Le Japon en fêtes
La maison de Kyoko -Mishima Yukio-鏡子の家
C’est à l’age de trente-trois ans que Yukio Mishima publie dans la revue Koe (Voix) en 1959 les deux premiers chapitres de son roman Kyoko no ie (La maison de Kyoko).L'écriture du manuscrit lui aura demandé plus de quinze mois de travail, et plus que tout autres roman , des efforts particulièrement importants comme en témoignent les pages de son journal écrites à la même période:Ratai to isho (nudité et vêtement) qui sont consacrées au roman :
29 juin lundi
Toute la semaine passée, j’ai été prisonnier d’une angoisse indescriptible, à me demander quand j’arriverais
enfin à terminer la maison de Kyoko. Je me sentais terriblement las, les nerfs à fleur de peau.
…pendant un temps, l’idée que cet interminable roman finirait par être achevé m’a donné une
impression étrange, voire sinistre. Longtemps, l’idée d’en venir à bout me faisait l’effet un rêve. Je
ressentais l’impossibilité de l’inévitable aboutissement. D’un autre coté je m’imaginais dansant pieds nus dans le jardin une fois que j’en aurais terminé je tiendrais prêtes les fusées, pensais-je et, ce matin-la je les
enverrais en l’air les unes après les autres.En même temps je me disais aussi : « rien d’autre ne pourrait te mettre dans un pareil état. »
La maison de Kyoko est la description d’une époque, le portrait du Japon de l’après-guerre et la critique de la société dans laquelle il vit : sa « thèse du nihilisme » comme il l’écrit dans un autre journal : les vacances d’un romancier.
Dès le premier chapitre, le lecteur est dans l’époque où se situe le roman : il était près de trois heures de l’après-midi en ce début du mois d’avril 1954. Soit cinq ans avant la publication du roman et un an avant la parution du livre blanc sur l’économie, proclamant la fin de l’après-guerre. Le retour à une vie quotidienne tranquille et sans histoire devient pour chacun des personnages du roman une épreuve difficile à supporter. Chaque personnage incarnant alors un aspect du caractère de l’auteur.
La maison de Kyoko est une maison à l’occidentale dans laquelle sa propriétaire, Kyoko Tomogawa reçoit ses amis dont elle est à la fois la confidente et le miroir réfléchissant :
le caractère utilisé pour transcrire le nom de Kyoko signifie miroir. Elle est aussi le reflet de cette époque de l’après-guerre. Mishima compara le personnage de Kyoko à une miko ; prêtresse du shintoïsme.
Elle a une position à part dans le roman, le même age que Mishima lorsqu’il se met à l’écrire. La vie des autres finit par la lasser, elle déclare qu’il est dangereux de se confier tout entier à la littérature, parlant ainsi à la place de Mishima lui même. Le personnage le plus proche de Kyoko est Seichiro, il partage avec elle une vision du monde apocalyptique et amère. Le rôle et le destin de Kyoko, sa façon de penser et d’agir sont comparable au personnage de Shunsuke de Couleurs interdites, ou encore à Honda dans la" Mer de fertilité".
La vie des autres finira par lasser Kyoko. Elle déclarera qu’il est dangereux de se confier tout entier à la littérature, se faisant ainsi la porte-parole de l’écrivain qui en 1958 se consacre à la boxe, au kendo et se remet sérieusement en question en tant qu’écrivain.
Les quatre jeunes hommes du roman confient leur vie à une œuvre et tous les quatre sombrent dans le néant. . Kyoko seule semble s’en sortir, mais en retournant à une vie bien rangée et en retrouvant son mari chassé avant le début du roman, en compagnie de ses chiens qu’elle détestait tant. Les quatre personnages du roman représentent chacun un des traits de caractère de leur auteur et cherchent chacun à leur façon à répondre à une question présente tout le long du texte : comment se sentir vivant, comment trouver un sens à cette vie ?
L’un des principaux obstacles pour trouver une réponse à cette question récurrente est le mur ; ce mur d’acier devant lequel se retrouvent les quatre personnages : il symbolise cette société de l’après- guerre, le monde moderne. Ce roman de 1959 correspond aux trois étapes essentielles de la vie de Mishima : il fait construire la même année, peu de temps après son mariage, sa célèbre maison de style occidental et attend la naissance de son premier enfant.
Une étape littéraire essentielle dans la vie de l’écrivain, car ce roman est à la fois un hymne funèbre de l’après-guerre et aussi un bilan de la carrière littéraire de Mishima qui décident cette même année 1959 de se consacrer au sport (boxe ;kendo ;musculation). cette transformation du corps entraînera un questionnement voire un changement dans l’œuvre et la destinée de Mishima.
Natsuo : Peintre de tradition japonaise il a obtenu successivement deux prix d’excellence à sa sortie des beaux arts. Insouciant et sensible il est à la recherche de la beauté et du réel, de la limite entre le réel et l’irréel. En observant un parterre de fleurs, il a une révélation et réalise alors que celles-ci font bel et bien partie du même monde que lui. Après cette prise de conscience sur la réalité qui l’entoure et de ses rapports avec l’art, il décide de partir pour le Mexique. Kyoko l’initie à l’amour avant son départ.
Shunkinchi : Le plus jeune, il abandonne ses études pour devenir boxeur professionnel, se fixant une ligne de conduite consistant à ne pas penser, privilégiant l’action.Il met toute la perfection du monde dans l’acte de frapper jusqu’au jour où, lors d’une bagarre de rue, il perd l’usage de son poignet droit ce qui le prive alors de la possibilité d’agir.Par dépit Shunkinchi va adhérer à un groupe d’extrême droite en s’engageant par un serment signé de son sang. Shunkinchi perd sa personnalité en perdant toute possibilité d’action, il ne croit pas sincèrement à l’idéologie à laquelle il adhère pourtant.
Seichiro : Directeur dans une société de commerce il incarne l’employé modèle, soignant son apparence, jouant son rôle tout en étant opportuniste (il épouse la fille du président de sa société). C’est le plus proche de Kyoko avec qui il partage le point de vue le plus critique sur le monde qui l’entoure ; comme elle, il rêve de son anéantissement.
Nihiliste, il méprise la vie de l’après-guerre. Elle ne peut être pour lui la vie véritable, car elle est dépourvue de toute trace de mort et d’anéantissement. La réalité pendant la guerre était pour Mishima transcendée par la proximité de la mort, la notion de vie étant imagination. imaginaire ? Seichiro est persuadé de connaître cette vérité : « ce qui passe pour être la réalité n’est en fait qu’une farce diffusée par le présent : toutes les choses qui l’entourent et qui symbolisent la paix et la prospérité de ce nouveau Japon sont, en fait autant de signes avant-coureurs de la fin du monde.C ' est cette perspective apocalyptique qui le fait tenir, tout comme le faisait tenir durant la guerre la proximité de la mort et la présence proche de l’anéantissement.
Osamu : Comédien inconnu qui n’a pas trouvé son rôle tant dans la vie que dans sa carrière, il se livre à l’haltérophilie pour ressentir quelque chose de palpable dans cette vie qui lui échappe. Il se demande sans cesse s’il existe vraiment et la musculation ne lui suffit plus pour s’en persuader, il est alors de nouveau assailli par le doute.Il se met en ménage avec une femme plus âgée que lui, une usurière à qui sa mère doit de l’argent. Celle-ci promet d’effacer la dette contractée si Osamu accepte de céder à ses avances. Un jour d’été, celle-ci le coupe à la hanche avec une lame de rasoir, c’est alors qu’Osamu pour la première fois de son existence
se sent vraiment vivre, grâce à la douleur et à la vue de son sang, auxquels se mêlent les caresses de sa maîtresse. La douleur devient pour lui quelque chose d’inséparable du plaisir jusqu'à sa métamorphose en jouissance. La mort sur la scène d’un théâtre lui paraît alors plus belle et il finit par ne plus trop savoir si c’est la mort théâtrale ou la mort réelle qui lui conviendraient le mieux : l’art et la vie se télescopent. Osamu voyant dans sa mort une pièce inachevée se suicide avec sa maîtresse.
Les personnages féminins : Mitsuko qui vit séparée de son mari. Tamiko fille d’un propriétaire travaille dans un bar pour passer le temps.
Kyoko à une fille, âgée de sept ans : Masako.
La maison de Kyoko peut être considéré comme le roman où l’auteur s’est le plus investi. C’est le roman dont il fait le plus de commentaires dans ses essais sur la littérature : Nudité et vêtement ; les vacances d’un romancier ; de la lecture (bunshoudokuhon). Cet essai de Mishima ne contient pas de commentaires sur la maison de Kyoko, mais il est publié en feuilleton en 1959, un an après la publication du roman dans une revue. Il y est question de styles et de manières d’écrire de longs romans, des nouvelles, des articles ou des traductions ; l’écriture de la maison de Kyoko est une expérience d'écrivain qui cherche un nouveau style
CHAPITRE I :
Tout le monde baillait. « Et maintenant où allons-nous ? » demanda Shunkichi.
-C’est que à un pareil moment en pleine journée, il n’y a pas d’endroit ou aller.
- Nous, tu nous déposes chez le coiffeur, dirent Mitsuko et Tamiko qui, finalement, étaient en forme.
Shunkichi et Osamu laissèrent là les deux filles sans y voir d’objection. La seule fille à rester dans la voiture était Kyoko. Tamiko pas plus que Mitsuko ne le contestèrent. Au moment de se séparer, Shunkichi et Osamu les saluèrent sans façon, chacun à sa manière. De Natsuo, qui n’était pas un familier, elles attendirent un signe aimable, ce qu’il fit selon leur attente.
Il était près de trois heures de l’après-midi, au début du mois d’avril 1954.
Shunkichi conduisait la voiture de Natsuo et ils tournaient en rond dans le quartier sur une voie à sens unique. « On va ou ? Dans un endroit où il n’y a pas trop de monde » durant ces deux jours qu’ils avaient passé il y’avait du monde même dans les champs de roseaux.
Ils s’en retournèrent à Ginza ou bien sur il en était de même.
C’était un de ces moments ou l’on devait demander son avis à Natsuo.
« J’ai eu l’occasion d’y aller une fois pour faire des croquis, c’est derrière le polder » la décision fut prise et la voiture s’y dirigea.
De loin on voyait les environs du pont de Kachidoki embouteillés.
« Que se passe-t-il donc ? Ce n’est quand même pas un accident, dit Osamu. Mais il comprit que c’était l’heure ou le pont s’élevait. Shunkichi clappa la langue.
« Merde ! On laisse tomber le polder, c’est agaçant à la fin », mais Kyoko et Natsuo n’avaient encore jamais vu le pont métallique s’élever, la voiture s’arrêta donc plus loin et ils allèrent traverser le pont en file indienne. À leur expression, il était évident que Shunkichi et Osamu ne s’y intéressaient pas le moins du monde.
Seule cette partie centrale formée d’une plaque d’acier était ouverte au public. Des employés tenant des drapeaux rouges étaient postés aux extrémités, l’endroit grouillait de voitures arrêtées là. Une chaîne interdisait l’accès à la passerelle. Il y’ avait un nombre considérable de badauds. Des livreurs à domicile et des démarcheurs désœuvrés en profitèrent pour bavarder un moment.
Le chemin de fer passant sur la plate-forme était vide, il y régnait un silence profond. Des deux côtés, piétons et automobilistes observaient la scène.
Pendant ce temps, la partie centrale de la plaque d’acier s’était mise à tanguer. L’extrémité supérieure se souleva petit à petit puis se scinda en deux parties. Les deux plaques d’acier, les parapets et les arches du pont se soulevèrent sur toute leur hauteur. Un lampadaire éclairait faiblement une des poutrelles.Natsuo pensa qu’il y’ avait de la beauté dans ce mouvement. Les plaques finirent par se placer en parallèle. Des deux côtés, une légère fumée s’élevait, provoquée par la chute des gravats. Les ombres innombrables des rivets rétrécissaient pour finir par se fondre sur elles-mêmes et la même chose se produisit avec les parapets dont les angles se déformaient graduellement. Quand les plaques devinrent complètement parallèles, leurs silhouettes se stabilisèrent et les ombres retrouvèrent leur calme. Natsuo vit une mouette frôler de trop près la poutrelle d’une des arches qui étaient à présent couchées.
…… le lieu vers lequel ils se dirigèrent tous les quatre s’avéra être bloqué par une grande muraille d’acier.
Ils avaient l’impression d’avoir attendu longtemps. Après la levée du pont, cela n’avait plus d’intérêt d’aller de l’autre coté du polder et il ne leur restait plus qu’un sentiment d’obligation de s’y rendre . ils étaient de toute façon engourdis à cause du manque de sommeil, de la fatigue du voyage et de la douceur du temps, ils ne pouvaient plus réfléchir, ni faire de projets. Puisque de toute façon la décision d’aller à la mer avait été prise, autant aller jusqu’où ils pouvaient. Sans dire un mot, ils remontèrent lentement dans la voiture en baillant de nouveau. La voiture traversa le pont de Kachidoki, passa à travers le quartier de Tsukishima et traversa le pont de Reimei. On voyait un champ en friche s’étendre à perte de vue, plat et vert, séparée en deux par une large route en forme de damier. Le vent marin mordait les joues. Shunkichi arrêta la voiture près d’un panneau d’interdiction d’entrer, au bord d’une piste d’atterrissage située non loin d’une base américaine.
Au-delà de la caserne quelques peupliers brillaient au soleil, Natsuo descendit de voiture et ressentit à la vue de ce paysage un sentiment de bonheur : est-ce que ce sont les ruines ou le polder que j’aime le mieux ? pensa-t-il.
Néanmoins, calme et discret de nature, il se devait d’être réservé et il ne fit part d’aucunes de ses impressions. Le fait de garder pour lui toutes ces considérations esthétiques ne le gênait pas et de plus, le groupe n’avait pas l’habitude d’aborder ce genre de sujet ; il appréciait cette forme de réserve.
Cela ne l’empêcha pas de regarder autant qu’il put. De l’autre côté de ce désert artificiel se trouvait un immense bateau blanc et, tout juste sortit du quai de Toyosu un autre bateau dont la cheminée était entourée de caractères peints en blanc indiquant qu’il était à charbon. En fait, chaque élément était à sa place, dans un ordre de beauté. Un joli champ de printemps, quadrille et plat remplissait le polder artificiel. Shunkichi se mit soudain à courir dans tous les sens. Au bout du champ, sa silhouette rétrécissait à vue d’œil.
- Il commence l’entraînement demain, il est plein d’entrain. J’envie vraiment les types qui font ce qu’ils veulent de leur corps, dit Osamu, acteur auquel on n’avait pas encore donné de rôle.
-À Hakoné aussi il court tous les matins, il est très motivé. Dis Kyoko.
Pour Shunkichi qui s’était arrêté, les trois silhouettes paraissaient petites aussi dans le lointain. Comme il se donnait à fond il ne manquait jamais de courir, sautant à la corde et courant ses vingt minutes, même les jours de pluie. Dans le groupe de Kyoko, il était le plus jeune, capitaine d’une équipe de boxe, il allait terminer ses études l’année suivante.
Parmi les amis de Kyoko, il n’y avait que des jeunes gens ayant au moins terminé l’université comme Osamu et Natsuo. Shunkichi, détaché de tout, était devenu un membre à part entière de la maison, se conduisant sans manières depuis qu’il avait été introduit par Seichiro Sugimoto, son aîné à l’entraînement. Il n’avait pas de voiture mais comme il était bon conducteur c’est lui qui en était devenu le propriétaire.
Le fait d’être boxeur attire la curiosité. Les gens d’un age et d’un milieu social et professionnel différents l’appréciaient. Quoiqu’il fut très jeune, il avait des principes, par exemple : de ne rien penser à aucun moment. C’était sa façon de s’entraîner.
Quand ce matin-là il courait seul sur la route autour du lac Ashinoko il avait déjà oublié ce qu’il avait fait la veille au soir avec Tamiko. Le fait de devenir un homme sans mémoire est quelque chose d’important.
Le passé… pour lui la seule et unique part de mémoire nécessaire était celle consacrée à ce qui le tenait à cœur : ce qui en lui était fané, seule restait cette part de mémoire. Ce qui dans le temps présent le soutenait et l’encourageait c’était cette forme de mémoire uniquement. Il se souvenait par exemple, entre autres choses, du moment où il était entré au club de boxe de l’université, des exercices et de la première fois ou lui et son aîné s’étaient battus sur le ring.
Etait-il allé loin depuis les premiers frissons du combat !
C’était un mois après qu’il fut entré au foyer d’entraînement. Les bandages qui entouraient ses poings avaient été déjà plusieurs fois lavés et étaient donc devenus confortables, mais ce jour-là, il en avait eu conscience de façon plus nette. En faisant des knuckles-putt comme pour un cérémonial il avait vraiment ressenti aux articulations le coton grossier des bandages superposés sur le dos de ses mains.
Il se donna un coup à la mâchoire et se frappa l’arrête du nez avec son gant de façon légère d'abord, puis plus résolue. Sa tête se heurta à une obscurité chaude.
- Aucun type ne saura résister à un coup pareil, et c’est ton premier ring !
Son aîné lui avait parlé depuis le côté.
……..Que ses souvenirs le fassent remonter jusque-là le fit rougir. Qu’il était pitoyable au moment ou le gong se mettait à retentir ! Jusqu’à présent, de toutes les expériences de combat qu’il avait eues, c’était la boxe qui avait été la plus dure. Il avait beau faire : cette main n’atteindrait jamais le corps de son adversaire. Les mains de celui-ci partaient dans tous les sens, visant ici le visage, là le foie ou l’estomac, donnant les coups sans complaisance.
Il était devant son adversaire comme devant la déesse Kanon aux mille bras.
Au deuxième round, alors qu’il sentait son coup gauche fatigué, comme cotonneux :
- Ton gauche, bien !
Shunkichi avait eu pleinement conscience de ce moment où son partenaire tout en le félicitant, avait eu un essoufflement marqué dans la voix. Au moment de sentir la menue faiblesse de son partenaire, il eut une joie maligne et, au-delà de cette joie, sa force ressuscitât.
Devant lui apparaissait une neige sale de printemps de couleur brune. Au large, un cargo local de cinq mille tonnes avait jeté l’ancre. Des nuages informes couvraient à peine l’horizon. Comme le jour se levait, la blancheur des mouettes apparaissait d’autant plus pure. Shunkichi tendit les poings vers la mer. Son âme espiègle transparaissait et c’était cette malice de l’esprit qui dès le début, l’avait incité à devenir boxeur. L’adversaire qui était devant lui n’était pas factice. Cette mer de printemps, vaste et salle qui se tenait là. Ses enchaînements ridés ne faisaient que lécher les murs sous les quais et elles se voyaient jusque sur les vagues du grand large. Un ennemi résolu à ne pas combattre. Un ennemi qui ne fait qu’avaler et dont l’armée est une horrible réconciliatrice. Un ennemi qui sans cesse ricane d’un rire faible et continu….
En attendant le retour de Shunkichi, tous les trois étaient assis sur des moellons du chantier en fumant des cigarettes. En ce moment parmi eux Osamu, semblait être absent au point de ne pas même sembler exister, il était en parfaite harmonie avec cet instant d’oisiveté qui se calquait, se superposait littéralement à lui. Kyoko et Natsuo s’étaient aperçus depuis bien longtemps de cette caractéristique d’Osamu. Un peu de silence suffisait pour qu’autour de lui apparaissent des murs infranchissables et personne ne pouvait alors entrer dans son monde. C’est la raison pour laquelle on le trouvait parfois ennuyeux et qu’il était considéré comme étant un rêveur, mais on se trompait et si l’on y regardait de plus près, on comprenait qu’il n’avait en vérité rien d’un rêveur. S’il n’était pas un rêveur Osamu n’était pas non plus un réaliste, finalement il était tel qu’on le voyait, là. Kyoko qui s’était déjà parfaitement familiarisée à ce trait de caractère n’osa pas lui demander : « À quoi tu penses ? »
Il n’était pas non plus un solitaire et quand il était seul il ne semblait pas vraiment l’être. Chose assez rare pour être remarquée .cet adolescent pourtant ruminait sans cesse quelque angoisse qui lui était propre, de la même façon dont il mâcherait du chewing-gum et cela lui donnait un sentiment de réconfort.
Il existait en tout cas. Mais existait-il réellement ? C’était une angoisse.
Une telle anxiété n’est pas rare chez un adolescent, mais dans le cas d’Osamu elle lui était tout particulièrement agréable et cela provenait peut être….non, cela lui venait sûrement de sa beauté.
Shunkichi revint en courant. Sa silhouette au milieu du champ s’agrandissait. Avec le jour déclinant, l’ombre formée par la flexion de son genou se voyait très nettement et évoquait une certaine virilité. Il arriva en sueur les yeux rouges et se retrouva à leurs cotés sans être essoufflé.
Elle a quelle odeur la mer ? demanda Kyoko.
Shunkichi répondit sèchement :
- Ça sent l’ammoniaque.
Natsuo laissa errer son regard au loin : la ligne de flottaison d’un cargo séparait sa coque en deux, la partie inférieure était d’un rouge vif éclatant et noire au dessus. Il pensait à la force qui se dégageait de cette ligne . À tout cela s’ajoutait un entremêlement d’innombrables lignes d’une précision mathématique, s’entrecroisant à travers ce paysage. Mais elles étaient en partie déformées par les brumes du printemps et ressemblaient à des algues fragiles,
Osamu se souvint, vaguement du début de la scène d’un spectacle joué un soir avec des étudiants; son rôle demandait qu’il soit sur la scène dès le début de la pièce et l’ombre du rideau rampait lentement sur son costume de groom. Il ressentit un frisson au moment d’apparaître devant les spectateurs dans un rai de lumière et de poussière, au moment où son existence tout entière lui parut être absorbée par les autres, comme transférée à leurs propres existences …
Quand à Kyoko elle aimait laisser les adolescents paître (sic) en liberté, elle appréciait donc leur distraction aussi. Par intuition, elle comprenait qu’ils ne pensaient pas aux femmes de l’autre soir. Elle aussi ressentait une sensation de brûlure à cause de fatigue du voyage qui venait juste de se terminer. Son seul souci était que le vent marin devenu plus fort ne mette du désordre dans sa coiffure. Elle mit la main dans ses cheveux et elle se retourna en direction de la voiture, elle vit alors un attroupement de quatre ou cinq hommes qui regardaient vers elle en riant.
Ils portaient tous une veste d’ouvrier pleine de terre. Leurs jambes étaient entourées de guêtres et leurs pieds chaussés de tabis à semelles de caoutchouc. Ce coin du chantier semblait être réservé aux cantonniers. L’un d’entre eux avait attaché une serviette autour de son front. Jusqu’à présent, ils étaient restés discrets mais à leur façon de rire en regardant Kyoko, on comprenait qu’ils avaient bu. L’un d’eux se mit à brandir un caillou blanc qu’il jeta sur le toit de la voiture. Un bruit désagréable se fit entendre et les hommes se mirent à rire de plus belle.
Shunkinchi se leva. Kyoko se leva aussi, pensant le calmer. Osamu, lui, se réveillait lentement d’un rêve ou plutôt s’éveillait à sa propre réalité quelque peu vague. Il mit donc du temps à réaliser ce qui se passait et abandonna avant même d’avoir évalué la situation. Il ne s’était jamais battu. De toute façon, quel que fût le danger, il restait toujours incrédule.
Natsuo aussi connaissait ses faiblesses, mais comme il était d’un naturel spontané il avait pris la défense de Kyoko.
Cela faisait plus d’un mois que son père lui avait acheté une voiture, mais comme il ne savait pas bien conduire il avait demandé à Shunkichi de s’en occuper. Il imaginait le toit de la voiture cassé et déformé, mais depuis l’enfance il se moquait de la notion de propriété et en imaginant la voiture abîmée, il était resté indifférent, comme étranger a ce qui se passait.
Shunkichi se trouvait déjà derrière la voiture, entourée des quatre hommes. Il leur demanda ce qu’ils voulaient en criant.
Mais c’est qu’il est en train de protester ma parole. Je me demande bien pourquoi ça le touche tant que ça, cette voiture n’est pas à lui. Pensa Osamu, mécontent. En pensant ainsi il se méprenait sur le compte de Shunkichi, il semblait croire que celui-ci avait le sens de la justice.
Les terrassiers se mirent à parler le regard coléreux, ils ne trouvèrent plus rien d’original à proférer comme insultes. Shunkichi écoutait attentivement. Les hommes se mirent alors à faire des allusions salaces à propos de Kyoko. Pour eux ce n’était qu’un jeune blanc bec qui était venu là pour peloter une femme dans sa voiture neuve et cette idée leur était désagréable. Le plus âgé des hommes, celui qui avait lancé la pierre, avait peut-être cru que Shunkichi était le propriétaire de la voiture et quand il s’était mis à traiter celui-ci de sale petit bourgeois, cette méprise totale à son égard l’avait stimulé. Le malentendu est quelque chose d’indispensable pour bien commencer une bagarre.
Le caillou avait percuté la vitre de la portière qui ne s’était pas brisée en morceau, mais simplement fissurée, formant des pattes d’araignée, laissant une forte empreinte
entre temps Shunkichi avait attrapé les poignets de l’homme, restreignant ainsi sa puissance. Dans le même laps de temps, un autre homme avait essayé de bloquer son pied, mais sans succès. Shunkichi s’était alors retourné vers lui et lui avait administré un coup de tête. L’homme s’effondra dans l’herbe.
Kyoko avait vu l’homme plus âgé brandir une pierre dans le dos de Shunkichi et elle avait crié dans sa direction. Shunkichi en donnant un coup de tête avait glissé, provoquant la chute de l’homme. Il le prit par le col de sa veste, le renversa en arrière et lui décocha un uppercut à la mâchoire.
Les cris de Kyoko avaient attiré l’attention des deux autres hommes restés plus loin. Ils virent une femme protégée par un jeune homme faible et derrière eux, un adolescent à la silhouette voyante qui était là sans trop y croire. Une main épaisse et sale agrippa Kyoko à l’épaule de son tailleur.
Shunkichi arriva de côté pour tirer Kyoko, mais l’homme qui s’était accroché lui donna un coup de poing à la poitrine, il fit alors deux ou trois bonds sans tomber. Le polo et la boucle de ceinturon de l’homme avaient attiré son attention : la boucle dont le plaquage écaillé était en laiton, orné d’un bouton en forme de grosse fleur d’argent, elle apparaissait et disparaissait au gré des mouvements qui soulevaient son polo. Tout cela était d’un parfait mauvais goût, cette fleur argentée clinquante provoquait un certain malaise. Shunkichi se rendit compte qu’il pouvait se blesser la main avec quelque chose d’aussi insignifiant, ça aurait été trop bête.
Son adversaire était en colère. En cet instant, Shunkichi était capable de jauger la situation, ce qui voulait dire que la partie était déjà gagnée. Il donna sans restriction une série de crochets au ventre de l’homme à l’abdomen accueillant et la chair eut une résistance touchante qui le réjouit. Il faisait face à un espace de chair humaine, rien d’autre. L’homme recouvert de coups sur le haut du corps resta accroupi.
L’autre prit la fuite.
Pendant ce temps Natsuo pris place sur le siège du conducteur et fit démarrer la voiture aussitôt, Kyoko, Osamu et Shunkichi se précipitèrent à l’arrière et la voiture roula pour s’enfoncer ensuite dans les encombrements de Tsukishima. Natsuo s’étonna lui-même de conduire aussi bien.
Il s’était interdit toute consommation de tabac et d’alcool. Les femmes et la bagarre s’étaient imposées à lui sans qu’il ne puisse rien y faire. Il n’était pas pour autant le seul à être stoïque. Parmi les hommes qui se retrouvaient dans la maison de Kyoko, tous avaient leur propre travail et leur caractère personnel mais chacun était stoïque à sa façon. Osamu lui aussi l’était et Natsuo également. Quant à Sugimoto Junichiro, il était allé jusqu’au bout de ce stoïcisme. Honteux qu’ils fussent de leur jeunesse impatiente et de leur mal-être, ils s’étaient habitués à ne rien en dire et étaient devenus stoïques à l’excès. Ils arboraient un visage joyeux, mais en fait serraient les dents. Il faut faire semblant de croire que des choses comme la douleur n’existent pas dans ce bas monde, il ne faut pas en démordre et faire semblant, paraître imperturbable jusqu’au bout.