Le Japon en fêtes
Karayuki-san, ces dames qui vont au loin
La liberté de ton est de mise, car la vérité n’attend pas et l’impatience d’Imamura à la connaître ne permet pas l’académisme. Il est impératif pour lui comme pour nous de connaître la vie de Kikuyo enlevée à 19 ans de son Japon natal et les étapes de son esclavage sexuel. Dans le port, sur un bateau, elle nous raconte le voyage sans retour. Le bordel est toujours là et au détour d’une porte, on découvre des femmes assises qui attendent les clients. Voir la vie passée de Kikuyo s’incarner dans le présent du tournage telle est l’urgence d’Imamura. À la question "Vous avez déjà joui ?", "Non jamais" répond Kikuyo tout en cheminant vers l’hospice pour saluer les dernières karayukis. Au cimetière, à peine quelques pierres marquent leur existence.
Claire Simon
Réalisatrice
Karayuki-san, ces dames qui vont au loin (1975)
Réalisateur : Shōhei Imamura — 75 minutes — 16mm — couleur et noir & blanc
Synopsis
Shōhei Imamura, magnétophone en bandoulière et micro à la main, accompagne une vieille dame dans les rues à la recherche de son terrible passé, découvrant pas après pas comment d'innombrables jeunes filles japonaises, appelées "karayukis", furent enlevées et prostituées en Malaisie et à Singapour au début du siècle.
Imamura rencontre Zendo Kikuyo, 74 ans, et retrace ses pas depuis ses 19 ans, lorsqu'elle fut trompée et arrachée à sa ville natale au Japon pour se retrouver en Malaisie. Ensemble, ils revisitent les docks où elle débarqua, son ancienne maison close — le numéro 20 de Malay Street — et rendent visite à d'autres anciennes karayuki-san.
Dans le port, sur un bateau, elle raconte le voyage sans retour. Le bordel est toujours là et au détour d'une porte, on découvre des femmes assises qui attendent les clients. À la question "Vous avez déjà joui ?", "Non jamais" répond Kikuyo, tout en cheminant vers l'hospice pour saluer les dernières karayuki-san.
Le film se termine par la visite de Kikuyo au Japon en mai 1973, rendue possible grâce à la Ligue de libération des Burakumin. Imamura conclut par ces mots : "ce n'est pas une simple histoire émouvante", mais l'occasion pour Kikuyo de voir de ses propres yeux si son pays natal a changé ou non.
Commentaire érudit
Les karayuki-san : une page arrachée de l'histoire officielle
Le mot karayuki-san (唐行きさん) signifie littéralement "celle qui va au pays étranger" — euphémisme délicat pour désigner une réalité d'une violence extrême. De la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, des milliers de jeunes Japonaises furent exportées vers la Chine, Singapour, la Malaisie et au-delà, pour y servir de prostituées sous contrat de servitude. Phénomène massif, il fut ensuite soigneusement effacé de la mémoire nationale — trop compromettant pour l'image d'un Japon qui se voulait, après 1945, victime et non acteur de l'impérialisme.
C'est précisément cette amnésie qu'Imamura vient fracasser.
Le corps féminin comme avant-garde de l'empire
La formule d'Imamura est d'une brutalité cinglante : les "comfort girls" japonaises étaient, selon lui, "la première ligne d'invasion avant la Seconde Guerre mondiale". Ce documentaire dépeint l'expansion impériale du point de vue de ses soldats de l'ombre — les karayuki-san, trompées et expédiées vers des maisons closes à l'étranger.
Avant que le Japon n'interdise la prostitution à l'étranger pour "indécence", les karayuki-san étaient officiellement considérées comme des "produits japonais en première ligne du développement économique outre-mer". La nation se servait donc du corps de ses filles les plus pauvres comme d'un instrument d'expansion commerciale et d'espionnage préalable à la pénétration militaire — avant de les renier avec dégoût une fois leur utilité épuisée.
Kikuyo : le stoïcisme comme forme de résistance
Ce qui fait la grandeur presque insupportable du film, c'est la présence de Kikuyo elle-même. Elle s'exprime avec calme et stoïcisme, ses amis confiant pourtant à Imamura qu'elle est bien moins heureuse qu'elle n'y paraît et qu'elle est maltraitée par sa famille. Sa force et son calme sont d'une immense impression ; l'injustice et l'inhumanité de ce qui lui a été fait, suffocantes.
La liberté de ton est de mise, car la vérité n'attend pas. L'impatience d'Imamura à la connaître ne permet pas l'académisme. Il est impératif pour lui comme pour nous de connaître la vie de Kikuyo, enlevée à 19 ans, et les étapes de son esclavage sexuel.
Le silence de Kikuyo sur sa propre jouissance — "Non, jamais" — résume à lui seul une vie entière de corps confisqué, de plaisir impossible, d'intimité abolie. Ce n'est pas un détail anecdotique : c'est le cœur moral du film.
Un film-enquête qui se retourne contre son propre pays
En documentant les histoires de Kikuyo et de ses semblables, Imamura met au jour le rôle des prostituées comme force de travail et marchandise d'exportation dans l'expansion économique et militaire du Japon — et tente de leur restituer une place dans l'histoire nationale. Mais quand il visite le village d'Hiroshima où Kikuyo est née, il découvre pourquoi beaucoup de karayuki-san préfèrent être oubliées plutôt que de rentrer chez elles.
Ce dénouement est peut-être le plus amer de toute l'œuvre documentaire d'Imamura : le pays natal, censé incarner la rédemption, se révèle incapable d'assumer ses propres crimes. Le retour de Kikuyo n'est pas un retour — c'est la confirmation définitive de son exil.
Place dans l'œuvre d'Imamura et héritage
Ce film constitue le sommet de ce que l'on pourrait appeler la trilogie des "soldats oubliés" d'Imamura — ceux que le Japon a sacrifiés et préféré ne pas revoir : les soldats perdus dans la jungle thaïlandaise, les travailleurs forcés des îles, et ces femmes-là. Un critique du Chicago Reader a écrit qu'Imamura "étend une patience tranquille envers son sujet, l'encourageant à reconquérir l'humanité qui lui avait été volée dans le sillage de l'arrogance impériale japonaise."
La critique Joan Mellen l'a qualifié de "peut-être le plus brillant et le plus sensible des remarquables documentaires d'Imamura."
Il n'est pas exagéré de placer ce film aux côtés des grandes œuvres du cinéma-vérité mondial — dans la lignée de Rouch, de Morris, de Wiseman — pour la façon dont il fait de l'écoute patiente d'une seule vie le lieu d'une accusation historique totale.