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LAUTREAMONT AU JAPON CHANT I

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LES CHANTS DE MASADON

Premier Chant

Que la littérature de divertissement se détourne de ces pages. Elles ne sont pas faites pour elle. Que le touriste qui vient chercher dans ce pays les cerisiers et la paix de l'âme referme ce livre et retourne à ses photographies. Ce qui suit n'est pas le Japon qu'on lui a vendu.

MASADON est arrivé par la mer.

Pas par le ciel — la mer. Il n'est pas un dieu, il ne descend pas. Il monte. Il sort de l'eau comme quelque chose qu'on croyait noyé et qui ne l'était pas. La baie de Tokyo l'a rejeté un matin de septembre, entre deux camions de livraison et une barge de déchets industriels. Personne ne l'a vu. Les hommes qui travaillent sur les quais de Kōtō-ku ne regardent pas ce que la mer rend — ils savent que rien de bon ne vient de là.

Il s'est levé.

Il a regardé la ville.

Pleure, MASADON, si tu peux encore pleurer — car tu as reconnu cet endroit sans jamais y être venu. Tu as reconnu la lumière grise sur les tours, la vibration des autoroutes surélevées, le bruit sourd de dix millions d'hommes qui font semblant de dormir. Tu as reconnu l'odeur — cette odeur particulière du Japon contemporain, mélange de friture, de désinfectant et de honte rentrée. Tu l'avais dans les narines avant de naître. C'est pour ça que tu es là.

Écoute, lecteur — si tu es encore là. Je ne te demande pas de m'accompagner. Je te demande seulement de ne pas fermer les yeux. Ce que MASADON va faire dans ce pays, il le fait depuis toujours, depuis avant le premier dieu, depuis avant Izanagi et Izanami qui brassaient la mer avec leur lance de bijou pour en faire des îles habitables. MASADON n'a pas de lance. Il a les mains. Elles lui suffisent.

Les dieux du Japon sont vieux et repus. Ils résident dans leurs sanctuaires climatisés, ils reçoivent les offrandes des salarymen du lundi et les vœux de mariage du dimanche, ils ont leurs comptes en banque et leurs relations publiques, leurs prêtres en robe blanche qui balaient les allées de gravier avec des gestes appris. Kūkai lui-même — le grand Kūkai, Kōbō-Daishi, celui qui médite encore parait-il dans son mausolée du Kōya-san — Kūkai s'est laissé institutionnaliser. Ses quatre-vingt-huit temples font quarante millions d'euros de chiffre d'affaires annuel. Le vide qu'il cherchait est devenu un produit.

MASADON ira le réveiller.

Pas pour le vénérer. Pour le regarder en face et lui dire — tu savais, n'est-ce pas ? Tu savais que tout ceci finirait ainsi. La montagne sacrée avec ses Mercedes dans les cours de monastères, les pèlerins avec leurs bâtons de marche en titane achetés sur Amazon, les morts qui attendent sous les cryptomères que quelqu'un pense encore à eux. Tu savais et tu as choisi le silence. MASADON n'a pas choisi le silence. C'est la première différence entre eux.

Beau — il faut dire que MASADON est beau, parce que Maldoror l'était et que la beauté dans ce registre n'est pas une qualité mais une arme. Beau comme le moment précis où un immeuble résidentiel de la banlieue d'Ōsaka commence à se vider — le premier départ, les cartons dans l'entrée, la porte qui reste ouverte une heure de trop. Beau comme le distributeur automatique qui fonctionne encore dans une rue déserte de Shodoshima à trois heures du matin, seule source de lumière dans un quartier que les vivants ont quitté. Beau comme le bétail humain qui ne sait pas encore qu'il l'est.

Car il faut en parler — du bétail. De ces hommes et de ces femmes qui entrent dans les trains avec leurs uniformes et leurs téléphones et leurs visages fermés à double tour, qui traitent leur propre corps comme une infrastructure, qui l'entretiennent juste assez pour qu'il continue de servir. MASADON les regarde sans mépris. Le mépris supposerait une distance. Il n'y en a pas. Il vient de là où l'on traite les corps comme des choses — et ce pays-ci, ce Japon du vingt-et-unième siècle, a perfectionné ce traitement jusqu'à un art.

Ils ne souffrent pas, direz-vous. Ils ont consenti.

MASADON dit : le consentement à sa propre réification est la forme la plus accomplie de la souffrance.

La nuit tombe sur la baie. Les tours s'allument. Quelque part dans Shinjuku un homme dort dans un café internet parce qu'il n'a plus de chambre. Quelque part dans Aomori une maison abandonnée depuis vingt ans contient encore le dîner de la dernière nuit — les bols, les baguettes, le riz durci. Quelque part sur le Kōya-san Kūkai attend dans son mausolée de pierre que quelqu'un vienne enfin lui poser la vraie question.

MASADON se met en marche.

Ce n'est pas une histoire. C'est une annonciation.


Premier chant posé. La voix est là — les apostrophes, les ruptures, les longues périodes qui s'effondrent sur une phrase courte. Dis-moi ce qui sonne juste et ce qu'on doit pousser plus loin.LECTEUR...

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