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  • NOVA corporation Yokohama honko

    NOVA
    L’école qui s’écroule

    Vingtième étage, face à la gare de Yokohama-Honkō.
    Nova occupait un plateau entier. On sortait de l’ascenseur et c’était là : les néons, la moquette grise, l’odeur de climatisation recyclée et de café lyophilisé. Les salles de cours étaient minuscules, des cloisons de plexiglass, trois places, une table en forme de haricot. On s’asseyait en face de l’élève et on parlait. Quarante minutes. Puis le Big Ben sonnait.
    Le Big Ben. Ce carillon que l’on entend dans toutes les écoles, tous les lycées, tous les collèges du Japon. Quatre notes qui marquent la fin d’un cours et le début du suivant. À Nova, c’était pareil. L’empire s’écroulait, mais le Big Ben sonnait, imperturbable, comme si rien ne pouvait arriver tant que les cours continuaient.

    La salle des profs était un open space.
    Au fond, les Français et les Allemands. Devant, la grande salle pour les anglophones : Américains, Australiens, Irlandais. C’était un microcosme. Une colègue internationale réunie par le hasard et le besoin d’argent dans un pays où parler sa langue maternelle suffisait à décrocher un emploi.
    Bill était le plus ancien. Américain, installé depuis des années, le genre de type qui connaît tous les rouages et qui ne partira jamais. Un soir de beuverie, je me suis retrouvé avec sa veste. Je ne sais plus comment. Les soirées à Yokohama finissaient souvent comme ça, dans un mélange de vêtements, de clés et de souvenirs flous. Dans la poche de la veste, sa fiche de paie. Chez moi, je l’ai ouverte à la vapeur. Six cent mille yens. Mon salaire à moi était de deux cent cinquante mille. Bill gagnait plus du double. L’ancienneté, peut-être. Ou le fait d’être anglophone dans un empire anglophone. J’ai refermé l’enveloppe et je n’en ai jamais parlé.

    Stéphane était le manager quand je suis arrivé.
    Il était là depuis trois ans. Il lui en restait deux mois, mais ça, ni lui ni moi ne le savions. C’est lui qui m’a fait passer l’entretien. Je l’ai réussi. Stéphane était bienveillant, ou du moins il en avait l’air. Il souriait, il écoutait, il ne haussait pas le ton. Le genre de manager que l’on oublie, ce qui, dans un milieu de prédateurs, est une faiblesse mortelle.
    Olivier Mangon l’a dévoré.
    Mangon était un requin. Un prédateur corporate, le regard froid, le costume ajusté, la mâchoire carrée des hommes qui veulent monter. Il a fait croire à Stéphane que des élèves — des clients, dans la novlangue de Nova — s’étaient plaints de mauvaises odeurs corporelles. Des plaintes. Contre Stéphane. Pour des odeurs.
    C’était faux, bien sûr. Ou c’était vrai de cette vérité que l’on fabrique quand on veut la peau de quelqu’un. Mais Stéphane a avalé. Il a avalé et il a commencé à se laver. À se laver trop. Il avait toujours l’air de sortir de la douche. Les cheveux humides, la peau rouge, l’odeur du savon qui flottait autour de lui comme une défense dérisoire. Un homme qui se lave pour prouver qu’il ne sent pas. La cruauté était là, dans ce geste répété, dans cette honte implantée.
    Il a été évincé. Rétrogradé en simple professeur. Stéphane est resté à Nova, mais de l’autre côté du plexiglass désormais, assis devant la table en haricot, face aux élèves, avec le Big Ben qui sonnait toutes les quarante minutes pour lui rappeler ce qu’il avait perdu.

    Un jour, je me suis trouvé à un mètre derrière lui.
    Il parlait avec un collègue allemand. Il ne m’avait pas vu. Le collègue, lui, me regardait. Il me regardait en face, par-dessus l’épaule de Stéphane, et Stéphane disait que j’étais un con. Très, très con. Ces mots-là.
    L’Allemand me fixait. Moi je fixais l’Allemand. Stéphane continuait. Il ne se retournait pas. Il ne sentait rien. L’homme qui avait avalé l’histoire des odeurs ne sentait pas qu’il y avait quelqu’un derrière lui.
    Je n’ai rien dit. L’homme humilié humilie à son tour. C’est la loi. Il faut quelqu’un en dessous de soi pour ne pas tomber tout à fait. Stéphane avait besoin de me mépriser pour supporter Mangon. Je l’ai compris. Je ne l’ai pas pardonné.

    Franck a remplacé Stéphane.
    Alsacien, trente ans, divorcé deux fois de deux Japonaises. Les cheveux peroxydés, le sourire corporate, cent pour cent aligné sur la hiérarchie. Un être froid. Détesté par tous. Le genre d’homme qui confond l’autorité avec le pouvoir et le pouvoir avec la méchanceté.
    Tous les trois mois, on était évalué. Un collègue irlandais m’a vu après une observation avec Franck. L’observation : quelqu’un s’assoit dans un coin de la salle en plexiglass et note tout. Votre voix, vos gestes, votre méthode. Puis le manager vous fait un retour. Le retour de Franck était toujours le même : technique, glacial, sans un mot d’encouragement. On sortait de là comme d’un interrogatoire.

    Les élèves étaient le contraire de tout cela.
    Des retraitées qui venaient pour parler, pour sortir de chez elles, pour rire quarante minutes dans une langue qu’elles ne maîtrisaient pas. Des salarymen timides qui murmuraient un anglais scolaire en regardant la table. Des jeunes filles, des femmes au foyer. Chacun avait ses raisons d’être là, et ces raisons n’avaient presque jamais à voir avec la langue. Ils venaient chercher autre chose. Un espace. Un moment où l’on n’est pas tout à fait japonais, où l’on peut dire des choses que l’on ne dirait pas en japonais.
    Ryoko Asuka était de ceux-là. Mais en pire. Ou en mieux, selon le point de vue.
    Son dossier était saturé de commentaires de professeurs outrés. Propos autour du sexe, questions déplacées, frontières inexistantes. Ryoko était sans tabous. Elle disait ce qu’elle pensait, elle pensait ce qu’elle voulait, et ce qu’elle voulait dégoûtait tout le monde. Sauf moi.
    Je m’entendais très bien avec elle. Nous nous sommes vus en dehors des cours. Nous avons envisagé d’écrire ensemble un livre sur le bouddhisme. Ryoko avait une intelligence vive, désordonnée, provocatrice. Elle avançait dans la vie comme elle parlait en cours : sans filtre. Le livre n’a jamais vu le jour, mais l’amitié était réelle.

    Et puis il y avait Yuko.
    Très, très riche. Je ne sais pas d’où venait l’argent. Au Japon, on ne pose pas la question. Yuko venait à Nova comme d’autres vont au café. Par désœuvrement, par solitude, par envie de parler à quelqu’un qui ne soit pas de son monde. Nous nous sommes vus en dehors des cours, nous aussi. Nous buvions beaucoup. Yuko buvait comme une Japonaise riche, c’est-à-dire sans compter, dans des endroits chers, avec cette élégance désinvolte des femmes qui n’ont jamais eu à regarder l’addition.

    Le soir, on se retrouvait au Pole.
    Un bar en face de la gare de Yokohama. Bill était là, les collègues anglophones, parfois les Français. On buvait. On buvait jusqu’à cinq heures du matin. Les conversations partaient dans tous les sens, dans toutes les langues, et à un certain moment de la nuit plus personne ne parlait la même langue et tout le monde se comprenait quand même.
    Un matin, je me suis retrouvé à cinq heures trente sur le toit d’un bâtiment technique face à la gare.
    Je ne sais pas comment j’étais monté. L’échelle d’incendie, probablement. Le toit était plat, le béton était tiède, et Yokohama s’éveillait en dessous de moi dans la lumière rosée de l’aube. Je me suis allongé et j’ai dormi. Jusqu’à neuf heures trente. Puis je suis descendu, j’ai traversé deux cents mètres, j’ai pris l’ascenseur jusqu’au vingtième étage, et j’ai donné mes cours.
    Parmi les meilleurs. En état d’ébriété.
    C’est peut-être le secret de Nova : l’alcool rendait les cours meilleurs parce qu’il supprimait ce qui restait de distance entre le professeur et l’élève. On ne faisait plus semblant. On était là, défait, vrai, et les salarymen timides se détendaient parce que l’homme en face d’eux était plus défait qu’eux. Le Big Ben sonnait. On recommançait.
    Quarante minutes. Trois places. Table en haricot. Big Ben. Suivant.