Le Japon en fêtes
Les derniers discours de Mishima
Célèbre débat un an avant son suicide avec les étudiants de Todai; traduction et analyse pour la première fois en français:
Son discours à l'Université de Tokyo le 13 mai 1969 représente un moment charnière, survenant un an et demi avant son suicide rituel au camp Ichigaya.
Cette intervention devant les étudiants de gauche de Todai était particulièrement significative car Mishima, nationaliste de droite, s'adressait à un public idéologiquement opposé. Le débat, qui a duré environ deux heures, révèle plusieurs aspects essentiels de sa pensée tardive :
Les thèmes centraux abordés :
- Sa critique de l'empereur d'après-guerre, qu'il considérait comme ayant trahi l'essence spirituelle du Japon en renonçant à sa divinité
- Sa vision de la Constitution de 1947 comme une "constitution de défaite" imposée par les occupants américains
- Son rejet tant du capitalisme que du marxisme, qu'il voyait comme des idéologies matérialistes étrangères
- Sa conception de l'action directe et de la "révolution conservatrice"
L'aspect le plus frappant était peut-être sa recherche d'un terrain d'entente avec les étudiants révolutionnaires, malgré leurs différences idéologiques. Il admirait leur volonté d'action directe tout en rejetant leurs objectifs politiques.
Analyse du discours de Mishima à Todai
L'intervention de Mishima devant le Zenkyoto révèle une stratégie rhétorique complexe et paradoxale, marquée par plusieurs dimensions analytiques cruciales.
Structure rhétorique et stratégies discursives
La recherche du terrain commun paradoxal Mishima adopte une approche rhétorique inhabituelle en cherchant à établir une complicité avec ses opposants idéologiques. Il utilise ce que l'on pourrait appeler une "rhétorique de la reconnaissance mutuelle" - reconnaissant la sincérité révolutionnaire des étudiants tout en maintenant ses positions antagonistes. Cette stratégie révèle sa compréhension sophistiquée que le véritable débat politique nécessite une reconnaissance de l'authenticité de l'adversaire.
L'esthétisation du politique Son discours transforme le débat politique en performance esthétique. Mishima présente ses positions non seulement comme des convictions politiques mais comme des expressions d'une vérité esthétique supérieure. Cette approche reflète sa conception de l'art comme véhicule de vérités politiques absolues, stratégie qui lui permet de transcender les catégories politiques conventionnelles.
La dialectique de la négation Paradoxalement, Mishima construit son argumentation en définissant ce qu'il rejette plutôt que ce qu'il propose. Il rejette simultanément le capitalisme américain et le marxisme, créant un espace discursif pour sa "troisième voie" nationaliste. Cette stratégie de double négation lui permet de se positionner comme l'authentique révolutionnaire face aux étudiants qu'il considère comme aliénés par des idéologies étrangères.
Techniques argumentatives spécifiques
L'argumentation par l'absurde historique Mishima utilise l'histoire japonaise comme argument d'autorité, présentant la période d'après-guerre comme une aberration historique. Il déploie une rhétorique de la continuité brisée, arguant que seul un retour aux sources spirituelles japonaises peut restaurer l'authenticité nationale.
La provocation calculée Ses déclarations les plus choquantes - notamment sur l'Empereur et la Constitution - fonctionnent comme des provocations destinées à révéler ce qu'il perçoit comme l'hypocrisie de ses interlocuteurs. Cette stratégie vise à forcer les étudiants à reconnaître leurs propres contradictions idéologiques.
Impact psychologique et politique
Sur Mishima lui-même Ce débat, caractérisé par "la passion, le respect et les mots" échangés "à une distance où ils pouvaient sentir la respiration de l'autre" , semble avoir confirmé à Mishima l'impossibilité du dialogue politique rationnel dans le Japon contemporain. L'échec à convaincre même des révolutionnaires authentiques de la validité de sa position a probablement renforcé sa conviction que seule l'action directe - ultimement le sacrifice spectaculaire - pourrait communiquer son message.
Radicalisation de la trajectoire finale Ce débat marque un tournant décisif vers sa radicalisation finale. L'expérience de parler devant 1000 personnes hostile mais respectueuses lui a peut-être révélé que son message, malgré sa sophistication rhétorique, ne pouvait pas transcender les divisions idéologiques de l'époque. Cette réalisation a probablement contribué à sa décision de privilégier le geste symbolique sur la persuasion discursive.
Héritage discursif Le débat reste "un rappel opportun que les mots, utilisés judicieusement et significativement, triompheront toujours des épées", mais ironiquement, Mishima semble avoir tiré la conclusion inverse : que seule l'épée pouvait désormais porter sa parole dans un monde sourd à ses arguments les plus raffinés.
L'analyse révèle ainsi un Mishima au sommet de ses capacités intellectuelles mais déjà convaincu de l'insuffisance du discours face à ce qu'il percevait comme la crise spirituelle du Japon moderne.