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  • SINEQUAE un fond VAUTOUR

    Réponse à Maître Chacal et Associés

    Objet : Votre courtoise invitation à l'exécution volontaire

    Cher Maître,

    Quelle délicate attention que cette missive ! Je dois avouer que votre style épistolaire me ravit. « Vous exécuter volontairement » – quelle formule exquise ! On se croirait dans un roman de Kafka revisité par l'administration fiscale française. Chapeau bas.

    Permettez-moi tout d'abord de vous féliciter pour la célérité de vos services. Saisir mes comptes bancaires ! Quelle audace ! J'imagine le frisson qui a dû parcourir votre gestionnaire de dossier lorsqu'il a découvert le butin : 47 euros et 23 centimes sur mon compte courant. De quoi financer, quoi, trois minutes de votre temps facturable ? Je vous laisse calculer le taux horaire. Vous devez être au bord de la ruine, mon pauvre.

    J'admire particulièrement votre sens de l'euphémisme : « regularisée », écrivez-vous. Ce mot charmant qui transforme un pillage légal en simple formalité administrative. C'est beau comme du Orwell. 1984 aurait gagné en poésie avec vous à la plume.

    Concernant les « frais bancaires engendrés », permettez-moi un instant d'hilarité. Vous me faites payer les frais de votre propre razzia ? C'est génial ! C'est comme si un cambrioleur me facturait l'essence de sa voiture et l'usure de son pied-de-biche. Il fallait oser. Vous osez. J'applaudis.

    Votre proposition de « remboursement » me touche profondément. Voyons voir ce que je peux vous offrir :

    • Option A : Dix euros par mois prélevés sur ma pension d'indigent, ce qui nous amène à un remboursement complet vers l'an 2047. J'aurai 68 ans. Nous vieillirons ensemble, Maître, comme un vieux couple uni par la dette.

    • Option B : Je vous envoie chaque mois une lettre manuscrite de soutien moral, car votre métier doit être épuisant. Harceler les pauvres à plein temps, ça doit donner des insomnies, non ?

    • Option C : Je vous propose un troc équitable. Contre l'annulation de ma dette, je vous offre mon canapé défoncé (valeur sentimentale inestimable), ma machine à café qui crache du jus de chaussette, et ma collection complète de vos précédentes lettres de menace, signées et numérotées. Pièces de collection garanties.

    Vous m'invitez à « PRENDRE CONTACT » avec votre gestionnaire. Les majuscules me font toujours cet effet-là : elles me donnent envie de tout sauf d'obéir. C'est comme quand ma mère criait mon prénom complet quand j'étais gamin – ça me donnait des envies de fugue.

    Votre numéro de téléphone ? 0377050120. Je l'ai contemplé longuement. Dix chiffres qui mènent vers quoi ? Une voix enregistrée me répétant que « mon appel est important » pendant vingt minutes ? Un gestionnaire payé au SMIC pour me réciter son script ? Non merci, j'ai déjà donné dans le théâtre de l'absurde.

    Mais soyons sérieux un instant, voulez-vous ?

    Je suis fauché. Cassé. Ruiné. Sans un. Ces mots vous parlent-ils, ou sont-ils devenus trop abstraits dans votre bureau capitonné ? Vous pouvez « régulariser » toutes les procédures du monde, saisir mes comptes jusqu'à la fin des temps, envoyer vos huissiers fouiller sous mon matelas : il n'y a rien. Que dalle. Nada. Vous pressez un citron déjà sec.

    Alors voilà ma contre-proposition, Maître : laissez-moi tranquille.

    Rayez-moi de vos registres. Classez-moi en « perte sèche ». Rangez mon dossier dans la catégorie « créance irrécouvrable ». Offrez-vous ce luxe inouï de la clémence. Votre karma vous remerciera.

    Et si vraiment l'idée de me poursuivre vous excite encore, si vous adorez ce petit frisson juridique de la traque du débiteur insolvable, alors continuez. Saisissez mes 47 euros. Prenez tout. Mais sachez que chaque euro que vous m'extorquez est un euro que je ne dépense pas chez le boulanger du coin, chez le primeur qui peine à finir ses mois, chez la pharmacienne qui a trois employés à nourrir.

    Vous ne ruinez pas que moi, Maître. Vous appauvissez tout un petit écosystème économique dont vous ignorez l'existence depuis votre tour d'ivoire.

    Mais je m'égare. Pardonnez cette envolée lyrique.

    Pour conclure : non, je ne vous contacterai pas. Non, je ne vous proposerai rien. Non, je n'INTERROMPRAI pas votre précieuse procédure. Faites ce que bon vous semble avec vos majuscules, vos saisies et vos frais à ma charge.

    Moi, je retourne à ma vie, cette petite vie cabossée qui vaut infiniment plus que tous vos dossiers réunis.

    Bien cordialement (et sans aucune sincérité),

    Un débiteur qui vous emmerde poliment

    P.-S. : Si vraiment vous tenez à me joindre, je suis sur le canapé défoncé, entre 14h et 17h, tous les jours. Sonnez fort, la sonnette est cassée.


    Lettre évidemment non envoyée, mais écrite d'un trait rageur, sur un coin de table, un soir de février où la colère valait mieux que les larmes.

  • Anais Nin au Japon

    « Au Japon », écrit la romancière américaine d'origine française Anaïs Nin dans son Journal à l'été 1966, 
    « j'ai eu un accès de larmes. La douceur, la gentillesse, la considération m'ont touchée. Pour une fois dans ma vie, j'ai eu l'impression d'être traitée comme j'ai toujours traité les gens. » Ces mots ont conduit Yuko Yaguchi à conclure, dans son introduction à Critical Analysis of Anaïs Nin in Japan, que le pays « avait conquis son cœur ». Nin était au Japon pour le lancement de son roman, A Spy in the House of Love. Son intérêt pour le Japon était profond : avant même de s'y rendre, elle était « imprégnée de romans japonais, de l'œuvre de  Murasaki Shikibu, de films japonais », comme le rapporte son journal. Il est clair qu'elle était passionnée par le Japon. Mais ce sentiment était-il réciproque ?

    Dans le premier des dix-sept chapitres rédigés par différents auteurs sur Nin au Japon, Catherine Vreeland suggère que non. Elle affirme que cela s'explique par le fait que « la recherche d'une identité personnelle et sexuelle est relativement étrangère aux écrivaines japonaises » et que les femmes japonaises modernes n'écrivent apparemment pas de journaux intimes. « Écrire à partir de soi-même et en même temps écrire à la recherche de soi-même », poursuit Vreeland, « est un concept étranger aux Japonais ». Ce sont là des généralisations abusives. Elles supposent une essence japonaise immuable qui est éternellement « étrangère » à « l'Occident ». Il est fondamental de les éviter lorsqu'on réfléchit aux cultures, dont la complexité, les contradictions et les changements constants échappent toujours à de telles simplifications.

    Heureusement, plusieurs chapitres de ce livre semblent contredire le point de vue de Vreeland. Le chapitre de Yaguchi se concentre sur l'œuvre de la romancière Masako Meio, qui a traduit le premier volume des journaux intimes de Nin en 1974 et qui était mariée au théoricien littéraire Kojin Karatani. Dans A Glimpse of a Woman de Meio, écrit Yaguchi, la protagoniste principale, Yukiko, « rêve toujours d'une autre vie qu'elle aurait pu mener » et est « animée par une peur et un désir ambivalents d'une identité multiple ». Dans son propre chapitre, Meio ajoute qu'elle admire « la ténacité de Nin dans son auto-analyse, sa force dans la poursuite de son indépendance ». Un critique masculin de son roman a même critiqué ce qu'il considérait comme l'impertinence d'« une femme qui parle d'elle-même ».

    Une autre traductrice de l'œuvre de Nin, Kazuko Sugisaki, observe que « les temps changent » et que « nous avons des femmes écrivains qui écrivent avec plus de courage, d'audace et de franchise ». Elle décrit Takako Takahashi, autrice entre autres du roman récemment traduit Waste Land, comme « ayant des qualités similaires à celles de Nin ». En plus de passages tirés de Waste Land, elle cite l'extrait suivant d'un essai de Takahashi pour étayer sa comparaison :

    Ce qui m'intéresse le plus, c'est moi-même... D'aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours préoccupée de moi-même, observant et surveillant mon moi malheureux.

    Les œuvres de Meio et Takahashi montrent qu'il existe, après tout, des femmes écrivains japonaises qui écrivent à partir d'elles-mêmes, à la recherche d'elles-mêmes et d'une identité personnelle et sexuelle. Dans le cas de Meio, cela s'explique en partie par sa lecture et sa traduction des œuvres de Nin.

    Malgré cette preuve de l'influence de Nin, un ton de déception quant à son accueil plus général au Japon imprègne le livre. Meio se souvient que sa traduction du premier volume du Journal de Nin « s'est vendue à moins de 6 000 exemplaires en cinq ans et a été épuisée », ce qu'elle attribue au fait que « la majorité des femmes japonaises se satisfaisaient de la définition historiquement approuvée de la féminité, celle de la Grande Mère silencieuse ». Il convient toutefois de souligner que Meio a écrit son chapitre en 1992. Depuis lors, beaucoup de choses ont changé, et les voix des femmes écrivains au Japon et à l'étranger sont davantage prises en compte. Peut-être que le moment est plus que jamais venu pour le Japon de rendre pleinement l'affection de Nin.

    La relation d'Anaïs Nin au Japon est intéressante car elle révèle les paradoxes de son rapport à l'altérité culturelle et ses projections fantasmatiques.


     Anaïs Nin et le Japon

    La relation d'Anaïs Nin au Japon est intéressante car elle révèle les paradoxes de son rapport à l'altérité culturelle et ses projections fantasmatiques.

     Le voyage japonais (1966)

    Anais Nin visite le Japon en 1966, à 63 ans, accompagnée de son mari Rupert Pole. Ce voyage survient tardivement dans sa vie, mais à un moment où elle jouit d'une reconnaissance croissante, particulièrement auprès de la contre-culture américaine.

     Une fascination orientaliste

    L'esthétique japonaise et sa sensibilité

    Nin se sentait naturellement attirée par certains aspects de l'esthétique japonaise qui résonnaient avec sa propre sensibilité :

    - Le raffinement formel : l'attention portée aux détails, à la beauté des objets quotidiens
    - L'érotisme suggéré plutôt qu'explicite (comme dans les estampes shunga)
    - La poésie de l'éphémère : le concept de mono no aware (la mélancolie des choses)
    - L'art comme rituel : la cérémonie du thé, l'ikebana

    Les limites de sa compréhension

    Cependant, comme beaucoup d'occidentaux de son époque, Nin aborde le Japon à travers un prisme orientaliste :

    - Elle projette ses propres fantasmes de délicatesse, de sensualité raffinée
    - Elle y cherche confirmation de sa vision du féminin et de l'érotisme
    - Elle reste largement en surface des codes culturels profonds

     Le Japon dans son œuvre

    Références dispersées

    Le Japon n'occupe pas une place centrale dans son œuvre publiée. On trouve plutôt des **allusions éparses:

    - Comparaisons esthétiques dans ses journaux
    - Références à l'art japonais comme métaphore de raffinement
    - Quelques passages sur son voyage de 1966

     Une absence significative

    Contrairement à son immersion dans la culture française (langue, psychanalyse, surréalisme) ou son exploration de la culture mexicaine à travers son mari Hugh Guiler, le Japon reste périphérique dans sa cosmogonie personnelle.

    Cela peut s'expliquer par :
    - La barrière linguistique absolue
    - L'arrivée tardive dans sa vie
    - Une culture peut-être trop structurée, trop codifiée pour sa quête de fluidité

     Ce que le Japon révèle de Nin

    La collectionneuse d'esthétiques

    Nin collectionnait les références culturelles qui nourrissaient son identité composite :
    - Paris (sophistication, psychanalyse)
    - Espagne (passion, sensualité)
    - Mexique (couleur, mysticisme)
    - Japon (raffinement, érotisme délicat)

    Chaque culture devient un miroir où elle cherche des fragments d'elle-même plutôt qu'une altérité radicale à comprendre.

    Le fantasme de la geisha

    Il y a probablement chez Nin une fascination pour la figure de la geisha*comme artiste de la séduction raffinée, maîtresse de l'apparence et de la performance identitaire - un rôle qu'elle-même jouait à bien des égards dans sa propre vie.

    La geisha incarne :
    - L'art de plaire élevé au rang d'esthétique
    - La construction délibérée d'un personnage féminin
    - La sensualité comme langage codifié

     Nin et l'exotisme : une posture ambiguë

     L'auto-exotisation

    Paradoxalement, Nin s'auto-exotisait elle-même :
    - Cultivant son image de femme "autre", mystérieuse, cosmopolite
    - Se présentant comme en dehors des normes américaines
    - Utilisant ses origines cubano-franco-danoises comme marqueurs d'altérité

     La recherche de l'ailleurs intérieur

    Pour Nin, les cultures étrangères (dont le Japon) servaient moins à comprendre l'autre qu'à explorer des facettes de soi. Chaque voyage était un voyage intérieur déguisé.

     Comparaison avec d'autres écrivains

    Différence avec Barthes

    Contrairement à Roland Barthes dans L'Empire des signes (1970), qui tente une déconstruction sémiologiquedu Japon comme système de signes radicalement différent, Nin reste dans une approche plus impressionniste et narcissique.

     Similarité avec les surréalistes

    Son rapport au Japon ressemble à celui des surréalistes à l'art "primitif" : une source d'nspiration esthétique plus qu'un véritable dialogue interculturel.

     Conclusion : Un rendez-vous manqué ?

    Le Japon représente peut-être un rendez-vous manqué pour Nin :

    - Elle aurait pu trouver dans la littérature du hi shōsetsu (roman du moi) japonais des échos à son entreprise diariste
    - La tradition des journaux intimes féminins japonais (nikki) depuis le Moyen Âge offrait des parallèles fascinants
    - La notion de ma (l'espace-temps interstitiel) ou de yūgen (la beauté profonde et mystérieuse) auraient pu enrichir sa pensée esthétique

    Mais son voyage reste celui d'une touriste sensible, non d'une exploratrice culturelle en profondeur.

     

  • Anais Nin

    «Aller sur la lune, ce n'est pas si loin ; le voyage le plus lointain, c'est à l'intérieur de soi-même.» Anaïs Nin