Le Japon en fêtes
Anais Nin au Japon
« Au Japon », écrit la romancière américaine d'origine française Anaïs Nin dans son Journal à l'été 1966,
« j'ai eu un accès de larmes. La douceur, la gentillesse, la considération m'ont touchée. Pour une fois dans ma vie, j'ai eu l'impression d'être traitée comme j'ai toujours traité les gens. » Ces mots ont conduit Yuko Yaguchi à conclure, dans son introduction à Critical Analysis of Anaïs Nin in Japan, que le pays « avait conquis son cœur ». Nin était au Japon pour le lancement de son roman, A Spy in the House of Love. Son intérêt pour le Japon était profond : avant même de s'y rendre, elle était « imprégnée de romans japonais, de l'œuvre de Murasaki Shikibu, de films japonais », comme le rapporte son journal. Il est clair qu'elle était passionnée par le Japon. Mais ce sentiment était-il réciproque ?
Dans le premier des dix-sept chapitres rédigés par différents auteurs sur Nin au Japon, Catherine Vreeland suggère que non. Elle affirme que cela s'explique par le fait que « la recherche d'une identité personnelle et sexuelle est relativement étrangère aux écrivaines japonaises » et que les femmes japonaises modernes n'écrivent apparemment pas de journaux intimes. « Écrire à partir de soi-même et en même temps écrire à la recherche de soi-même », poursuit Vreeland, « est un concept étranger aux Japonais ». Ce sont là des généralisations abusives. Elles supposent une essence japonaise immuable qui est éternellement « étrangère » à « l'Occident ». Il est fondamental de les éviter lorsqu'on réfléchit aux cultures, dont la complexité, les contradictions et les changements constants échappent toujours à de telles simplifications.
Heureusement, plusieurs chapitres de ce livre semblent contredire le point de vue de Vreeland. Le chapitre de Yaguchi se concentre sur l'œuvre de la romancière Masako Meio, qui a traduit le premier volume des journaux intimes de Nin en 1974 et qui était mariée au théoricien littéraire Kojin Karatani. Dans A Glimpse of a Woman de Meio, écrit Yaguchi, la protagoniste principale, Yukiko, « rêve toujours d'une autre vie qu'elle aurait pu mener » et est « animée par une peur et un désir ambivalents d'une identité multiple ». Dans son propre chapitre, Meio ajoute qu'elle admire « la ténacité de Nin dans son auto-analyse, sa force dans la poursuite de son indépendance ». Un critique masculin de son roman a même critiqué ce qu'il considérait comme l'impertinence d'« une femme qui parle d'elle-même ».
Une autre traductrice de l'œuvre de Nin, Kazuko Sugisaki, observe que « les temps changent » et que « nous avons des femmes écrivains qui écrivent avec plus de courage, d'audace et de franchise ». Elle décrit Takako Takahashi, autrice entre autres du roman récemment traduit Waste Land, comme « ayant des qualités similaires à celles de Nin ». En plus de passages tirés de Waste Land, elle cite l'extrait suivant d'un essai de Takahashi pour étayer sa comparaison :
Ce qui m'intéresse le plus, c'est moi-même... D'aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours préoccupée de moi-même, observant et surveillant mon moi malheureux.
Les œuvres de Meio et Takahashi montrent qu'il existe, après tout, des femmes écrivains japonaises qui écrivent à partir d'elles-mêmes, à la recherche d'elles-mêmes et d'une identité personnelle et sexuelle. Dans le cas de Meio, cela s'explique en partie par sa lecture et sa traduction des œuvres de Nin.
Malgré cette preuve de l'influence de Nin, un ton de déception quant à son accueil plus général au Japon imprègne le livre. Meio se souvient que sa traduction du premier volume du Journal de Nin « s'est vendue à moins de 6 000 exemplaires en cinq ans et a été épuisée », ce qu'elle attribue au fait que « la majorité des femmes japonaises se satisfaisaient de la définition historiquement approuvée de la féminité, celle de la Grande Mère silencieuse ». Il convient toutefois de souligner que Meio a écrit son chapitre en 1992. Depuis lors, beaucoup de choses ont changé, et les voix des femmes écrivains au Japon et à l'étranger sont davantage prises en compte. Peut-être que le moment est plus que jamais venu pour le Japon de rendre pleinement l'affection de Nin.
La relation d'Anaïs Nin au Japon est intéressante car elle révèle les paradoxes de son rapport à l'altérité culturelle et ses projections fantasmatiques.
Anaïs Nin et le Japon
La relation d'Anaïs Nin au Japon est intéressante car elle révèle les paradoxes de son rapport à l'altérité culturelle et ses projections fantasmatiques.
Le voyage japonais (1966)
Anais Nin visite le Japon en 1966, à 63 ans, accompagnée de son mari Rupert Pole. Ce voyage survient tardivement dans sa vie, mais à un moment où elle jouit d'une reconnaissance croissante, particulièrement auprès de la contre-culture américaine.
Une fascination orientaliste
L'esthétique japonaise et sa sensibilité
Nin se sentait naturellement attirée par certains aspects de l'esthétique japonaise qui résonnaient avec sa propre sensibilité :
- Le raffinement formel : l'attention portée aux détails, à la beauté des objets quotidiens
- L'érotisme suggéré plutôt qu'explicite (comme dans les estampes shunga)
- La poésie de l'éphémère : le concept de mono no aware (la mélancolie des choses)
- L'art comme rituel : la cérémonie du thé, l'ikebana
Les limites de sa compréhension
Cependant, comme beaucoup d'occidentaux de son époque, Nin aborde le Japon à travers un prisme orientaliste :
- Elle projette ses propres fantasmes de délicatesse, de sensualité raffinée
- Elle y cherche confirmation de sa vision du féminin et de l'érotisme
- Elle reste largement en surface des codes culturels profonds
Le Japon dans son œuvre
Références dispersées
Le Japon n'occupe pas une place centrale dans son œuvre publiée. On trouve plutôt des **allusions éparses:
- Comparaisons esthétiques dans ses journaux
- Références à l'art japonais comme métaphore de raffinement
- Quelques passages sur son voyage de 1966
Une absence significative
Contrairement à son immersion dans la culture française (langue, psychanalyse, surréalisme) ou son exploration de la culture mexicaine à travers son mari Hugh Guiler, le Japon reste périphérique dans sa cosmogonie personnelle.
Cela peut s'expliquer par :
- La barrière linguistique absolue
- L'arrivée tardive dans sa vie
- Une culture peut-être trop structurée, trop codifiée pour sa quête de fluidité
Ce que le Japon révèle de Nin
La collectionneuse d'esthétiques
Nin collectionnait les références culturelles qui nourrissaient son identité composite :
- Paris (sophistication, psychanalyse)
- Espagne (passion, sensualité)
- Mexique (couleur, mysticisme)
- Japon (raffinement, érotisme délicat)
Chaque culture devient un miroir où elle cherche des fragments d'elle-même plutôt qu'une altérité radicale à comprendre.
Le fantasme de la geisha
Il y a probablement chez Nin une fascination pour la figure de la geisha*comme artiste de la séduction raffinée, maîtresse de l'apparence et de la performance identitaire - un rôle qu'elle-même jouait à bien des égards dans sa propre vie.
La geisha incarne :
- L'art de plaire élevé au rang d'esthétique
- La construction délibérée d'un personnage féminin
- La sensualité comme langage codifié
Nin et l'exotisme : une posture ambiguë
L'auto-exotisation
Paradoxalement, Nin s'auto-exotisait elle-même :
- Cultivant son image de femme "autre", mystérieuse, cosmopolite
- Se présentant comme en dehors des normes américaines
- Utilisant ses origines cubano-franco-danoises comme marqueurs d'altérité
La recherche de l'ailleurs intérieur
Pour Nin, les cultures étrangères (dont le Japon) servaient moins à comprendre l'autre qu'à explorer des facettes de soi. Chaque voyage était un voyage intérieur déguisé.
Comparaison avec d'autres écrivains
Différence avec Barthes
Contrairement à Roland Barthes dans L'Empire des signes (1970), qui tente une déconstruction sémiologiquedu Japon comme système de signes radicalement différent, Nin reste dans une approche plus impressionniste et narcissique.
Similarité avec les surréalistes
Son rapport au Japon ressemble à celui des surréalistes à l'art "primitif" : une source d'nspiration esthétique plus qu'un véritable dialogue interculturel.
Conclusion : Un rendez-vous manqué ?
Le Japon représente peut-être un rendez-vous manqué pour Nin :
- Elle aurait pu trouver dans la littérature du hi shōsetsu (roman du moi) japonais des échos à son entreprise diariste
- La tradition des journaux intimes féminins japonais (nikki) depuis le Moyen Âge offrait des parallèles fascinants
- La notion de ma (l'espace-temps interstitiel) ou de yūgen (la beauté profonde et mystérieuse) auraient pu enrichir sa pensée esthétique
Mais son voyage reste celui d'une touriste sensible, non d'une exploratrice culturelle en profondeur.