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Les detestations de Mishima

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Les Détestations de Yukio Mishima

Yukio Mishima (1925-1970), de son vrai nom Kimitake Hiraoka, fut l'une des figures les plus controversées de la littérature japonaise du XXe siècle. Écrivain prolixe, dramaturge, essayiste et activiste politique, Mishima cultivait ses haines avec la même intensité passionnée qu'il vouait à ses amours. Ses détestations, loin d'être de simples antipathies personnelles, révèlent une vision du monde complexe et souvent contradictoire, marquée par un rapport conflictuel à la modernité et une nostalgie idéalisée du Japon traditionnel.

La Modernité occidentale : une corruption de l'authenticité

La détestation la plus fondamentale de Mishima concernait l'occidentalisation du Japon d'après-guerre. Il percevait l'influence américaine comme une contamination spirituelle qui détruisait l'essence même de l'identité japonaise. Cette aversion ne se limitait pas à une simple xénophobie : elle révélait une angoisse profonde face à la perte des valeurs traditionnelles. Mishima abhorre la société de consommation naissante, qu'il considérait comme vulgaire et matérialiste. Il voyait dans l'adoption des modes de vie occidentaux une trahison de l'âme japonaise, une capitulation devant un modèle de civilisation qu'il jugeait décadent.

Cette détestation s'étendait aux manifestations concrètes de la modernité : les buildings en béton qui défiguraient Tokyo, la culture de masse importée d'Amérique, les valeurs démocratiques qu'il percevait comme un affaiblissement de la nation. Dans ses essais politiques, notamment "La Défense de la culture", il dénonce cette "américanisation" comme une forme de colonisation culturelle plus pernicieuse qu'une occupation militaire.

L'Empereur constitutionnel et la démocratie parlementaire

Paradoxalement pour un fervent défenseur de l'institution impériale, Mishima détestait profondément l'Empereur tel qu'il existait dans le système démocratique d'après-guerre. Sa haine ne visait pas la personne d'Hirohito, mais plutôt sa transformation en "symbole" constitutionnel vidé de sa substance sacrée. Pour Mishima, l'Empereur devait incarner l'absolu divin, pas un simple figurehead démocratique.

Cette détestation s'étendait naturellement au système parlementaire japonais, qu'il percevait comme une mascarade importée d'Occident. Il méprisait les politiciens qu'il considérait comme des opportunistes sans grandeur, incapables de comprendre l'essence spirituelle du Japon. Sa vision politique, nourrie d'un romantisme révolutionnaire, rejetait le pragmatisme démocratique au profit d'un idéal esthétique et mystique du pouvoir.

Les manifestations étudiantes de la fin des années 1960, bien qu'opposées au gouvernement, n'échappaient pas non plus à son mépris. Il y voyait une forme de nihilisme destructeur sans vision positive, une révolte qui ne proposait aucune alternative noble à ce qu'elle détruisait.

L'Intellectualisme de gauche et le pacifisme

Mishima vouait une haine particulièrement virulente aux intellectuels de gauche japonais, qu'il accusait de lâcheté et d'hypocrisie. Il détestait leur pacifisme qu'il interprétait comme une forme de castration spirituelle, une renonciation à la virilité nationale. Dans ses polémiques avec des figures comme Makoto Oda, il exprimait son mépris pour une intelligentsia qu'il jugeait déconnectée des réalités profondes du peuple japonais.

Cette détestation s'enracinait dans sa conception esthétique de l'existence : là où les intellectuels de gauche prônaient la raison et la discussion, Mishima exaltait l'action, la beauté du geste héroïque, même voué à l'échec. Il percevait dans leur rationalisme une forme de médiocrité bourgeoise qui niait la dimension tragique et sublime de l'existence humaine.

Le pacifisme inscrit dans la Constitution japonaise représentait pour lui l'incarnation de cette philosophie qu'il abhorrait : une renonciation à la grandeur au profit d'un confort matériel qu'il jugeait indigne. Sa propre mort théâtrale en 1970 peut être lue comme l'expression ultime de ce rejet : un geste esthétique destiné à révéler par contraste la médiocrité de son époque.

La Bourgeoisie et l'Art commercial

En tant qu'artiste, Mishima développait une détestation complexe envers la bourgeoisie cultivée qui constituait pourtant son lectorat principal. Il méprisait son conformisme, son goût pour un art "sûr" et socialement acceptable. Cette haine s'étendait aux critiques littéraires qu'il accusait de tiédeur et de complaisance envers les modes intellectuelles occidentales.

Paradoxalement, Mishima détestait aussi l'art purement commercial, qu'il percevait comme une prostitution de la créativité. Cette double aversion révélait sa quête d'un art total, à la fois populaire et élitiste, capable de toucher les masses tout en préservant une dimension sacrée. Sa fascination pour le théâtre traditionnel japonais s'enracinait dans cette recherche d'une forme artistique qui transcenderait les catégories bourgeoises de l'esthétique.

Conclusion : la cohérence d'une vision tragique

Les détestations de Mishima, loin d'être disparates, révèlent une vision du monde remarquablement cohérente, bien que tragiquement anachronique. Elles s'articulent autour d'une nostalgie de l'absolu, d'une quête de pureté et d'authenticité dans un monde qu'il percevait comme irrémédiablement corrompu par la modernité.

Ces haines constituent le négatif de son idéal esthético-politique : un Japon spirituellement unifié autour d'un Empereur sacré, une société héroïque qui privilégierait la beauté du geste à l'efficacité pragmatique, une culture authentiquement japonaise libérée de l'influence occidentale. La violence de ses détestations mesure l'ampleur de son désespoir face à l'impossibilité de réaliser cette vision.

Comprendre les détestations de Mishima, c'est saisir la logique interne d'une œuvre et d'un destin qui continuent de fasciner et d'interroger, par leur radicalité même, notre rapport contemporain à la tradition, à la modernité et à l'art.

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