Le Japon en fêtes
La maison de Kyoko -Mishima Yukio-鏡子の家
C’est à l’age de trente-trois ans que Yukio Mishima publie dans la revue Koe (Voix) en 1959 les deux premiers chapitres de son roman Kyoko no ie (La maison de Kyoko).L'écriture du manuscrit lui aura demandé plus de quinze mois de travail, et plus que tout autres roman , des efforts particulièrement importants comme en témoignent les pages de son journal écrites à la même période:Ratai to isho (nudité et vêtement) qui sont consacrées au roman :
29 juin lundi
Toute la semaine passée, j’ai été prisonnier d’une angoisse indescriptible, à me demander quand j’arriverais
enfin à terminer la maison de Kyoko. Je me sentais terriblement las, les nerfs à fleur de peau.
…pendant un temps, l’idée que cet interminable roman finirait par être achevé m’a donné une
impression étrange, voire sinistre. Longtemps, l’idée d’en venir à bout me faisait l’effet un rêve. Je
ressentais l’impossibilité de l’inévitable aboutissement. D’un autre coté je m’imaginais dansant pieds nus dans le jardin une fois que j’en aurais terminé je tiendrais prêtes les fusées, pensais-je et, ce matin-la je les
enverrais en l’air les unes après les autres.En même temps je me disais aussi : « rien d’autre ne pourrait te mettre dans un pareil état. »
La maison de Kyoko est la description d’une époque, le portrait du Japon de l’après-guerre et la critique de la société dans laquelle il vit : sa « thèse du nihilisme » comme il l’écrit dans un autre journal : les vacances d’un romancier.
Dès le premier chapitre, le lecteur est dans l’époque où se situe le roman : il était près de trois heures de l’après-midi en ce début du mois d’avril 1954. Soit cinq ans avant la publication du roman et un an avant la parution du livre blanc sur l’économie, proclamant la fin de l’après-guerre. Le retour à une vie quotidienne tranquille et sans histoire devient pour chacun des personnages du roman une épreuve difficile à supporter. Chaque personnage incarnant alors un aspect du caractère de l’auteur.
La maison de Kyoko est une maison à l’occidentale dans laquelle sa propriétaire, Kyoko Tomogawa reçoit ses amis dont elle est à la fois la confidente et le miroir réfléchissant :
le caractère utilisé pour transcrire le nom de Kyoko signifie miroir. Elle est aussi le reflet de cette époque de l’après-guerre. Mishima compara le personnage de Kyoko à une miko ; prêtresse du shintoïsme.
Elle a une position à part dans le roman, le même age que Mishima lorsqu’il se met à l’écrire. La vie des autres finit par la lasser, elle déclare qu’il est dangereux de se confier tout entier à la littérature, parlant ainsi à la place de Mishima lui même. Le personnage le plus proche de Kyoko est Seichiro, il partage avec elle une vision du monde apocalyptique et amère. Le rôle et le destin de Kyoko, sa façon de penser et d’agir sont comparable au personnage de Shunsuke de Couleurs interdites, ou encore à Honda dans la" Mer de fertilité".
La vie des autres finira par lasser Kyoko. Elle déclarera qu’il est dangereux de se confier tout entier à la littérature, se faisant ainsi la porte-parole de l’écrivain qui en 1958 se consacre à la boxe, au kendo et se remet sérieusement en question en tant qu’écrivain.
Les quatre jeunes hommes du roman confient leur vie à une œuvre et tous les quatre sombrent dans le néant. . Kyoko seule semble s’en sortir, mais en retournant à une vie bien rangée et en retrouvant son mari chassé avant le début du roman, en compagnie de ses chiens qu’elle détestait tant. Les quatre personnages du roman représentent chacun un des traits de caractère de leur auteur et cherchent chacun à leur façon à répondre à une question présente tout le long du texte : comment se sentir vivant, comment trouver un sens à cette vie ?
L’un des principaux obstacles pour trouver une réponse à cette question récurrente est le mur ; ce mur d’acier devant lequel se retrouvent les quatre personnages : il symbolise cette société de l’après- guerre, le monde moderne. Ce roman de 1959 correspond aux trois étapes essentielles de la vie de Mishima : il fait construire la même année, peu de temps après son mariage, sa célèbre maison de style occidental et attend la naissance de son premier enfant.
Une étape littéraire essentielle dans la vie de l’écrivain, car ce roman est à la fois un hymne funèbre de l’après-guerre et aussi un bilan de la carrière littéraire de Mishima qui décident cette même année 1959 de se consacrer au sport (boxe ;kendo ;musculation). cette transformation du corps entraînera un questionnement voire un changement dans l’œuvre et la destinée de Mishima.
