionnelle, consacrée à l'enregistrement des détenus. Deux tables métalliques, des armoires de classement, une balance dans un coin. Un policier en uniforme sortit mes affaires du sac à dos, une par une, avec la même minutie que j'avais observée à Haneda.
Chaque objet fut répertorié : mon duvet, mes vêtements de randonnée imprégnés de l'odeur des sentiers, mes chaussures usées par des centaines de kilomètres, mes talismans des temples, mes carnets de notes, mon téléphone, mon appareil photo. Et ce livre, le dernier roman de Marie Richeux, Officier radio, que j'avais commencé dans l'avion.
« Tout est là ? » demanda le policier.
« Oui. »
Il tapa méticuleusement l'inventaire sur un ordinateur, imprima une feuille. Chaque ligne détaillait un objet, son état, sa description.
« Signez ici, s'il vous plaît. »
Je signai.
On me tendit des vêtements : un pantalon gris, un t-shirt blanc, des sous-vêtements propres. Tout était simple, fonctionnel, sans marque distinctive.
« Changez-vous, » ordonna le policier en me désignant un paravent.
J'ôtai mes vêtements de pèlerin, cette seconde peau qui m'avait accompagné sur les sentiers. Je les pliai soigneusement avant de les rendre. C'était comme abandonner une part de moi-même.
Le commissaire m'attendait dans le couloir.
« Par ici. »
Nous traversâmes le commissariat. Propre, moderne, éclairé par une lumière blanche et froide. Des bureaux où des policiers tapaient sur des claviers. Une salle de réunion vitrée. Et au fond, une porte blindée.
Il l'ouvrit.
Trois cellules s'alignaient le long d'un petit corridor. Les deux premières étaient vides. Il déverrouilla la troisième.
« Vous serez seul, » dit-il. « Pour l'instant. »
J'entrai.
La cellule faisait environ six tatamis. Le sol était recouvert de deux tatamis traditionnels, propres et bien entretenus. Dans un coin, des futons pliés. Dans l'autre, des toilettes à la japonaise, séparées du reste par une cloison basse. Une petite fenêtre grillagée, trop haute pour voir quoi que ce soit, laissait filtrer un peu de lumière naturelle.
C'était spartiate, mais pas sordide. Presque... accueillant, à sa manière.
« Les repas sont à 8h, 12h et 18h, » expliqua le commissaire. « Un bento. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez. Il y a toujours quelqu'un. »
Il marqua une pause.
« Demain matin, premier interrogatoire. Avec une interprète. »
La porte se referma avec un cliquetis métallique. J'étais seul.
Je déroulai un futon, m'allongeai. Mon corps, enfin libéré de la tension de ces dernières vingt-quatre heures, sombra immédiatement dans le sommeil.
Les jours qui suivirent prirent une routine étrange.
Chaque matin, à 6h30, un policier ouvrait la cellule.
« Brossage des dents. »
Je sortais dans le corridor. Un lavabo, un miroir, une brosse à dents fournie par le commissariat. Mais avant même d'atteindre le lavabo : fouille complète. Corps entier, bras levés, jambes écartées. Puis le détecteur de métaux, passé méthodiquement sur tout mon corps, même la plante des pieds.
« Pourquoi les pieds ? » demandai-je le deuxième jour.
« Certains cachent des objets entre les orteils, » répondit le policier sans sourire.
Après le brossage des dents, retour en cellule. Même rituel : fouille, détecteur de métaux.
À 8h, le petit déjeuner. Un bento apporté par un jeune policier. Riz, poisson grillé, légumes marinés, soupe miso. Simple, mais bon.
Puis l'attente.
Les interrogatoires commençaient généralement vers 10h. Une à trois fois par jour, selon les questions du commissaire. On venait me chercher, nouvelle fouille, nouveau passage au détecteur de métaux, puis direction une salle d'interrogatoire au premier étage.
Le commissaire m'attendait toujours, accompagné d'une interprète. Une femme d'une quarantaine d'années, aux manières douces, qui traduisait avec une neutralité parfaite.
« Bonjour Pascal-san, » disait invariablement le commissaire.
Pascal-san. Pas « le détenu », pas « le suspect ». Pascal-san. Cette politesse japonaise, même dans l'accusation.
« Bonjour commissaire. »
Les interrogatoires étaient longs, méticuleux, mais jamais hostiles. Le commissaire posait ses questions calmement, écoutait mes réponses, prenait des notes. Je lui racontais tout, dans les moindres détails. Le Kumano Kodo, ma fatigue, le panneau « ALBERGUE », mon entrée dans le chalet, le jus de fruit bu dans le frigo, la bouteille de saké périmée que j'avais vidée et jetée.
Au fur et à mesure que je parlais, les souvenirs revenaient avec une netteté surprenante. Des détails que je croyais oubliés ressurgissaient : la couleur du chalet, l'odeur du bois, la disposition des pièces, le bruit du vent dans les arbres.
« Vous avez une excellente mémoire, » remarqua le commissaire lors du troisième interrogatoire.
« Je ne sais pas. C'est peut-être parce que je dis la vérité. »
Il hocha la tête lentement, comme s'il pesait mes mots.
Un jour, on me conduisit dans une autre pièce pour prendre mes empreintes digitales. Un technicien installa l'encre, le papier. Je posai mes doigts sur le tampon encreur, puis sur la feuille.
Le technicien s'arrêta net.
« Kirei... » murmura-t-il. Beau. Propre.
Le commissaire, présent dans la pièce, s'approcha pour regarder. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement.
« C'est incroyable, » dit-il. « Vos empreintes sont si nettes, si claires. Je n'ai jamais vu ça. D'habitude, il faut appuyer fort, les gens ont mal, les empreintes sont floues. Mais vous... c'est parfait du premier coup. »
Il me regarda avec une expression étrange, presque respectueuse.
« Vous savez ce qu'on dit au Japon ? Quand on aime vraiment ce pays, quand on a le cœur pur, les empreintes sortent claires. »
Je ne sus pas quoi répondre. L'idée était belle, poétique, typiquement japonaise. Cette capacité à trouver du sens spirituel dans les détails les plus prosaïques.
Les repas arrivaient avec une régularité d'horloge. Midi, 18h. Toujours des bento, toujours soigneusement préparés. Parfois, je reconnaissais des plats régionaux d'Owase : du thon local, des algues de la côte.
Les après-midi étaient longs. Je n'avais rien pour occuper mon esprit. Le troisième jour, je demandai à récupérer mon livre.
« Le roman français ? » Le jeune policier qui m'avait apporté le repas secoua la tête. « Désolé. Pas possible. »
« Pourquoi ? »
« Le commissaire dit que vous pourriez avoir de mauvaises idées en lisant. Et nous, on ne comprend pas le français, donc on ne peut pas vérifier le contenu. »
« De mauvaises idées ? C'est un roman littéraire ! »
Il haussa les épaules, un peu gêné.
« C'est le règlement. Mais on peut vous apporter des mangas si vous voulez. »
Des mangas. Je faillis rire. Moi qui avais toujours été plutôt littérature classique, romans exigeants, essais philosophiques... Et on me proposait des mangas.
« D'accord, » finis-je par dire. « Pourquoi pas. »
Le lendemain, une pile de mangas apparut dans ma cellule. One Piece, Dragon Ball, Detective Conan. Je les feuilletai, amusé malgré moi. C'était mieux que rien.
Le cinquième jour, une surprise : on m'annonça que j'avais droit à un bain chaud.
Un luxe inespéré. On me conduisit à une salle de bains au sous-sol du commissariat. Un ofuro traditionnel, une grande baignoire en bois où l'on pouvait s'immerger complètement. L'eau était brûlante, parfaite.
Je restai une heure dans ce bain, sentant mes muscles se détendre, mon esprit s'apaiser. Pour la première fois depuis mon arrestation, je me sentis presque humain à nouveau.
Le septième jour, on m'autorisa une promenade. Une grande pièce vide au rez-de-chaussée, peut-être dix mètres sur dix. Je marchais en rond, comme un animal en cage, mais au moins je bougeais.
Deux jeunes policiers, de garde ce jour-là, vinrent me parler à travers les barreaux.
« Pascal-san, c'est vrai que vous avez fait le chemin de Compostelle ? »
« Oui. Trois mois de marche. De la France jusqu'en Espagne. »
« Trois mois ! » Leurs yeux brillaient d'admiration. « C'était comment ? »
Je leur racontai. Les Pyrénées, la Meseta infinie, les villages espagnols, les rencontres avec d'autres pèlerins, l'arrivée à Saint-Jacques. Ils m'écoutaient, fascinés, posant mille questions.
« Et le Kumano Kodo ? »
« Plus difficile physiquement. Les montagnes sont très raides. Mais encore plus beau, je crois. Plus spirituel aussi. »
Ils hochèrent la tête avec fierté. Leur pays, leur patrimoine.
Avec le commissaire, dès le premier entretien, quelque chose s'était installé. Un respect mutuel, étrange mais réel. Il me traitait avec une courtoisie qu'on n'associe généralement pas aux interrogatoires de police.
« Pascal-san, » disait-il toujours en commençant.
Jamais « le Français », jamais « le suspect ». Pascal-san.
Et moi, au commissariat, j'étais devenu le numéro 7.
« Hé, 7 ! » m'appelaient les policiers de garde. « Ton repas ! »
« 7, tu veux du thé ? »
Au début, cela m'avait choqué. Être réduit à un numéro. Mais très vite, je compris que ce n'était pas déshumanisant. C'était juste pratique, administratif. Une manière neutre de me désigner.
Et étrangement, cela créait aussi une forme de camaraderie. J'étais « 7 », comme on aurait été « Dupont » ou « Tanaka ». Un membre temporaire de cette petite communauté du commissariat d'Owase.
Les jours passaient. Un, deux, cinq, huit. Je perdais la notion du temps. Les interrogatoires continuaient, toujours aussi minutieux. Le commissaire voulait comprendre, vraiment comprendre, ce qui s'était passé ce jour d'août.
Et moi, je continuais à raconter. Encore et encore. La même histoire, les mêmes détails, avec la même honnêteté.
Je n'avais rien à cacher. Rien à inventer. Juste un pèlerin épuisé qui avait fait une erreur de jugement culturel.
Le dixième jour approchait.# Chapitre 1 : Haneda
L'aéroport de Haneda bourdonnait de cette agitation feutrée propre aux aéroports japonais. Après trois semaines sur les sentiers du Kumano Kodo, je flottais encore dans cette étrange euphorie du marcheur qui retrouve la civilisation. Mes jambes gardaient la mémoire des montées abruptes, des descentes dans la brume, des sanctuaires rouges surgissant au détour d'un virage. Mon sac à dos pesait lourd sur mes épaules, chargé de souvenirs, de talismans achetés dans les temples, de quelques vêtements imprégnés de cette odeur de forêt et de sueur qui ne me quittait plus.
La file d'attente au contrôle des passeports avançait lentement. Je regardais distraitement les panneaux en kanji que je ne savais toujours pas déchiffrer malgré mes semaines au Japon. Mon vol pour Paris décollait dans trois heures. J'avais le temps. Tout était calme, prévisible, normal.
Le douanier examina mon passeport avec cette attention méticuleuse qui caractérise chaque geste administratif japonais. Il leva les yeux vers moi, puis de nouveau vers l'écran de son ordinateur. Un silence. Puis un autre regard, plus insistant cette fois.
« Monsieur, » dit-il dans un anglais hésitant, « vous pouvez venir avec moi, s'il vous plaît ? »
Ce n'était pas vraiment une question.
« Un problème ? » demandai-je, surpris mais pas inquiet. Peut-être un tampon manquant, un formulaire mal rempli.
« Juste contrôle de routine. Vos bagages aussi, s'il vous plaît. »
Je le suivis dans un couloir adjacent, loin du flux des passagers. La pièce où il m'introduisit était petite, impersonnelle, éclairée par des néons blancs. Deux tables métalliques, quelques chaises. Rien d'autre. Une salle d'interrogatoire classique, comme on en voit dans les films.
Trois hommes en costume sombre attendaient déjà. L'un d'eux, plus âgé, les cheveux grisonnants, se tenait très droit. Il avait l'autorité tranquille de ceux qui ont l'habitude d'être obéis. Le commissaire, supposai-je.
« Bonjour Monsieur, » dit-il en japonais, avant de répéter en anglais approximatif. « Nous devons fouiller vos bagages. Très minutieusement. »
Je posai mon sac sur la table métallique. Tout cela commençait à ressembler à une scène de cinéma, irréelle, détachée de moi. J'étais spectateur de ma propre vie.
« Le Japon est devenu bien sévère, » plaisantai-je, tentant de détendre l'atmosphère. « C'est à cause des Jeux Olympiques ? »
Personne ne sourit.
Le commissaire sortit son téléphone portable, tapota l'écran, puis me le tendit sans un mot. Je baissai les yeux vers l'écran. Un texte en français, manifestement passé par un traducteur automatique, s'affichait :
« Vous êtes en état d'arrestation pour intrusion illégale dans propriété privée, vol de boissons alcoolisées, vol d'objets, et vol de boissons artisanales. Faits commis le 15 août 2024 à Owase, préfecture de Mie. Vous avez le droit de garder le silence. »
Je relus les mots une fois, deux fois, trois fois. Ils refusaient de prendre sens. Owase. Le 15 août. Le chalet.
L'albergue.
Mon sang se glaça dans mes veines. Le souvenir me revint d'un coup : ce magnifique chalet en bois au bord du chemin, le panneau « ALBERGUE », ma soif terrible après des heures de marche sous le soleil d'été, la porte ouverte, personne à l'intérieur. Le jus de fruit bu directement au frigo. La bouteille de saké périmée que j'avais jetée. Ces gestes anodins, faits dans l'épuisement et l'attente du propriétaire qui ne venait pas.
C'était il y a plus de trois mois.
Je levai les yeux vers le commissaire. Il me regardait avec une expression indéchiffrable, à mi-chemin entre la sévérité professionnelle et quelque chose qui ressemblait presque à de la curiosité.
« Je ne comprends pas, » murmurai-je. « C'était une albergue. Comme sur les chemins de Compostelle. J'attendais le propriétaire... »
Mais déjà, l'un des policiers s'approchait avec des menottes.
Le film continuait. Sauf que j'étais dedans.
La fouille fut méthodique, presque chirurgicale. Chaque vêtement sorti, déplié, inspecté. Mes chaussures de randonnée retournées. Mon duvet déroulé. Les talismans des temples manipulés avec précaution, photographiés. Ils cherchaient quelque chose, mais quoi ? Je n'avais rien volé. Enfin, rien consciemment. Un jus de fruit bu dans un frigo, du saké périmé jeté... était-ce vraiment pour cela qu'on m'arrêtait ?
Quand ils eurent terminé, le commissaire fit un signe de tête. L'un des policiers s'approcha avec les menottes. Le cliquetis métallique résonna dans la petite pièce. Avant de les refermer sur mes poignets, il enroula soigneusement un morceau de tissu doux autour de chaque bracelet. Un geste étrange, presque délicat, qui contrastait avec la violence symbolique de l'acte.
« Pour ne pas blesser la peau, » expliqua-t-il en japonais.
Même dans l'arrestation, la politesse japonaise trouvait sa place.
Quatre policiers m'encadrèrent ensuite : un de chaque côté, un devant, un derrière. Une escorte digne d'un criminel dangereux. Nous traversâmes l'aéroport par des couloirs de service que les passagers ne voient jamais. Des employés s'arrêtaient pour nous regarder passer. Je devais offrir un spectacle étrange : un occidental en vêtements de randonneur froissés, menotté, entouré de quatre hommes en costume.
La voiture de police nous attendait à une sortie dérobée. Je m'installai à l'arrière, encadré par deux policiers. Les portières claquèrent avec un bruit sourd et définitif.
« Où allons-nous ? » demandai-je en japonais.
Surprise dans leurs regards. Ils ne s'attendaient pas à ce que je parle leur langue.
« Commissariat central de Tokyo, » répondit celui à ma droite. « Ensuite, Owase. »
Le trajet s'engagea dans les méandres de Tokyo. Trois heures à traverser la mégalopole, coincé entre deux policiers silencieux, les mains entravées sur les genoux. Je regardais défiler les buildings, les enseignes lumineuses, la vie normale qui continuait dehors pendant que la mienne basculait dans l'absurde.
Au bout d'une heure et demie, le chauffeur se gara devant un petit restaurant de ramen. L'un des policiers descendit rapidement.
« Pause déjeuner, » m'expliqua son collègue.
Nous le regardâmes entrer dans l'échoppe, s'installer au comptoir. À travers la vitrine, je le vis avaler son bol de nouilles avec une rapidité impressionnante. Cinq minutes plus tard, il était de retour.
« C'était rapide ! » s'exclama le chauffeur en riant.
Je ne pus m'empêcher d'ajouter, en japonais : « Oui, mais très mauvais pour la digestion. Il faudrait mâcher plus lentement. »
Un silence. Puis des rires. Authentiques, spontanés.
« Vous parlez vraiment bien japonais, » dit celui à ma gauche.
« J'ai vécu ici il y a quelques années. J'adore votre pays. C'est pour ça que je suis revenu faire le Kumano Kodo. »
« Le chemin de pèlerinage ? » L'intérêt était palpable dans sa voix. « Vous l'avez terminé ? »
« Oui. C'était magnifique. Difficile, mais magnifique. »
L'atmosphère s'était détendue. Nous parlâmes du pèlerinage, des temples, de la beauté des montagnes de Kii. Ils semblaient presque oublier que j'étais leur prisonnier. Moi aussi, par moments. Je gardais ce calme étrange, cette sérénité qui ne me quittait pas depuis l'aéroport. Je n'avais rien à me reprocher. C'était un malentendu, forcément. Tout s'éclaircirait au commissariat.
Nous arrivâmes enfin au commissariat central de Tokyo, un bâtiment massif et gris. On me conduisit dans une salle d'interrogatoire, semblable à celle de Haneda mais plus grande. Un détective en civil m'attendait, accompagné d'un interprète.
« Asseyez-vous, » dit-il sans préambule.
Il ouvrit un dossier, consulta des documents.
« Nous avons reçu un signalement de la police d'Owase. Le 15 août 2024, vous êtes entré illégalement dans une propriété privée. Vous avez volé une bouteille de saké, entre autres choses. »
Une bouteille de saké.
Je fouillai ma mémoire. Le chalet. Le frigo. Le jus de fruit, oui. Mais du saké ? Je ne me souvenais pas d'avoir pris du saké. J'avais jeté une bouteille périmée, certes, mais...
« Je ne comprends pas, » dis-je lentement. « Je n'ai pas volé de saké. Je ne me souviens pas de ça. »
Le détective me regarda fixement, comme s'il cherchait à percer mes pensées.
« Vous niez les faits ? »
« Non. Enfin, je ne sais pas. Je suis entré dans ce qui ressemblait à une albergue, un refuge pour pèlerins. J'ai bu un jus de fruit en attendant le propriétaire. Mais je n'ai rien volé consciemment. Et du saké... je ne m'en souviens vraiment pas. »
L'incrédulité m'envahissait à nouveau. Comment cette histoire absurde pouvait-elle prendre de telles proportions ? Comment un geste innocent, né de l'épuisement et d'un malentendu culturel, pouvait-il me mener ici, menotté, interrogé comme un criminel ?
Le détective referma son dossier d'un geste sec.
« Nous partons pour Owase demain matin. En Shinkansen. Vous passerez la nuit ici. »
La cellule du commissariat de Tokyo était propre, presque clinique. Un tatami au sol, une couverture pliée, une petite fenêtre grillagée trop haute pour voir quoi que ce soit.
Je m'allongeai, les yeux fixés au plafond.
Demain, Owase. Demain, la confrontation avec cette histoire que je ne comprenais toujours pas.
Le cauchemar touchait à sa fin.
Mais quelque chose d'autre commençait : une promesse. Une dette. Un livre à écrire.
Chapitre 5 : Ogi
Le temps avait passé étrangement vite. Dix jours qui auraient pu sembler une éternité s'étaient écoulés dans une routine presque apaisante. Deux typhons avaient frappé la région pendant ma détention. Je les avais entendus hurler dehors, la pluie marteler les vitres du commissariat, le vent secouer les structures. Mais dans ma cellule, j'étais protégé, à l'abri, presque serein.
C'est lors d'un des derniers entretiens que le commissaire aborda le sujet du livre.
Nous étions seuls cette fois, sans l'interprète. Il avait compris que je parlais suffisamment bien japonais pour une conversation informelle.
« Pascal-san, » dit-il en posant son stylo. « Vous m'avez dit que vous écriviez. »
« Oui. J'écris. Et je traduis aussi. Mishima Yukio, entre autres. »
Ses yeux s'illuminèrent.
« Mishima ! Un grand écrivain. Vous le traduisez en français ? »
« J'essaie. C'est difficile. Mais passionnant. »
Il hocha la tête pensivement, puis me regarda avec une intensité nouvelle.
« Vous devriez écrire sur cette expérience. Sur ce qui vous est arrivé ici. »
« Vous pensez ? »
« Oui. Vraiment. Cette histoire... le malentendu culturel, les deux chemins de pèlerinage, Compostelle et Kumano, l'arrestation, les interrogatoires... c'est une histoire importante. Les gens devraient la connaître. »
Je restai silencieux un moment.
« Ce serait un roman, » dis-je finalement. « Basé sur les faits, mais un roman. »
« Parfait. Quel titre donneriez-vous ? »
Je réfléchis.
« Peut-être... Pèlerinage sur les chemins de Kumano : hors-la-loi malgré moi. »
Il sourit.
« J'aime bien. C'est long, à la japonaise. Nous aimons les longs titres. »
Un silence confortable s'installa.
« Pascal-san, » reprit-il. « Quel est votre kanji préféré ? »
La question me surprit, mais je sus immédiatement la réponse.
« 峰. Mine. »
« Montagne, sommet, crête, » traduisit-il. « Pourquoi celui-là ? »
« Pour la signification, bien sûr. Le sommet, l'ascension. Mais aussi pour les traits. C'est un kanji magnifique à écrire. Équilibré, puissant. »
Il prit un pinceau et un papier, traça le caractère avec une élégance que je ne pourrais jamais égaler.
« Voilà. 峰. Pour votre livre. Pour votre ascension. »
Il me tendit la feuille.
« Promettez-moi d'écrire ce livre. »
« Je vous le promets. »
« Et envoyez-le-moi quand il sera publié. Au commissariat d'Owase. »
« Comptez sur moi. »
Le lendemain matin, on m'annonça la nouvelle officielle : M. Kawabata avait retiré sa plainte. Je n'étais plus poursuivi. J'étais libre.
Libre.
Le mot résonna étrangement. Dix jours plus tôt, j'étais menotté à l'aéroport de Haneda, prisonnier d'un système judiciaire dont je ne comprenais pas les rouages. Et maintenant, comme ça, sans cérémonie, j'étais libre.
« Vous pouvez partir cet après-midi, » m'annonça le jeune policier. « On vous rend vos affaires. »
On me ramena mes vêtements de pèlerin, mon sac à dos, tous mes objets soigneusement répertoriés dix jours plus tôt. Le livre de Marie Richeux, Officier radio, que je n'avais jamais pu lire. Mon appareil photo. Mes carnets de notes.
Et la poupée japonaise.
« Pour celle-ci, » dit le commissaire en la tenant délicatement, « vous avez promis de la renvoyer à M. Kawabata. »
« Oui. Dès que possible. Le 6 janvier, quand je toucherai mon RSA. Je vous le promets. »
Il hocha la tête.
« Je lui dirai. »
L'après-midi, le commissaire m'accompagna personnellement à la gare d'Owase. C'était lui qui conduisait, juste nous deux dans la voiture. Plus de menottes, plus d'escorte. Juste deux hommes qui avaient partagé une expérience étrange.
Nous roulions en silence à travers la petite ville. Les rues que j'avais traversées un an plus tôt, ignorant que des caméras m'enregistraient, que mon destin basculait déjà.
« Pascal-san, » dit-il soudain.
« Oui ? »
« Je m'appelle Ogi. Mon prénom est Ogi. »
Il me regarda brièvement avant de reporter son attention sur la route.
« Ogi, » répétai-je. « Merci pour tout, Ogi-san. »
« Vous savez, dans ma carrière, je n'oublierai jamais cette affaire. Vous n'oublierez jamais non plus. Mais peut-être que c'était nécessaire. Pour votre livre. Pour votre mine, votre sommet. »
« Peut-être. »
Nous arrivâmes à la gare. Il gara la voiture, descendit avec moi. Sur le quai, quelques voyageurs attendaient. Une vieille dame avec un panier, un salaryman en costume, une lycéenne avec son uniforme.
Le train arriva.
« Où allez-vous ? » demanda Ogi.
« Osaka. Kamagasaki. Mon auberge habituelle. J'y ai mes habitudes depuis des années. Je vais y rester dix jours. Me reposer. Réfléchir. »
« Kamagasaki... » Il sourit. « Le quartier des marginaux, des poètes, des voyageurs perdus. Ça vous va bien. »
Le train siffla. Les portes s'ouvrirent.
Je me tournai vers lui, m'inclinai profondément.
« Merci, Ogi-san. Pour tout. Pour votre humanité. »
Il s'inclina à son tour.
« Écrivez ce livre, Pascal-san. Et n'oubliez pas de m'envoyer un exemplaire. »
« Je n'oublierai pas. »
Je montai dans le train. Par la fenêtre, je le vis sur le quai, immobile, me regardant partir. Il leva la main en signe d'adieu. Je levai la mienne en réponse.
Le train s'ébranla, prit de la vitesse. Owase disparut derrière moi.
Kamagasaki m'accueillit comme toujours : bruyant, sale, vivant. Le quartier populaire d'Osaka, celui des journaliers, des sans-abris, des auberges bon marché. Mon auberge, celle où je descendais à chaque fois, était tenue par une vieille dame qui me reconnut immédiatement.
« Pascal-san ! Ça fait longtemps ! »
« Oui. Très longtemps. »
« Vous restez combien de temps ? »
« Dix jours. »
« Parfait. La chambre 7 est libre. »
La chambre 7. Comme mon numéro au commissariat. Je souris.
Ces dix jours à Kamagasaki furent un sas de décompression. Je marchais dans les rues, buvais des bières dans les izakaya minables, parlais avec les habitués du quartier. Je ne racontais pas ce qui venait de m'arriver. Pas encore. C'était trop frais, trop brut.
Le soir, allongé sur mon futon, je repensais aux interrogatoires, aux conversations avec Ogi, à Yuki et son regard mélancolique, aux jeunes policiers fascinés par Compostelle, aux deux procureurs si différents, au juge et notre débat sur l'effraction.
Et je pensais à M. Kawabata, cet homme que je n'avais jamais vu, qui avait porté plainte puis l'avait retirée, qui avait refusé mon argent. Qui était-il ? Pourquoi avait-il changé d'avis ?
La poupée était toujours chez moi, en France, dans un carton. Le 6 janvier, quand je toucherais mon RSA, je la renverrais. Promesse tenue.
Tout cela s'était passé en octobre dernier. Octobre 2024. Deux mois à peine. Et maintenant, je tenais ma promesse à Ogi. J'écrivais ce livre.
Pèlerinage sur les chemins de Kumano : hors-la-loi malgré moi.
L'histoire d'un malentendu. L'histoire de deux chemins de pèlerinage. L'histoire d'un homme qui avait cru que l'hospitalité était universelle et qui avait découvert qu'elle avait des frontières, des règles, des malentendus.
Mais aussi l'histoire d'Ogi, ce commissaire qui aurait pu être dur, impitoyable, et qui avait choisi l'humanité. L'histoire de Yuki et son regard triste. L'histoire des jeunes policiers qui rêvaient de Compostelle. L'histoire du numéro 7 dans sa cellule, qui avait trouvé une étrange paix dans un commissariat japonais.
峰.
Mine.
Le sommet.
J'étais arrivé au bout du chemin. Pas celui que j'avais imaginé. Mais un chemin quand même.
Et comme tout bon pèlerin, il me restait à raconter l'histoire.
Pour Ogi.
Pour tous ceux qui m'avaient écouté, interrogé, jugé, libéré.
Pour M. Kawabata, que je n'avais jamais rencontré mais à qui je devais tant.
Et pour tous les pèlerins qui, un jour, feraient l'erreur de croire que les chemins se ressemblent tous.
FIN
Épilogue
Le 6 janvier 2025, je renvoyai la poupée japonaise à M. Kawabata, avec une lettre d'excuses en japonais et en français. Je n'eus jamais de réponse.
Le livre fut envoyé au commissariat d'Owase dès sa publication. Ogi me répondit par une courte lettre manuscrite :
« Pascal-san, merci pour ce livre. Vous avez tenu votre promesse. J'espère que vous reviendrez au Japon un jour. La porte de ma maison vous est ouverte. 峰. Ogi. »
Je n'ai pas encore accepté son invitation.
Mais je sais qu'un jour, je retournerai à Owase.
Pas en prisonnier cette fois.
En ami.Les jours passaient. Un, deux, cinq, huit. Je perdais la notion du temps. Les interrogatoires continuaient, toujours aussi minutieux. Le commissaire voulait comprendre, vraiment comprendre, ce qui s'était passé ce jour d'août.
Et moi, je continuais à raconter. Encore et encore. La même histoire, les mêmes détails, avec la même honnêteté.
Je n'avais rien à cacher. Rien à inventer. Juste un pèlerin épuisé qui avait fait une erreur de jugement culturel.
Le dixième jour approchait.
Chapitre 4 : Le procureur et le juge
Chaque interrogatoire commençait de la même manière.
Le commissaire s'asseyait en face de moi, l'interprète à ses côtés. Il posait ses mains à plat sur la table, me regardait droit dans les yeux.
« Pascal-san, je vous rappelle vos droits. Vous pouvez garder le silence. Vous pouvez dire seulement ce que vous souhaitez dire. Vous comprenez ? »
« Oui, je comprends. »
« Bien. Commençons. »
Et les questions défilaient. Toujours les mêmes, mais sous des angles différents. À quelle heure exactement étiez-vous arrivé au chalet ? Combien de temps êtes-vous resté ? Qu'avez-vous touché ? Qu'avez-vous bu ? Qu'avez-vous pris ?
Je répondais dans les moindres détails. Je revoyais la scène comme si j'y étais encore : l'épuisement dans mes jambes, la soif qui me brûlait la gorge, le soulagement de voir ce panneau « ALBERGUE », la porte ouverte, le silence du chalet vide.
Un jour, le commissaire sortit un ordinateur portable. Il tourna l'écran vers moi.
« Regardez. »
Des vidéos de surveillance. Moi, marchant dans les rues d'Owase, sac à dos sur les épaules, bâton de pèlerin à la main. Les caméras m'avaient filmé sans que je m'en rende compte. Il y avait même des images de l'hôtel où j'avais passé une nuit, avant de reprendre le Kumano Kodo.
« On vous a suivi à la trace, » expliqua-t-il calmement. « Caméras de la ville, hôtel, connexion WiFi au chalet. Et votre ADN, bien sûr. Vos empreintes digitales. »
Je regardais ces images de moi-même, ce pèlerin innocent qui ignorait qu'il était déjà fiché, déjà suivi, déjà condamné peut-être.
« Je ne savais pas, » dis-je simplement.
« On sait. »
Le sixième jour, on m'annonça que j'allais être convoqué devant le procureur. À deux heures de route d'Owase.
Tôt le matin, on me fit monter dans une voiture. Le commissaire conduisait lui-même. L'interprète nous accompagnait.
Elle s'appelait Yuki. Je ne connaissais que son prénom. Elle portait toujours un masque chirurgical, comme beaucoup de Japonais, mais ses yeux en amande et les mèches de cheveux teints en blond qui dépassaient de son chignon me permettaient de deviner qu'elle était belle. Son regard avait quelque chose de mélancolique, une tristesse discrète qui ne correspondait pas à la neutralité de sa voix quand elle traduisait.
Parfois, entre deux phrases, nos regards se croisaient. Elle semblait s'excuser silencieusement de la situation. Ou peut-être projetais-je mes propres sentiments sur elle.
Le bureau du procureur était austère. Un homme d'une cinquantaine d'années, le visage dur, les gestes secs. Il me fit asseoir, consulta le dossier, leva les yeux vers moi.
« Qu'avez-vous mangé à l'albergue ? »
La question me prit de court.
« Mangé ? »
« Oui. Vous avez pris de la nourriture ? »
« Non. Enfin... j'ai bu un jus de fruit. Mais ensuite je suis sorti acheter un bento dans un konbini. »
« Quel type de bento ? »
Je le regardai, incrédule.
« Je ne m'en souviens pas. Il y a tellement de variétés de bento dans les konbini. Comment voulez-vous que je me souvienne d'un bento acheté il y a un an ? »
Le procureur nota quelque chose. Son visage ne trahissait aucune émotion.
L'entretien dura deux heures. Froid, administratif, sans la moindre empathie. Quand il fut terminé, je me sentis vidé.
Quelques jours plus tard, convocation chez un deuxième procureur. Plus jeune celui-là, la quarantaine, le sourire plus facile.
« Pascal-san, » commença-t-il. « J'ai lu votre dossier. J'aimerais comprendre : pourquoi aimez-vous autant le Japon ? »
La question me surprit. Ce n'était pas une question d'interrogatoire. C'était une vraie question, humaine.
« Parce que c'est un pays magnifique. La culture, les gens, les paysages. J'y ai vécu il y a des années. J'y ai des amis. J'y ai laissé une partie de mon cœur. »
Il hocha la tête, satisfait.
« Vous connaissez ma région ? Saitama ? »
« Un peu. Pas autant que je le voudrais. »
« Il faut venir au matsuri de Saitama. C'est magnifique. Des chars décorés, de la musique traditionnelle. Vous aimeriez. »
Nous parlâmes du Japon pendant une heure. Des festivals, de la gastronomie, des temples. Comme deux amis autour d'un café, pas comme un procureur et un suspect.
Quand je quittai son bureau, je me sentis presque léger.
Le huitième jour : le juge.
Un homme âgé, les cheveux blancs, la voix posée. Il me reçut dans un tribunal presque vide, juste lui, moi, Yuki l'interprète, et le commissaire en retrait.
« Monsieur, » dit-il en lisant l'acte d'accusation. « Vous êtes entré par effraction dans un magasin vide. »
Je me redressai sur ma chaise.
« Non. »
Le juge leva les yeux, surpris.
« Non ? »
« Non, ce n'est pas par effraction. La porte était ouverte. Je n'ai rien forcé. Je n'ai rien cassé. »
« Mais vous êtes entré sans autorisation. »
« Sans autorisation, oui. Mais pas par effraction. Ce n'est pas la même chose. »
Yuki traduisit. Le juge fronça les sourcils. Il consulta le commissaire du regard. Une discussion rapide en japonais s'ensuivit.
Je compris le problème. En japonais, les nuances entre « sans autorisation » et « par effraction » étaient floues. Dans le système juridique japonais, entrer quelque part sans permission, même par une porte ouverte, était considéré presque au même niveau qu'une effraction.
« C'est un problème de traduction, » protestai-je. « En français, en droit français, l'effraction implique une violence, une force. Moi, je n'ai rien forcé. »
Le juge nota quelque chose. Son expression restait indéchiffrable.
Entre-temps, j'avais rencontré l'avocat commis d'office.
Un jeune homme d'une trentaine d'années, costume impeccable, mallette de cuir. Il s'assit en face de moi dans la salle d'interrogatoire, sortit des documents.
« Je suis votre avocat, » dit-il en anglais hésitant. « Je vous rappelle vos droits. Vous n'êtes pas obligé de parler. Vous pouvez demander ma présence à tout moment. »
« Merci. »
« J'irai voir M. Kawabata. Le plaignant. Je lui parlerai. »
« Je voudrais lui présenter mes excuses, » dis-je immédiatement. « Et lui proposer un dédommagement. Disons... 30 000 yens maximum. Pour compenser le jus de fruit, le saké, la poupée. »
L'avocat nota.
« Je transmettrai. »
Le lendemain, il revint.
« M. Kawabata retire sa plainte. »
Mon cœur bondit.
« C'est vrai ? »
« Oui. Mais il refuse votre argent. »
« Il refuse ? Pourquoi ? »
L'avocat haussa les épaules.
« Il dit que ce n'est pas nécessaire. »
Je restai silencieux un moment. M. Kawabata, cet homme que je n'avais jamais vu, qui avait déclenché toute cette machine judiciaire... il retirait sa plainte. Sans même accepter de compensation.
« Je promets de lui renvoyer la figurine, » dis-je. « La poupée japonaise que j'ai prise. Je croyais que le chalet était abandonné à cause du Covid. Mais je lui renverrai. Je vous le promets. »
L'avocat hocha la tête.
« Je le lui dirai. »
Le dernier interrogatoire avec le commissaire fut différent.
Il s'assit en face de moi, mais cette fois, il n'ouvrit pas son carnet de notes. Il me regarda simplement, longuement.
« Pascal-san, » dit-il finalement. « Je veux que vous sachiez quelque chose. »
Je me penchai en avant.
« Je sais que vous n'êtes pas une mauvaise personne. »
Les mots restèrent suspendus entre nous.
« Dans ma carrière, j'ai interrogé des centaines de suspects. Des voleurs, des criminels, des menteurs. Mais vous... vous êtes différent. C'est rare, très rare, d'interroger quelqu'un d'aussi honnête. »
Ma gorge se serra.
« Merci, » murmurai-je.
« Vous avez fait une erreur. Une erreur culturelle. Mais vous n'aviez pas de mauvaises intentions. Je le sais. Le procureur le sait. Le juge le saura. »
Un silence.
« Vous savez, » reprit-il avec un sourire timide. « J'aimerais bien vous inviter chez moi. Un homestay. Vous êtes quelqu'un d'intéressant. Ma femme adorerait vous rencontrer. Vous pourriez nous parler de vos voyages, du chemin de Compostelle, du Kumano Kodo. »
Je le regardai, ému. Cet homme qui m'avait arrêté, interrogé, enfermé pendant dix jours... voulait m'inviter chez lui.
« Ce serait un honneur, » dis-je sincèrement.
« Peut-être un jour. Quand tout cela sera terminé. »
Il se leva, me tendit la main. Je la serrai.
« Encore un jour ou deux ici, » dit-il. « Ensuite, vous serez libre. »
Je hochai la tête.
Le cauchemar touchait à sa fin.
Mais quelque chose d'autre commençait : une promesse. Une dette. Un livre à écrire.On me fit descendre de la voiture. Le commissaire ouvrit la porte du commissariat.
« Bienvenue à Owase, » dit-il avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
Je franchis le seuil.
Mon calvaire ne faisait que commencer.
Chapitre 3 : Numéro 7
La première pièce où l'on me conduisit était petite, fonctionnelle, consacrée à l'enregistrement des détenus. Deux tables métalliques, des armoires de classement, une balance dans un coin. Un policier en uniforme sortit mes affaires du sac à dos, une par une, avec la même minutie que j'avais observée à Haneda.
Chaque objet fut répertorié : mon duvet, mes vêtements de randonnée imprégnés de l'odeur des sentiers, mes chaussures usées par des centaines de kilomètres, mes talismans des temples, mes carnets de notes, mon téléphone, mon appareil photo. Et ce livre, le dernier roman de Marie Richeux, Officier radio, que j'avais commencé dans l'avion.
« Tout est là ? » demanda le policier.
« Oui. »
Il tapa méticuleusement l'inventaire sur un ordinateur, imprima une feuille. Chaque ligne détaillait un objet, son état, sa description.
« Signez ici, s'il vous plaît. »
Je signai.
On me tendit des vêtements : un pantalon gris, un t-shirt blanc, des sous-vêtements propres. Tout était simple, fonctionnel, sans marque distinctive.
« Changez-vous, » ordonna le policier en me désignant un paravent.
J'ôtai mes vêtements de pèlerin, cette seconde peau qui m'avait accompagné sur les sentiers. Je les pliai soigneusement avant de les rendre. C'était comme abandonner une part de moi-même.
Le commissaire m'attendait dans le couloir.
« Par ici. »
Nous traversâmes le commissariat. Propre, moderne, éclairé par une lumière blanche et froide. Des bureaux où des policiers tapaient sur des claviers. Une salle de réunion vitrée. Et au fond, une porte blindée.
Il l'ouvrit.
Trois cellules s'alignaient le long d'un petit corridor. Les deux premières étaient vides. Il déverrouilla la troisième.
« Vous serez seul, » dit-il. « Pour l'instant. »
J'entrai.
La cellule faisait environ six tatamis. Le sol était recouvert de deux tatamis traditionnels, propres et bien entretenus. Dans un coin, des futons pliés. Dans l'autre, des toilettes à la japonaise, séparées du reste par une cloison basse. Une petite fenêtre grillagée, trop haute pour voir quoi que ce soit, laissait filtrer un peu de lumière naturelle.
C'était spartiate, mais pas sordide. Presque... accueillant, à sa manière.
« Les repas sont à 8h, 12h et 18h, » expliqua le commissaire. « Un bento. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez. Il y a toujours quelqu'un. »
Il marqua une pause.
« Demain matin, premier interrogatoire. Avec une interprète. »
La porte se referma avec un cliquetis métallique. J'étais seul.
Je déroulai un futon, m'allongeai. Mon corps, enfin libéré de la tension de ces dernières vingt-quatre heures, sombra immédiatement dans le sommeil.
Les jours qui suivirent prirent une routine étrange.
Chaque matin, à 6h30, un policier ouvrait la cellule.
« Brossage des dents. »
Je sortais dans le corridor. Un lavabo, un miroir, une brosse à dents fournie par le commissariat. Mais avant même d'atteindre le lavabo : fouille complète. Corps entier, bras levés, jambes écartées. Puis le détecteur de métaux, passé méthodiquement sur tout mon corps, même la plante des pieds.
« Pourquoi les pieds ? » demandai-je le deuxième jour.
« Certains cachent des objets entre les orteils, » répondit le policier sans sourire.
Après le brossage des dents, retour en cellule. Même rituel : fouille, détecteur de métaux.
À 8h, le petit déjeuner. Un bento apporté par un jeune policier. Riz, poisson grillé, légumes marinés, soupe miso. Simple, mais bon.
Puis l'attente.
Les interrogatoires commençaient généralement vers 10h. Une à trois fois par jour, selon les questions du commissaire. On venait me chercher, nouvelle fouille, nouveau passage au détecteur de métaux, puis direction une salle d'interrogatoire au premier étage.
Le commissaire m'attendait toujours, accompagné d'une interprète. Une femme d'une quarantaine d'années, aux manières douces, qui traduisait avec une neutralité parfaite.
« Bonjour Pascal-san, » disait invariablement le commissaire.
Pascal-san. Pas « le détenu », pas « le suspect ». Pascal-san. Cette politesse japonaise, même dans l'accusation.
« Bonjour commissaire. »
Les interrogatoires étaient longs, méticuleux, mais jamais hostiles. Le commissaire posait ses questions calmement, écoutait mes réponses, prenait des notes. Je lui racontais tout, dans les moindres détails. Le Kumano Kodo, ma fatigue, le panneau « ALBERGUE », mon entrée dans le chalet, le jus de fruit bu dans le frigo, la bouteille de saké périmée que j'avais vidée et jetée.
Au fur et à mesure que je parlais, les souvenirs revenaient avec une netteté surprenante. Des détails que je croyais oubliés ressurgissaient : la couleur du chalet, l'odeur du bois, la disposition des pièces, le bruit du vent dans les arbres.
« Vous avez une excellente mémoire, » remarqua le commissaire lors du troisième interrogatoire.
« Je ne sais pas. C'est peut-être parce que je dis la vérité. »
Il hocha la tête lentement, comme s'il pesait mes mots.
Un jour, on me conduisit dans une autre pièce pour prendre mes empreintes digitales. Un technicien installa l'encre, le papier. Je posai mes doigts sur le tampon encreur, puis sur la feuille.
Le technicien s'arrêta net.
« Kirei... » murmura-t-il. Beau. Propre.
Le commissaire, présent dans la pièce, s'approcha pour regarder. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement.
« C'est incroyable, » dit-il. « Vos empreintes sont si nettes, si claires. Je n'ai jamais vu ça. D'habitude, il faut appuyer fort, les gens ont mal, les empreintes sont floues. Mais vous... c'est parfait du premier coup. »
Il me regarda avec une expression étrange, presque respectueuse.
« Vous savez ce qu'on dit au Japon ? Quand on aime vraiment ce pays, quand on a le cœur pur, les empreintes sortent claires. »
Je ne sus pas quoi répondre. L'idée était belle, poétique, typiquement japonaise. Cette capacité à trouver du sens spirituel dans les détails les plus prosaïques.
Les repas arrivaient avec une régularité d'horloge. Midi, 18h. Toujours des bento, toujours soigneusement préparés. Parfois, je reconnaissais des plats régionaux d'Owase : du thon local, des algues de la côte.
Les après-midi étaient longs. Je n'avais rien pour occuper mon esprit. Le troisième jour, je demandai à récupérer mon livre.
« Le roman français ? » Le jeune policier qui m'avait apporté le repas secoua la tête. « Désolé. Pas possible. »
« Pourquoi ? »
« Le commissaire dit que vous pourriez avoir de mauvaises idées en lisant. Et nous, on ne comprend pas le français, donc on ne peut pas vérifier le contenu. »
« De mauvaises idées ? C'est un roman littéraire ! »
Il haussa les épaules, un peu gêné.
« C'est le règlement. Mais on peut vous apporter des mangas si vous voulez. »
Des mangas. Je faillis rire. Moi qui avais toujours été plutôt littérature classique, romans exigeants, essais philosophiques... Et on me proposait des mangas.
« D'accord, » finis-je par dire. « Pourquoi pas. »
Le lendemain, une pile de mangas apparut dans ma cellule. One Piece, Dragon Ball, Detective Conan. Je les feuilletai, amusé malgré moi. C'était mieux que rien.
Le cinquième jour, une surprise : on m'annonça que j'avais droit à un bain chaud.
Un luxe inespéré. On me conduisit à une salle de bains au sous-sol du commissariat. Un ofuro traditionnel, une grande baignoire en bois où l'on pouvait s'immerger complètement. L'eau était brûlante, parfaite.
Je restai une heure dans ce bain, sentant mes muscles se détendre, mon esprit s'apaiser. Pour la première fois depuis mon arrestation, je me sentis presque humain à nouveau.
Le septième jour, on m'autorisa une promenade. Une grande pièce vide au rez-de-chaussée, peut-être dix mètres sur dix. Je marchais en rond, comme un animal en cage, mais au moins je bougeais.
Deux jeunes policiers, de garde ce jour-là, vinrent me parler à travers les barreaux.
« Pascal-san, c'est vrai que vous avez fait le chemin de Compostelle ? »
« Oui. Trois mois de marche. De la France jusqu'en Espagne. »
« Trois mois ! » Leurs yeux brillaient d'admiration. « C'était comment ? »
Je leur racontai. Les Pyrénées, la Meseta infinie, les villages espagnols, les rencontres avec d'autres pèlerins, l'arrivée à Saint-Jacques. Ils m'écoutaient, fascinés, posant mille questions.
« Et le Kumano Kodo ? »
« Plus difficile physiquement. Les montagnes sont très raides. Mais encore plus beau, je crois. Plus spirituel aussi. »
Ils hochèrent la tête avec fierté. Leur pays, leur patrimoine.
Avec le commissaire, dès le premier entretien, quelque chose s'était installé. Un respect mutuel, étrange mais réel. Il me traitait avec une courtoisie qu'on n'associe généralement pas aux interrogatoires de police.
« Pascal-san, » disait-il toujours en commençant.
Jamais « le Français », jamais « le suspect ». Pascal-san.
Et moi, au commissariat, j'étais devenu le numéro 7.
« Hé, 7 ! » m'appelaient les policiers de garde. « Ton repas ! »
« 7, tu veux du thé ? »
Au début, cela m'avait choqué. Être réduit à un numéro. Mais très vite, je compris que ce n'était pas déshumanisant. C'était juste pratique, administratif. Une manière neutre de me désigner.
Et étrangement, cela créait aussi une forme de camaraderie. J'étais « 7 », comme on aurait été « Dupont » ou « Tanaka ». Un membre temporaire de cette petite communauté du commissariat d'Owase.
Les jours passaient. Un, deux, cinq, huit. Je perdais la notion du temps. Les interrogatoires continuaient, toujours aussi minutieux. Le commissaire voulait comprendre, vraiment comprendre, ce qui s'était passé ce jour d'août.
Et moi, je continuais à raconter. Encore et encore. La même histoire, les mêmes détails, avec la même honnêteté.
Je n'avais rien à cacher. Rien à inventer. Juste un pèlerin épuisé qui avait fait une erreur de jugement culturel.
Le dixième jour approchait.# Chapitre 1 : Haneda
L'aéroport de Haneda bourdonnait de cette agitation feutrée propre aux aéroports japonais. Après trois semaines sur les sentiers du Kumano Kodo, je flottais encore dans cette étrange euphorie du marcheur qui retrouve la civilisation. Mes jambes gardaient la mémoire des montées abruptes, des descentes dans la brume, des sanctuaires rouges surgissant au détour d'un virage. Mon sac à dos pesait lourd sur mes épaules, chargé de souvenirs, de talismans achetés dans les temples, de quelques vêtements imprégnés de cette odeur de forêt et de sueur qui ne me quittait plus.
La file d'attente au contrôle des passeports avançait lentement. Je regardais distraitement les panneaux en kanji que je ne savais toujours pas déchiffrer malgré mes semaines au Japon. Mon vol pour Paris décollait dans trois heures. J'avais le temps. Tout était calme, prévisible, normal.
Le douanier examina mon passeport avec cette attention méticuleuse qui caractérise chaque geste administratif japonais. Il leva les yeux vers moi, puis de nouveau vers l'écran de son ordinateur. Un silence. Puis un autre regard, plus insistant cette fois.
« Monsieur, » dit-il dans un anglais hésitant, « vous pouvez venir avec moi, s'il vous plaît ? »
Ce n'était pas vraiment une question.
« Un problème ? » demandai-je, surpris mais pas inquiet. Peut-être un tampon manquant, un formulaire mal rempli.
« Juste contrôle de routine. Vos bagages aussi, s'il vous plaît. »
Je le suivis dans un couloir adjacent, loin du flux des passagers. La pièce où il m'introduisit était petite, impersonnelle, éclairée par des néons blancs. Deux tables métalliques, quelques chaises. Rien d'autre. Une salle d'interrogatoire classique, comme on en voit dans les films.
Trois hommes en costume sombre attendaient déjà. L'un d'eux, plus âgé, les cheveux grisonnants, se tenait très droit. Il avait l'autorité tranquille de ceux qui ont l'habitude d'être obéis. Le commissaire, supposai-je.
« Bonjour Monsieur, » dit-il en japonais, avant de répéter en anglais approximatif. « Nous devons fouiller vos bagages. Très minutieusement. »
Je posai mon sac sur la table métallique. Tout cela commençait à ressembler à une scène de cinéma, irréelle, détachée de moi. J'étais spectateur de ma propre vie.
« Le Japon est devenu bien sévère, » plaisantai-je, tentant de détendre l'atmosphère. « C'est à cause des Jeux Olympiques ? »
Personne ne sourit.
Le commissaire sortit son téléphone portable, tapota l'écran, puis me le tendit sans un mot. Je baissai les yeux vers l'écran. Un texte en français, manifestement passé par un traducteur automatique, s'affichait :
« Vous êtes en état d'arrestation pour intrusion illégale dans propriété privée, vol de boissons alcoolisées, vol d'objets, et vol de boissons artisanales. Faits commis le 15 août 2024 à Owase, préfecture de Mie. Vous avez le droit de garder le silence. »
Je relus les mots une fois, deux fois, trois fois. Ils refusaient de prendre sens. Owase. Le 15 août. Le chalet.
L'albergue.
Mon sang se glaça dans mes veines. Le souvenir me revint d'un coup : ce magnifique chalet en bois au bord du chemin, le panneau « ALBERGUE », ma soif terrible après des heures de marche sous le soleil d'été, la porte ouverte, personne à l'intérieur. Le jus de fruit bu directement au frigo. La bouteille de saké périmée que j'avais jetée. Ces gestes anodins, faits dans l'épuisement et l'attente du propriétaire qui ne venait pas.
C'était il y a plus de trois mois.
Je levai les yeux vers le commissaire. Il me regardait avec une expression indéchiffrable, à mi-chemin entre la sévérité professionnelle et quelque chose qui ressemblait presque à de la curiosité.
« Je ne comprends pas, » murmurai-je. « C'était une albergue. Comme sur les chemins de Compostelle. J'attendais le propriétaire... »
Mais déjà, l'un des policiers s'approchait avec des menottes.
Le film continuait. Sauf que j'étais dedans.
La fouille fut méthodique, presque chirurgicale. Chaque vêtement sorti, déplié, inspecté. Mes chaussures de randonnée retournées. Mon duvet déroulé. Les talismans des temples manipulés avec précaution, photographiés. Ils cherchaient quelque chose, mais quoi ? Je n'avais rien volé. Enfin, rien consciemment. Un jus de fruit bu dans un frigo, du saké périmé jeté... était-ce vraiment pour cela qu'on m'arrêtait ?
Quand ils eurent terminé, le commissaire fit un signe de tête. L'un des policiers s'approcha avec les menottes. Le cliquetis métallique résonna dans la petite pièce. Avant de les refermer sur mes poignets, il enroula soigneusement un morceau de tissu doux autour de chaque bracelet. Un geste étrange, presque délicat, qui contrastait avec la violence symbolique de l'acte.
« Pour ne pas blesser la peau, » expliqua-t-il en japonais.
Même dans l'arrestation, la politesse japonaise trouvait sa place.
Quatre policiers m'encadrèrent ensuite : un de chaque côté, un devant, un derrière. Une escorte digne d'un criminel dangereux. Nous traversâmes l'aéroport par des couloirs de service que les passagers ne voient jamais. Des employés s'arrêtaient pour nous regarder passer. Je devais offrir un spectacle étrange : un occidental en vêtements de randonneur froissés, menotté, entouré de quatre hommes en costume.
La voiture de police nous attendait à une sortie dérobée. Je m'installai à l'arrière, encadré par deux policiers. Les portières claquèrent avec un bruit sourd et définitif.
« Où allons-nous ? » demandai-je en japonais.
Surprise dans leurs regards. Ils ne s'attendaient pas à ce que je parle leur langue.
« Commissariat central de Tokyo, » répondit celui à ma droite. « Ensuite, Owase. »
Le trajet s'engagea dans les méandres de Tokyo. Trois heures à traverser la mégalopole, coincé entre deux policiers silencieux, les mains entravées sur les genoux. Je regardais défiler les buildings, les enseignes lumineuses, la vie normale qui continuait dehors pendant que la mienne basculait dans l'absurde.
Au bout d'une heure et demie, le chauffeur se gara devant un petit restaurant de ramen. L'un des policiers descendit rapidement.
« Pause déjeuner, » m'expliqua son collègue.
Nous le regardâmes entrer dans l'échoppe, s'installer au comptoir. À travers la vitrine, je le vis avaler son bol de nouilles avec une rapidité impressionnante. Cinq minutes plus tard, il était de retour.
« C'était rapide ! » s'exclama le chauffeur en riant.
Je ne pus m'empêcher d'ajouter, en japonais : « Oui, mais très mauvais pour la digestion. Il faudrait mâcher plus lentement. »
Un silence. Puis des rires. Authentiques, spontanés.
« Vous parlez vraiment bien japonais, » dit celui à ma gauche.
« J'ai vécu ici il y a quelques années. J'adore votre pays. C'est pour ça que je suis revenu faire le Kumano Kodo. »
« Le chemin de pèlerinage ? » L'intérêt était palpable dans sa voix. « Vous l'avez terminé ? »
« Oui. C'était magnifique. Difficile, mais magnifique. »
L'atmosphère s'était détendue. Nous parlâmes du pèlerinage, des temples, de la beauté des montagnes de Kii. Ils semblaient presque oublier que j'étais leur prisonnier. Moi aussi, par moments. Je gardais ce calme étrange, cette sérénité qui ne me quittait pas depuis l'aéroport. Je n'avais rien à me reprocher. C'était un malentendu, forcément. Tout s'éclaircirait au commissariat.
Nous arrivâmes enfin au commissariat central de Tokyo, un bâtiment massif et gris. On me conduisit dans une salle d'interrogatoire, semblable à celle de Haneda mais plus grande. Un détective en civil m'attendait, accompagné d'un interprète.
« Asseyez-vous, » dit-il sans préambule.
Il ouvrit un dossier, consulta des documents.
« Nous avons reçu un signalement de la police d'Owase. Le 15 août 2024, vous êtes entré illégalement dans une propriété privée. Vous avez volé une bouteille de saké, entre autres choses. »
Une bouteille de saké.
Je fouillai ma mémoire. Le chalet. Le frigo. Le jus de fruit, oui. Mais du saké ? Je ne me souvenais pas d'avoir pris du saké. J'avais jeté une bouteille périmée, certes, mais...
« Je ne comprends pas, » dis-je lentement. « Je n'ai pas volé de saké. Je ne me souviens pas de ça. »
Le détective me regarda fixement, comme s'il cherchait à percer mes pensées.
« Vous niez les faits ? »
« Non. Enfin, je ne sais pas. Je suis entré dans ce qui ressemblait à une albergue, un refuge pour pèlerins. J'ai bu un jus de fruit en attendant le propriétaire. Mais je n'ai rien volé consciemment. Et du saké... je ne m'en souviens vraiment pas. »
L'incrédulité m'envahissait à nouveau. Comment cette histoire absurde pouvait-elle prendre de telles proportions ? Comment un geste innocent, né de l'épuisement et d'un malentendu culturel, pouvait-il me mener ici, menotté, interrogé comme un criminel ?
Le détective referma son dossier d'un geste sec.
« Nous partons pour Owase demain matin. En Shinkansen. Vous passerez la nuit ici. »
La cellule du commissariat de Tokyo était propre, presque clinique. Un tatami au sol, une couverture pliée, une petite fenêtre grillagée trop haute pour voir quoi que ce soit.
Je m'allongeai, les yeux fixés au plafond.
Demain, Owase. Demain, la confrontation avec cette histoire que je ne comprenais toujours pas.